Heureuse solitude

À l’image des commandements religieux des siècles passés, il faut aujourd’hui savoir ce qui se passe dans le monde, il faut avoir vu le dernier film de, il faut avoir écouté le groupe un tel, il faut posséder tel objet de communication, contraintes émouvantes qui témoignent de cet oubli de soi exigé par toute société. La solitude à l’inverse est connotée négativement alors qu’elle est la condition première non pas du bonheur, mais plus modestement de la joie de vivre.
L’aventure de vivre en communauté commence à la naissance où, fragile, dépendant de tout, le bébé a un besoin absolu des autres, il est rivé à l’autre et l’émotion profonde qui nous saisit à leur observation en dit long sur notre douce nostalgie de la dépendance. Et l’éducation réussie est bien sûr celle qui mène à la prise de distance: plus le jeune adulte s’éloigne volontiers de ses parents qui l’ont élevé, plus il acquiesce à sa liberté ( dont le nom réel est peut-être solitude). Les parents responsables suscitent le départ des enfants et ils cultivent soigneusement l’éclat noir de cette nécessité. Souvent alors le jeune adulte s’accroche à l’autre (s’aliène) s’enfonce littéralement dans le collectif, foule, rassemblement, concert, comme s’il voulait jeter aux orties sa liberté fraîchement conquise. Il a raison, ainsi saura-t-il en retrouvant sa chambre minuscule ce qu’être seul veut dire. Il est bon de boire la tasse quand on apprend à nager.
Lorsqu’on rencontre l’amour, le fol brasier de la fusion est notre lot; nouvelle perte de la solitude: enfin je ne serai plus jamais seul; ce vœu touchant n’a heureusement qu’un temps, la solitude revient au bras de l’autre, il le faut, pour que l’amour ait quelque chance de perdurer. Respect, tendresse ne peuvent être donnés que si la solitude a pris la première place. Je ne peux aimer que si je suis d’abord en accord avec “cette douce compagne”.
Quant à l’amitié que l’on lit si heureusement au visage de l’autre, elle a dans son fond le même aspect d’indépendance farouche où le respect couve la braise d’autonomie, ce tact qui nous épargne du feu de l’autre: lui c’est lui et moi c’est moi. La véritable amitié est une avancée sur les boulevards où chacun marche à son pas tandis que le langage les relie au milieu du fracas des moteurs à quatre temps. On entend derrière les mots échangés une vibration au fond assez étrange où la liberté de ton se paie de la solitude risquée. On peut affirmer alors qu’on est adulte puisque la franchise avance au même pas que les mots bordés de ce silence où la solitude palpite.
Avec les décennies le sourire remplace les mots, car nous n’éprouvons plus le besoin de prouver quoi que ce soit; la liberté totale ne se conquiert plus dans le babil mais dans l’accueil heureux que l’on fait de nos journées et de ceux que nous aimons. Ainsi, allons-nous vers l’étang où la barque nous attend. Pourquoi une dernière fois nous penchons-nous sur l’eau immobile? Sans doute pour voir encore un peu à contre-jour notre visage à nul autre pareil.

Le corps

Le nouveau corps de l’homme entre sport, publicité et pornographie de Robert Redeker. Ce texte  m’a paru si intéressant qu’il a provoqué l’écriture d’une rêverie sur le corps en général et son usage contemporain en particulier.

Si le corps est devenu l’objet central de nos préoccupations, c’est qu’il ne reste rien d’autre, puisque les idées du XVIIIème et du XIXème siècles ont débouché sur des crimes atroces: nazisme, communisme. Les idées démocratiques qui perdurent ne proposent que l’inquiétude de penser, d’ouvrir, de participer à la vie collective, ce que ne veulent à aucun prix les vivants de notre temps:”c’est trop compliqué… j’ai autre chose à faire”. Cela ferait des vivants des êtres pensants contraints de s’interroger sur le présent et le devenir de notre civilisation, problèmes qui avouons-le dépassent largement les capacités humaines. Donc insensiblement, la pensée, discréditée par les totalitarismes, a perdu son aura au profit de ce qui reste: le corps. L’âme morte avec Dieu est un rêve d’antan.
Reste le corps, ce surplus autrefois gênant pour un penseur ou un religieux et qui vient prendre la place laissée par l’esprit déconsidéré (on va traiter d'”intello” un type ennuyeux qui voudrait que la vie de l’esprit perdure ou qui évoque le passé ).

Reste le corps donc, cette machine que le temps érode: tout l’effort du présent va alors consister à faire oublier la mort, et à engager un combat farouche contre le vieillissement: exaltation du sportif et pornographie – identification et viagra… mille crèmes et onguents divers, centres de fitness et autres églises du corps. Ce rabattement de la vie de l’esprit sur le corps ressemble fort – c’est au fond la même chose – à la seule valeur d’aujourd’hui qui a pignon sur cour(s): l’argent. Il y eut durant presque deux mille ans des vertus et des vices, dûment et longuement répertoriées, en bref une forme de morale avec ses valeurs. Oh l’argent avait son importance, mais il n’était pas au centre des valeurs qui régnaient sur les esprits. Reconnaissons que ces valeurs positives et glorieuses des Lumières ayant conduit aux crimes que l’on sait ( la terreur de 1794, le bonheur forcé des kolkhozes etc…) il convenait de descendre globalement d’un cran et d’en revenir à l’essentiel: manger, boire, acheter, vendre et c’est ainsi que l’homo economicus est venu prendre la place de ce qui était autrefois politique ou plus avant religieux.

Le rabattement sur le corps (régression vers l’enfance la plus archaïque) porteur de marques publicitaires (régression vers le tube digestif de l’économique) désigne le vrai lieu de notre temps: notre présent est ainsi un passé, celui de notre vie de bébé… et encore le bébé découvre-t-il à neuf, il explore, alors qu’en toute innocence nous mangeons des glaces sur les boulevards (au fait, en quoi serait-ce répréhensible?).
Puisqu’il en est ainsi, que faire? Car c’est la vraie question et la seule qui vaille. Se plaindre? Allons, ce n’est pas sérieux, nous ne sommes plus des enfants. Cessons de geindre. Se battre? Nous n’avons pas l’âme de Don Quichotte et Besancenot est son présent patronyme, on frise le ridicule.

Avant d’esquisser un début de réponse, posons la question cruellement : sommes- nous réellement malheureux de notre “bonheur” ? Notre ventre est plein, nos maisons sont chaudes en hiver et froides en été, la télé et la communication technologique pourvoient à l’alimentation de notre imaginaire (office rempli autrefois par les valeurs et la religion), alors de quoi se plaint-on? Il y a bien quelques miséreux ici ou là, mais ce n’est qu’une broutille comparée aux atrocités sociales des siècles passés, donc ne rabattons pas notre confort sur ces restes balbutiants de la misère générale d’autrefois (marcher dans le parc de Versailles c’est piétiner les corps des vingt millions de français qui à l’époque mouraient de faim).

Que faire? La question est en suspend; elle traîne dans nos corps, effleure nos esprits, puis on l’oublie, trop pressés que nous sommes de goûter aux produits élaborés par nos économies hésitantes et conquérantes à la fois (qui pourra critiquer cette attitude?).

Il s’esquisse des réactions conservatrices: sauver l’environnement, protéger la vie etc… on quitte doucement la lutte pour l’expansion et on entre subrepticement dans le sauvetage de ce qui peut encore être préservé. C’est un beau pari.

Gageons que la vie de l’esprit maintenue par quelques-uns protègera également la sublimation dont notre présent manque cruellement. Nous vivons un temps intermédiaire (mais quel temps ne le fut pas?) où l’on va protégeant de nos mains fragiles le feu du beau contre la bourrasque du tout économique.

Hölderlin usait vers 1800 d’une formule mystérieuse : il suggérait que la tâche du poète consistait, en attendant, à garder l’espace pur entre les dieux et les hommes. Tout l’effort des textes parus ici s’attèle à cette tâche ingrate avec l’espérance qu’un jour la vie de l’esprit reviendra puisque tout – y compris nos corps – n’est que passage.

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La main de Borges ( 3 / 3 )

« J’interviens car vous vous approchez peu à peu de moi, et je ne voudrais pas que vous alliez à l’encontre des principes que vous exposez si justement à propos de la bonne distance, de ma recherche en creux de ce que vous nommez le tact, le respect. Merci de ne pas me toucher, car ce serait comme si vous effleuriez mon corps dans son état présent : je tomberais en poussière.

N’allez donc pas plus loin, restez où vous êtes, faites silence et essayez, dans le calme revenu de vos voix qui s’échangèrent, de percevoir cet instant où la dernière vibration de vos cordes vocales a résonné dans les murs du temple écrit où vous conversiez. Vous vous êtes saoulé de réciprocité, j’ai même cru un moment que vous alliez sur mon nom vous jeter dans les bras l’un de l’autre – vous pardonnerez au mort que je suis cette légère ironie – , mais vous n’avez pas su vous taire vraiment, sinon vous auriez retrouvé au fond de votre mémoire un fait très simple que j’ai mentionné ailleurs et que votre hâte de parler vous a fait négliger : en réalité je n’étais pas vraiment aveugle et j’ai vu la pyramide.

Enfin, disons que ma cécité n’était pas totale et j’ai entrevu la pyramide dans un brouillard semblable à la distance qui sépare ce que j’ai écrit de la réalité telle que vous la vivez.

Je suis désormais au-delà de l’oméga du temps fini ; or, ce que j’ai vu, fut l’alpha posé au désert, la pyramide figurant à travers ma pupille brumeuse le A qui affirme que l’écriture demeure. C’est le A silencieux, posé là, étoile polaire d’un ciel terrestre, qui dort à l’avant de toute parole et qui préside à toutes nos écritures. Il a toujours été le point fixe à partir duquel mon petit univers a pu dériver. Ma visite aux pyramides fut un voyage d’enfance, un déjà vu que j’ai revu, monument tacite.

Avant de mourir, je devais sentir de la main l’évidence réelle de la lettre que la pyramide présente. Mon aveuglement, à la fois faux et vrai, dit mieux que tout essai sur l’écriture, les échanges fabuleux qui s’élaborent entre le monde et le texte écrit. Il n’y a là aucune mystique, seulement l’espérance, vérifiée par le voyage que je fis, que l’écrit est durable s’il sait être chant sur le désert de la page. Le A (Aleph) m’a guidé ; il fut, comme pour tout le monde mon premier cri, et je suis allé avant de partir le saluer sur le sable, debout, et si je ne l’ai pas touché, c’est qu’entre mes yeux et ma main qui tenait le livre, j’ai gardé toute ma vie cette même distance qui seule rend la lecture possible.

Et c’est ainsi que le pire malheur qui soit – vivre aveugle – m’a rendu heureux à jamais. »

La main de Borges ( 2 / 3 )

– Tout à coup, autre chose me vient, qui relance la rêverie : si je vois, je voile ce reste que je ne vois pas. Il faut bien dire alors que l’avancée du bras de Borges ne touche pas seulement cette pierre précise ; ce serait du tourisme, c’est-à-dire, enfin, rien…

– Je comprends. Vous voulez dire que le tourisme c’est des kilomètres… pour aller loin, fuir, revenir, fabriquer des souvenirs.

– Oh, on fait ce qu’on peut ! Loin de moi l’idée… mon dieu, le tourisme, pourquoi pas ?…  Non, son bras tendu reconstruit la pyramide avec les milliers de mains de quatre mille ans d’âge – mains devenues poussières, c’est vrai, il ne faut pas se raconter d’histoires – ; curieusement, dans le geste de Borges c’est comme un vaste mouvement qui se produit par dessus notre culture et qui rebâtit au présent la pyramide à travers son seul bras d’homme… et cela n’est possible que parce qu’il est aveugle. Mais je vois bien que je me répète. Je cherche quelque chose d’autre.

– Permettez-moi de vous aider. On pourrait peut-être voir les instants qui ont précédé ce geste ?

– Vous pensez que… une enquête ?

– Oui, une histoire imaginaire. Enfin, toutes les histoires le sont, surtout lorsqu’elles sont vraies.

– Une histoire, si vous voulez : en fait, s’il rebâtit aussi simplement, c’est parce qu’il est venu de l’autre continent parallèle, d’un coup d’aile, par l’Atlantique sud, billet en main.

– Je pense au désert, à la chaleur écrasante, aux pas mal assurés.

– Oh, je crois qu’il faut être plus patient, remonter plus avant. Le plus difficile ne fut pas le désert, je veux dire les derniers pas ; cela n’était pas grand chose, c’était l’évidente solitude qu’il n’a cessé de fréquenter, le sable qui crisse, le soleil qui enfiévra son esprit toujours.

– Alors quel fut le véritable obstacle ?

– La difficulté réelle fut à l’aéroport, aux fracas chargés d’électricité statique ; il a fallu attendre et surtout entendre la voix qui enjôle les absents en partance.

–  Quelle voix ?

–  L’inverse du chant. L’hôtesse qui s’amabilise au micro, vous entendez, n’est-ce pas, ce n’est pas humain, la voix de notre temps, douce, invitante, trop présente pour être honnête, enfin, c’est le mensonge habituel des hommes depuis qu’ils vivent ensemble, mon dieu ce n’est pas une critique… Ne vous méprenez pas…

– Je ne pensais pas cela…

– Je vous remercie de me faire confiance… Je veux dire que cette voix est le mensonge du rêve demeuré sans nuit, avec la fameuse petite musique vide de trois notes qui précède ; là vraiment, je crois Borges tremble.

– Mais de quoi a-t-il peur ?

– De l’inhumanité de toute voix qui refuse le chant. Le prosaïsme qui suscite la pitié, parce que la voix est fière d’être au présent, et qu’elle n’est qu’absence dans une perfection très neutre.

– Mais la pitié est belle !

– Oui, mais pas ici. Il sait qu’il va avoir besoin de la pitié pour les pyramides, pour reconstruire, et celle qu’il porte à la voix de l’hôtesse use ses menues forces. Il y a tant d’obstacles à vaincre.

– Vous le présentez comme un homme tombé de la dernière pluie. Mais il a le sourire, il s’amuse d’être là. Dans l’attente, l’imagination est au chaud, elle écrit.

– Non, elle chante, enfin d’une certaine manière, vous avez raison, et ce n’est peut-être pas aussi grave que je le dis. L’attente après tout, ce n’est pas l’impatience. Mais j’entends les bruits et cela m’inquiète.

– Je crois que vous avez tort de vous en faire. Il n’est pas seul, assurément.

– Oui, il s’appuie sur une femme, je crois, épaule nue qu’il touche à peine, préparant dans une méditation tranquille l’autre toucher qui sera au désert.

– Ah, vous voyez, son esprit s’accroche à travers l’épaule de la jeune femme à la sensation à venir. Je suggérerais que l’épaule nue lui sert de canne blanche.

– Merci. C’est ça. Je vois mieux maintenant ce qui s’est passé dans la file d’attente.

– Il parle ?

– Je n’en suis pas sûr. « Séréna, pense-t-il, chante-moi quelque chose, que je n’entende plus cet enfer de valises qu’on roule, tant de pas perdus, d’appels obsédés par la perte d’un billet qu’un homme tient à la main… Séréna, chante-moi quelque chose » ; il le pense très fort, et cela monte vers son palais, mais les mots ne franchissent pas la barrière de ses dents. Le larynx lié au souffle refuse de vibrer. Il murmure simplement : « Je ne suis plus un enfant », et Séréna n’entend pas, elle dit : « Comment ? » « Non, rien, Séréna, rien ». Il sait qu’elle sourit.

– Il s’appuie sur elle disiez-vous…

– Non, justement, dans mon esprit sa main reste à distance.

– C’est curieux, je le voyais plutôt empressé à lui serrer l’épaule. Un aveugle… enfin…

– Ce serait dommage. Reconnaissez-le, ce serait dommage.

– Vous voulez me faire sentir l’infime distance qui sépare la peau de sa main de celle de l’épaule de sa compagne, de son amie, cette épaule fraîche, qui lui tient lieu de… comment dire ?

– Qui lui tient lieu de lieu…

– Ou de lien ?

– De lien, oui, mais voyez comme nos mots sont pauvres pour dire le tact, la bonne distance.

– Il n’y a pas de mot pour dire ce contact qui n’en est pas un.

– C’est normal, aujourd’hui nous sommes aux antipodes de tout cela, les peaux ont tellement hâte de s’interpénétrer.

– C’est naturel, non ?

– Aujourd’hui, peut-être, mais on peut rêver d’autre chose… À cause du vide qui suit. On peut, me semble-t-il, si l’on veut se réserver une chance pour la vie, rêver d’autre chose… Borges sait cela. Et je vais vous faire une suggestion, mais j’espère que vous ne vous moquerez pas…

– Me moquer ? Mais de quoi ? Nous n’avons cessé de parler de tact…

– Merci de m’encourager : je crois qu’au dernier moment et, contrairement à ce qu’il dit, Borges n’a pas touché la pyramide.

– À cause du tact ?

– Oui, le tact, enfin, le non-toucher qui est le vrai nom du respect et qui seul a quelque chance de faire monter le chant dans la distance où la voix humaine résonne.

La main de Borges ( 1 / 3 )

Au détour d’une conversation, Borges raconte qu’un jour, aveugle, il a décidé d’aller voir les pyramides. Il les a touchées de la main et il affirme qu’il les a vues.

La même main avait tenu la plume pendant des années ; elle avait caressé des milliers d’ouvrages et il faut s’attarder sur ce moment où l’érudit aveugle, près du but ultime de son corps, touche la pierre posée depuis 4000 ans. C’est un hommage à la peine des hommes qui dressèrent les tombeaux. À l’inverse de Sisyphe qui avait roulé sa pierre pour presque rien, les hommes ont fondé ce qui demeure. Voilà ce qui vient d’abord.

Mais à l’instant où sa peau entre en contact avec le rêve dressé contre la mort, je sens surtout que la pyramide revit, qu’elle revient, on dirait que Borges, fragile, la tient dans sa main. Autant de livres, autant de pierres ; vivant, le petit homme assume. Borges prononce un ‘oui’ discret ; c’est un murmure admiratif où monument et présent se contemplent ; la civilisation est toujours debout puisque Borges aveugle la voit des doigts : on s’admire, on se touche, on finit par se voir, c’est amour.

Dans le ciel de sa tête se dresse l’idée d’une pyramide et c’est elle que caresse la main terrestre. On assiste aux épousailles de l’azur et du vieux fiancé solitaire, songe visité par une peau vivante, roc en forme d’idée ranimée par le feu doux d’un mortel cultivé. Le moment est murmure, on remonte le fleuve, on se décide pour une source – pourquoi pas celle-ci ? – et on la touche. Il fallait une vie pour voir, Borges a attendu cette heure, il se doutait qu’il ne mourrait pas avant d’avoir vu la mort en pierres posées, la mort pyramidale et chaude de la plaine devenue désert ; aucune révélation, simple confirmation.

On se tait. Comme à travers un tremblé de chaleur sur les chaumes, il voit ; dans le trouble de la cécité, il voit mieux que nous les cent villes repues qui croissaient là, à trois pas du Nil, pierres plus jamais perdues, s’attardant sérieusement sur l’occident.

Il faut imaginer Borges heureux. Il sait que les hommes qui les ont faites savaient, qu’ils avaient conscience de créer, tout était force. Au fait, a-t-il envie d’entrer dans la fraîcheur du tombeau ? Je vois le petit homme timide faire ‘non’ de la tête. Il se dit que la nature y pourvoira bien assez tôt. Il se contente de l’extérieur, et puis, le labyrinthe intérieur, c’est sa figure, son paysage sans cesse arpenté. L’explorer des mains serait un long ennui mortel puisqu’il n’a fait que cela toute sa vie, il en est même le grand spécialiste. Lorsqu’on est la mémoire du monde, on n’a cure d’entrer au déjà vu. Seule compte décidément la figure entière coupée d’ombre et qui, humée de près, est ramenée d’un effleurement à tout ce qui est venu de sa fondation jusqu’à nous.

Il entend l’arête noire qui croît vers le ciel. J’essaie de percevoir la conversation qu’il eut avec les morts. On la connaît, il l’a écrite mille fois. Je me dis que l’espoir aux deux pieds sur la terre qu’il présente est tenté par le dialogue ; des mots viendraient volontiers, mais je suis sûr tout à coup qu’il ne dit rien. Il n’est plus temps de témoigner ; il fut un temps où c’était son jeu de dés, son lot, son labyrinthe. C’est fini.

L’apaisement qui le prend est une ferveur immanente, une reconnaissance laïque du mystère par la paume, et le grain, et mille saisons. Il ne fut jamais oisif, il a toujours été à l’énigme, au plein cœur, et il salue la confrérie de ceux qui surent, de ceux qui peuvent et de ceux qui, après lui, verront la même chose à la fin de leur errance. Le râpeux de la pierre dit les milliards de grains compacts ; ce sont des hommes bien sûr, clos sur eux mais agglomérés en société, désormais immobiles et froids : ils se passent le grand message qui rôde autour du savoir, non pas le ceci ou le cela de la raison, mais le grand ‘pourquoi’ qui s’entoure de ‘parce que’, et qui s’élargit encore et demeure pourtant et n’est rien d’autre que l’énigme claire de vivre.

« Mais ce n’est pas une énigme, dit Borges, vous voyez, je vois. Je dis : ‘je vois’ ; en réalité ce sont toutes les sensations ramenées à un mot qui désigne justement ce que je ne peux pas faire. Voilà ce que l’on apprend à force de vivre en tâtonnant : l’énigme n’est pas au fond, mais à la forme que l’on devine, et la forme imaginée est à elle seule le fond du monde. La pyramide exposée est le cœur du mystère, son apparence suffit, non, même pas, puisque je ne la vois pas : ce qui compte c’est l’idée seule alliée à la présence réelle du toucher, la forme et le doigt, l’image simple et le rugueux, la conception la plus lumineuse liée à la pierre caressée dans le noir. La peau pourrait s’y écorcher, et pourtant la pyramide est la forme la plus haute que l’esprit puisse concevoir. Tout se joue entre ma paume vivante et l’idéal posé en plein désert. L’entre-deux est la vie, sourires et larmes s’y font des politesses ; c’est un temps que l’on croit mystérieux alors qu’il existe une proximité étonnante entre les pores de ma peau et les intervalles de chaque grain, de chaque pierre ; tout compte fait, je peux dormir tranquille. »

La forme, je crois, n’est pas seulement ce que dit la parole prêtée à Borges. Peut-être y a-t-il au départ une erreur de vision, petite erreur fatale. Je veux parler de la naïveté de la lumière, de la raison, là où le langage, fiérot lunaire, oublie qu’entre les mots et le monde coule un vaste fleuve que cachent ces illusions écrites que les Lumières ont fait se déployer pour notre grand bonheur ; or, ces mots ne font pas pour autant – et il s’en faut de beaucoup – le monde.

Tout est toujours à reprendre : ‘tout’ est ici la pyramide et ‘reprendre’ c’est toucher de ses phalanges vives la forme qui dit la mesure. L’ombre de Thalès y rôde depuis l’origine ; elle dit la proportion, le jeu d’ombre et de lumière et la langue de raison vient avec, mais elle n’est qu’un aspect limité d’un univers plus large, plus fort, disons la vie pour être tout à fait clair, et que l’on retrouve à condition que l’humilité de la modeste petite main tremblante s’en mêle ; c’est elle qui fait tout, je veux dire, c’est elle qui fait la poésie.

La main écoute. La forme vient, Borges voit, et ce ‘voir’ est au battement du cœur qui palpite au creux de son poignet. L’affaire est si simple, dit Borges, il suffit de prêter l’oreille, puis de chanter par-devers soi la forme entendue dans la mesure de son corps.

Il perçoit alors, en s’effaçant, en se ramassant sur sa seule main, la vérité du chant qu’il a cherchée toute sa vie. Il entend un murmure souriant. La pyramide parle : « Oui, le chant est à mon image ; j’assume la mort et je la dépasse au-dessus du désert. Je confirme ton geste, je t’attendais, tu es mon hôte, je te fais mien. Ta parole est vérité parce qu’elle chante en ironisant sur les raisons errantes et posées. À l’instant où tu me touches, j’affirme que tu as chanté juste. »

C’est pourquoi on peut dire que ce jour-là Jorge Luis Borges a fait le plus beau des voyages. 

La voix de Gould ( 2 / 3 )

 

J’essaie d’imaginer les lieux, non pas les étendues miroitantes où toutes les teintes convergent vers la neige, c’est trop connu, grâce flottante d’un Canada classé : alors qu’on les voit naïvement glacées, les plaines sont une seule affaire de solitude chaude. Pour Glenn s’ouvre une vaste marge, seuil qui apaise face à cet inaudible chaos de sons, le reste du monde.

Glenn est assis là, heureux, au centre du studio d’enregistrement, machines tendues à craquer d’obéissance, esclaves qu’aucune pitié ne vient mouiller.

Il se lève. Le plaisant du pays alentour : il en épouse le silence horizontal, traversé d’éclairs animaux très vifs et patauds à la fois – ours blancs ? – ( la vie toujours, partout, au pire du monde… mais pour Glenn c’est le comble du froid qui le ravit, c’est tellement lui) et par la grande baie, il guette le fruit du moment à venir, le tempo du frappé que son esprit construit par avance, partition pendant contre son corps, au bout des doigts. Il n’est pas pressé.

S’il a quitté les salles de concert, c’était à cause de la honte, du rituel trop humain où la présence est pure absence. Tu avances sur les planches, tu dois saluer, tu dois t’asseoir, tu dois devenir l’autre et charmer, oui, charmer, quel scandale, enfoncer dans l’horreur de l’oubli tous ces tympans tendus qui sont venus là pour ne pas savoir, pour ne pas entendre, torture, contradiction entre mes doigts qui cherchent l’absolu de la note écrite, alors que justement ils ne veulent pas la voir, encore moins l’entendre. Et comment chanter si le silence est habité des gorges et des semelles qu’on racle sans vergogne, murmure obscène des cités cadavres allumées de désirs hélas suscités ? Je devine l’affiche catastrophe : « Glenn Gould, Bach, Variations Goldberg ». Oh, l’admiration, l’insupportable regard des passions carrément avouées, pupilles d’enfants des métropoles achetantes, adultes oui, mais ici, à Carnegie Hall ou ailleurs, tellement dépendants, alors qu’il aurait voulu dire, alors qu’il disait du fond de sa chaire d’enfant que la liberté commence avec la fin de la fascination. S’ils avaient pu au moins ne pas applaudir, ne pas le fixer… Savez-vous que c’est en fermant les yeux que vous verrez le mieux ? Vous qui entrez ici, abandonnez toute dépendance. Comment dire des choses pareilles, puisqu’ils sont venus pour s’accrocher à ses phalanges gantées de montreur de sonates ? Non, décidément, ce n’était pas la musique n’est-ce pas, ils y voyaient une méchante acrobatie : « Mesdames, Messieurs, le clown Gould va vous donner du Cantor revu et corrigé » ; braves enfants émerveillés, vous êtes bien gentils, c’est inouï, très inouï, et vous irez ensuite contant par les avenues mouillées que Glenn est fantastique, et fantasque, et fou, bien sûr, très fou.

            Glenn n’a pas quitté la baie ; il tire sur son foulard élimé, il serre sa gorge pour ne pas monologuer ; il sourit du pas qui l’a fait venir du piano à la vitre, ce fut un pas entier, posé sur la moquette en notes tendres, totale présence verticale de l’animal humain, sujet, frappe douce du talon, puis la plante totale presque ronde et les orteils enfin, tous éprouvés, danse sans chorégraphie, avance minimale, esquisse suffisante de soi qui dit oui à la vie, qui justifie sa vie. Les humeurs sont en place, la détente fait de lui une glace, un vernis blanc où tout vient comme il veut, la puissance du choc des marteaux est déjà là, il suffit de revenir vers le clavier, de s’asseoir et d’enregistrer. Il se dit que ce sera peut-être fastidieux, long, il craint l’ennui ; mais il espère tout à coup se surprendre, oui, sûrement, ses doigts vont un moment donner des pincements imprévus, on ne sait pas tant qu’on n’a pas commencé.

            Il retarde encore, avant de tracer l’indélébile du son finalement accepté, il doit encore laisser monter au bout de ses deux mains la puissance qui rôde en ordre dispersé à l’intérieur du corps, même si l’épine dorsale commence à collecter les morceaux épars de sa force en gésine.

            Et voilà que les concerts reviennent. Il a trop tardé. Tout se délie. C’est malheureux, il aurait dû profiter de cette minute, de cette goutte de Gould, entièrement soi. Non, peut-être faut-il en passer par-là ? Le pur son doit passer dans la boue du passé, du temps où il fut célébré, mordu.

            C’est à lui-même qu’il en veut. Comment ai-je pu me prêter à ce jeu, oui, me prêter tout court ? Tel jour tu joues le quatrième de Beethoven, tel jour tu enregistres le Brahms, et même (Glenn sourit) Mozart ! Et pourquoi pas Chopin ? Ah, la pédale, le lié, le chant trop chant pour être chant ! Il sent que s’ils avaient insisté, à l’époque, il aurait fait le Chopin. D’ailleurs, il l’a fait, mais il ne sait plus pourquoi. Glenn ne comprend pas, il ne veut même pas savoir. Il sourit du piano à pédales, il est ailleurs. Mais pourquoi la douleur tout à coup d’avoir été cela, cet homme qui court, s’exhibe, pose ses fesses sur son prie-dieu, malheur ; tu as vu, ils veulent te voir, t’entendre, pour se débarrasser de toi, dire : « J’ai vu Glenn Gould », comme on a vu les temples d’Angkor. Objet de tourisme, rarement sujet.

            Rarement. Ah, j’ai une excuse, j’étais jeune. J’ai aimé ces messes dont j’étais l’évêque, le fou du joueur d’échecs. Car c’était une suite d’échecs, le Sisyphe de l’ivoire, le prolétaire répétitif des touches claquées. « N’oublie pas de saluer ! », hélas oui, je n’oublie pas ! C’était beau sans doute, nécessaire pourquoi pas, il fallait être nul, absent ; mon corps avait besoin de vous, voleurs !

            Et maintenant, face à la baie, il laisse glisser la partition entre ses doigts. On dirait que le papier sur la moquette est une neige nue parsemée de pattes d’oiseaux, sur des lignes penchées, ombres des fils télégraphiques groupés par cinq qui filent là-bas vers le couchant.

            Ce qu’elles portent n’importe plus, puisque la mémoire de Glenn les a assurées et relues et renfermées derrière son front, au bout de ses doigts : mémoire des mains, mémoire du crâne ! Il se voit en miroir dans la baie…

            Il va falloir aller là-bas, derrière, loin de la lumière du crépuscule, et dire en appuyant sur la touche des magnétophones que l’on y va. L’ascension des Goldberg n’est pas technique, quel doigt ira là, puis là, mon dieu mais ce n’est pas le Golgotha, ce n’est rien. Glenn pourrait jouer n’importe quoi, il sait, pas besoin de technique, jamais une gamme de ma vie.

            Avant d’y aller, avant de s’asseoir sur sa chaise d’enfant, seul, il effleure la vitre du bout des lèvres, baiser au crépuscule, on ne saura jamais que ce fut le lien qui le tenait à la terre. En fait, il a attendu que le soleil touche la neige. Désormais, c’est possible, l’embrasement peut commencer, il pousse du pied la partition qui encombre son passage, le chant de Glenn va commencer, déferlement bientôt contre la nuit.

La voix de Gould ( 1 / 3 )

 

gouldDans les enregistrements de Gould, on entend sa voix.

            Mais ce n’est pas sa voix. Ce chant parasite est la part intérieure du langage, remuement mélodique qui se manifeste sous les mots et qu’on n’entend habituellement qu’à peine, pris par le sens, empressés à se défendre du désert d’être soi. Ce gâchis chanté s’éveille aux confins des cordes vocales, là où les harmoniques s’essaient à la présence de Glenn. Au beau milieu de Bach, sa ritournelle risque son petit glas contre le trop plein de clarté du Cantor, si clair qu’il en est transparent, et la voix devient un peu de brume, ce peu de gorge qui fait défaillir le parfait, comme la vitre appelle le souffle pour affirmer qu’elle est là.

            Et l’on voit bien que ce n’est pas la voix de Gould, mais celle de Glenn, le fils. Aucun lié chez lui, il n’est plus question de plaire, à quoi bon ; aucune pédale pour faire durer, non, c’est jouer qui importe, se souvenir et rejouer encore. Hommage, révérence chantée, rappelez-vous : l’aria c’était ça. Le détaché dit les siècles d’écart, frappe son respect envers la voix du père sur l’évidence du chant sans lui ; la mélodie est défaite par la succession des blancs silences au bord des notes noires de la partition, petits arrêts muets qui offrent une image visuelle du clavier et donnent à Bach son pointillé, son vrai lointain. Tu fus, je suis.

            Père mort, fils fidèle, le plus fidèle puisqu’il mêle à la note d’antan, au fil d’autrefois, l’absence que nous avons de Lui, figurée ici par le silence qui pointe entre chaque attaque de doigt. Alors la voix de Glenn prend le silence entre ses dents, abouche son murmure à ces éclats : c’est une colle de marqueterie, un plomb de vitrail, un ciment frais de mosaïque.

            Tapotant contre l’épaule du père endormi, Glenn dit les manques, les failles que la raison et ses techniques ont fait craquer depuis aux murs des nefs. Le plâtre gras de la gloire a séché, il est à vif, et si le côtoiement de l’azur fut un jour beau chant massif de Bach, le pianiste, un rien bancal, s’en vient aujourd’hui bousculer les ogives. Chantant, il s’excuse. Il tutoie le texte, le tourne, et l’on se souvient tout à coup que le motif des variations est celui d’un insomniaque qui passe ses nuits à froisser ses draps ; les ornements, les décalages de mains qui, à la fin de l’aria vont se retrouver – il faut bien dormir -, sont autant de retournements du corps meurtri par la nuit qui vient et le sommeil qui ne vient pas.

            Mais on idéalise toujours le passé du père ; à défaut de Dieu, qui était un beau mensonge sans poussière, pur comme le ciel et la conscience vierge, il nous reste cet appui de jadis, et songeant follement, on se dit que l’aria devait sonner l’aube du chant, disons plutôt le soir qui ouvre enfin au dormeur la grande pâture du rêve. Et si l’on continue de trafiquer avec la folle du logis, on entend les plectres du clavecin qui mordent la corde ; plumes d’oiseau, elles accrochent de leurs crans les grandes filles tendues, leur font rendre son, et c’est ainsi que le futur dormeur devait se réconcilier avec le bruit des pièces d’or que ses mains tout le jour avaient soulevées comme on le fait des montagnes (le claveciniste était « Goldberg »), et c’était naturel, croit-on, et l’homme s’endormait auprès de son profit.

            Je me dis encore, drogué de nostalgie, que les nuits en étaient vite obscures et douces ; je sais que c’est folie, mais je crois que la prière aux ruelles endormait les patients de Dieu, et si je m’entends dire cela, forcément, je vois qu’aujourd’hui est moins bien, que les cordes ne sont plus traversées, mais simplement cognées par les marteaux qui sortent tout droit des manufactures modernes. Oui, la corde n’est plus franchement accrochée comme le fut celle du clavecin, à l’imitation de la flèche de l’arc, elle est seulement vite frappée, sonne seule et sans joie et c’est pourquoi le piano est souvent la grande mélancolie ruisselante, tandis que le clavecin est chant d’oiseaux, nature pure, mythe avenant de cet âge où l’or courait sous les doigts du Cantor.

            Et si le pianiste chante, c’est pour enrouer la vieille aria et dire à cru la foi éraillée. L’enfant qui adorait se retrouve seul. Il appelle.

            À ce moment, le conte devient à peu près celui-ci : il était deux fois la même aria, encadrant trente variations, pour rêver, et les oiseaux s’envolaient sous le regard de Dieu, sous les mains du maître. L’homme s’endormait après avoir vibré dans la sphère close du monde varié, transposé, et tout était bien. Puis la grande guitare horizontale a été remplacée par la machine outil aux cent percussions : c’était il y a longtemps. On a épuisé au piano les liés, les sons étirés, épanchements gras dans des salons allemands. Et voici que depuis peu, le clavecin est revenu, fragile ; l’éden des croyants, où le passé se tasse en enchantements successifs, jabots de dentelle et foi chevillée au chant, a fait retour vers nos tympans, plein d’hésitations mortelles, de plaintes murmurées ; alors la mélancolie qui était toute de velours bourgeois, s’est déplacée plus loin vers l’arrière, Monsieur de Blancrocher a trébuché et Louis Couperin a déroulé ses douleurs dans les châteaux d’Ile de France, aussi mélancoliques que nos divans confortables.

Et le petit récit fictif se termine ainsi : Gould aux détachés bleus apparaît comme le grand annonciateur du retour des oiseaux. Grâce à lui, le marteau s’est abstrait, s’est extrait des effusions, réintroduisant le sec pépiement des clavecinistes insatisfaits : ceux-ci voyaient bien le son venir, mais ne pouvant contenir le volatil, ils brisaient en ornements la note mal tenue ; Glenn a glissé à leur suite, d’une patte vigoureuse, au-dessus des romantiques. Il a été l’intermédiaire.

Mais cette construction est le hameau rêvé de l’historien pataud. Coupé du vaste espace futur – c’est la vieille ruse qui chasse l’angoisse du lendemain – je bâtis sur le présent un grand manoir rétrospectif, impeccablement balayé, classé monument historique, pour que mes jours de vivant aient une valeur unique, puisque mon existence, à tout prendre, est la seule qui ait quelque valeur pour moi. C’est émouvant, mais c’est un rêve d’enfant, une vaste gaucherie. L’histoire est trop belle et j’ai beau ravauder, le mouillé du chant de Glenn casse la grêle superstition que j’invente à l’instant.

Il faut tout reprendre : j’ai beaucoup parlé du passé, précieusement évoqué le présent, mais si l’on veut entendre la voix de Gould, il va falloir aller de l’avant, ne pas hésiter à côtoyer la mort, c’est-à-dire être au présent le plus possible pour que le futur éclose ; je vais apprendre à être père, tranquillement, calmement. J’ai oublié dans ma fiction que Gould travaillait en studio, sur des machines sophistiquées et que sa voix, son murmure, n’est pas une négligence, mais la ferme volonté de dire l’aria de notre temps.

Et ce fond de gorge d’avant le langage, dénonce d’abord l’impiété machinale des contemporains, ces clochards de luxe qui, chassés du village pour hanter les métropoles, ont inventé, à force de langage, des retours en arrière fabuleux vers le bourg d’origine : les crimes par millions ont aussi tué les mots, le chant et l’ensemble qui le portait. Déliés désormais, entourés d’un halo de silence que manifestent jusqu’au délire le bavardage et la musique torrentielles, nous allons aux boulevards comme les notes de Gould, secs et muets.

Le murmure est alors contre la machine que figure le piano, la présence du chant qui reste. Trace d’aria, elle laisse pourtant monter, contre l’autrefois décomposé de son jeu, contre le cliquetis qui mime le passé, une forme d’espérance hautement audacieuse, comme un nouveau plain-chant à peine éclos, et qui s’essaie masqué par Bach ; l’a capella n’existe que s’il y a une chapelle, mais ici, c’est le physique de l’homme mis à nu, seul, même plus des mots, des syllabes, ni encore moins du sens, non, c’est, après l’usure de l’éloquence foudroyée, le retour de la voix de tête, voix d’enfant sans doute, qui se mêle au passé somptueux de celui qui voyait Dieu, pour fonder, malgré les errements effroyables du temps, un petit endroit minuscule où l’on se dit par-devers soi, en secret (mais un peu en public), que l’aria reviendra.

le marteau de Gould

glenn gould au piano Les photos et vidéos nous rappellent l’étrange manière catastrophique qu’il avait d’être au piano : assis sur une chaise très basse qu’il traînait toujours avec lui, presque entièrement coupé en deux, il jouait. Il se peut que nous n’ayons jamais compris cette attitude disgracieuse à partir de laquelle il déployait ses cataractes sonores. Ramassé comme une source, nous n’avons pas vu que son corps était sans doute imitation du marteau qui n’attend que l’appui de la touche pour se jeter aux cordes.

Son assise m’émeut.

Les deux mains à l’horizontale presque chahutent le double échappement, mais dans son recroquevillement Glenn veut accorder aux marteaux son propre corps, c’est pourquoi il place son visage à la hauteur dirait-on de ce lieu vacant et nécessaire qui sépare les marteaux gisants de l’ample harpe des cordes d’or.

Gould est presque comme une chose, il aspire à rejoindre les harmoniques de la terre, il est tellement virtuose qu’il se veut le plus largement tellurique possible, et la boue et le roc, et le feu intérieur, et le froid du choc du marteau à la corde et retour, sous l’effet conjugué de sa volonté et de la gravitation.

Je vois un autre jeu imaginaire, mais je me demande s’il est dicible. Imaginons un instant que frapper de haut en bas – qui est en réalité, du côté des marteaux, un choc de bas en haut – ne soit pas le plus important. Gould tire alors les touches comme un montreur ses fils, et en appuyant il pense surtout à porter le piano, il l’ôte à la gravitation…. et c’est ce qui se passe puisque le marteau monte lorsqu’il descend le doigt. Le moment gouldien n’est pas à l’instant où il appuie, mais lorsque la phalange brûlée du son remonte, car la note est mortelle sans doute, sa perte est assurée dès le choc, alors il faut ôter les doigts, tirer et retirer ses extrémités manuelles et donner sa chance également, à parts égales, au silence qui s’est levé dès que le marteau est retombé, silence qui, lui, est notre vérité pure, la seule que la musique sache si bien enrober de raisons calculées et de rêves fugaces.

Comme les autres de leur instrument tirent des sons, il en tire ses silences : autant d’absences, autant de notes. C’est ainsi sans doute qu’est venu naturellement le détaché, volonté de marquer le charme de son entêtement sur le taire – l’inverse absolu du bel canto – l’aigre doux des doigts, le sucré chanté passé au sel vif du non-dit, l’avancée en continu (sous le roulement de ce qui aurait pu être blabla) de l’imposante rhétorique d’occident sur fond immaculé.

Enfin quelque chose de trouble s’installe aux tympans : Gould fait entendre les notes tellement détachées qu’on peut penser qu’il a pour objectif la vision des notes sur la partition. Le regard par l’oreille. Car si je considère le texte de Bach je vois des taches séparées sur le papier blanc, ce sont elles qui, passant par l’écoute de Gould, vont se faire visuelles. On part de l’écriture de Bach, on écoute Gould, et on revient pendant ce détour auditif à l’écriture de Bach.

Le marteau de Gould est très proche de l’impression des notes sur le papier et pour tout dire de l’instant où Bach a posé les notes sur les portées blanches. Le poignet de Gould est celui-là même de Bach. Écrire ou jouer deviennent alors équivalents. La distance entre le compositeur et l’interprète est pratiquement effacée.

Ce que l’on dit de lui se ramène invariablement au blanc, toutes les couleurs tues mais convoquées à la fois, car l’immaculé est l’éblouissement des plaines du Canada où il vivait, verglas jamais rayé sur lequel se placent en bon ordre notes et mélodies, nous donc, vivant au danger comme musique au silence, dans le temps.

Un poème d’Alban Nikolai Herbst ( 2 )

Sanft vergeht der Nachmittag.

das Wasser ist grün wie ein Ruf,
und so schnell wie er fließt es hin

doch verschwindet nicht, scheint es
sondern schillert in Zeit

hinterm Stein
in dem Licht
über dem Grund

wisperts von dem, was ich bin

 

(der engel ordnungen: dielmann Verlag, Frankfurt a.M., 2008)                                     

Doux glissements d’après-midi

l’eau est verte comme un appel,
et comme lui vite elle fuit

ne disparaît pas pourtant, semble-t-il
mais miroite dans le temps

derrière la pierre
en pleine lumière
au-dessus de l’abîme

ça chuchote sur ce que je suis.

 

(hiérarchies des anges: dielmann éditeur, Francfort, 2008) trad. R. Prunier

L’accordéon ( 1 / 2 )

 

Un lent haussement s’écrase discrètement dans la nuit. On a beau dire que c’est la lune, je préfère ne pas comprendre, aller seulement sur la grève et glaner sous l’écume (souffle au cœur de l’eau) les éclats mouillés qui s’abattent avec une régularité glacée. Vaguement éclairées par les réverbères de la jetée, les lames se froissent sans moi, onomatopée des eaux qui ressemble à nos habitudes et nous toise d’en bas comme si nous étions moins encore que les galets roulés du flot.

            Mais si, en artisan patient, on prête l’oreille au glissement en marche vers nos pieds, si on laisse s’effacer sans regret les traces de notre présence sous le roulis des eaux émoussées, on perçoit comme un discret applaudissement, un oui à la vie, un non à l’effondrement et ce que l’on prenait pour un froissement de tissu d’ondes qui se contrarient, devient musique, enfin prélude à la musique, ou plus précisément prise de souffle, aspiration, inspiration, recul ultime de notre vie.

            Vieille histoire : nous sommes nés de la mer. Poséidon nous dépose sur la terre, forçant le poisson à devenir mammifère, puis homme. Mais on dirait à tout prendre, que nous n’avons rien oublié. Notre respiration est souvenir de ces fragiles branchies, fruits des eaux que l’on voit clignoter sous la lune attirante des plages de nuit. Nous respirons au ressac ; nous inspirons à la marée montante et nous expirons au retrait des eaux.

            La vie est inspiration ; l’expiration viendra bien d’elle-même, naturellement.

            Au beau milieu de mon avance, j’entends là-bas une fête coupée du monde. Je ne m’approche pas trop. C’est peut-être un mirage. Comment à notre époque de rythmes sourds, électroniques, où les basses imitent partout les battements du cœur, comment peut-on encore se livrer au flot aigu des notes enfilées comme des perles ? J’entends des chapelets païens dégringoler vers les corps embrassés, aimant de notes culbutées. Il y a du fringant dans l’air, et le fringant est l’élégance du pauvre ; l’accordéon lance gratuitement ses richesses à l’imitation des flots. Il existe donc encore, ce triomphe du samedi soir qui s’offre des clairières en fusion, populaires et bousculées ? Serait-ce le retour des visages disloqués par l’œuvre machinale des jours qui se réparent un moment sous la douche clamante de l’accordéon dense ? Mais non, enfin, me dis-je, sois raisonnable, ces gens sont en vacances : le jour ils se soûlent de vagues bleues, le soir ils s’enivrent de paso-dobles gorgés de bémols orangés. C’est tout.

            Au plein de la nuit, il m’apparaît que le temps est aboli, que l’homme accordéon dont Brassens chanta la disparition (« Le Vieux Léon »), est revenu faire un tour, juste une fois ; comme ça, pour sourire ; j’ai bien de la chance. De là où je suis, j’entends encore la mer, mais l’instrument vient y mêler son souffle ; je vois l’homme ravi sous les lampions artisanaux, balançant sa poitrine double… car l’accordéon est un prolongement des poumons, il est notre alerte présence, notre respiration multipliée et l’homme oscille très nettement du haut de la scène, déplie et replie l’instrument, il rit. Je songe que nous n’avons pas été suffisamment bercés (personne ne le fut jamais assez), et l’accordéon dorlote nos manques, car le geste du musicien est le même que celui de maman. Sa berceuse invite à respirer ; il remonte de la Libération, projetant dans cette nuit taillée de guirlandes d’ampoules – ersatz d’étoiles – ses dièses salés et ses bémols banals. Un majeur franc marque les pas. On dirait la mer. Je rêve. Je doute que je rêve. Peut-être suis-je endormi ?

            Ecoutant la mer, je vois l’accordéon. C’est une vision, rien d’autre. Le doute s’insinue pourtant ; « Perles de cristal » dévale maintenant vers moi et tout revient d’un coup. C’est que, sur cette seule pièce qui me fascina enfant, l’accordéoniste se fait athlète ; tant de notes pour les pauvres que nous étions, familles riches d’enfants pour compenser, et les boutons de nacre figurant la fortune rêvée ; le magicien d’alors les touchait avec une telle dextérité qu’il en semblait le maître absolu. L’homme le plus riche du monde, l’accordéoniste… j’ai l’impression que je crois encore à ce merveilleux de petit d’homme qui levait son visage béat vers le musicien souriant à ses sons inouïs. 

 

Alter ego

 

Sources de paroles, publié hier, se voulait le début d’une suite de rêveries. Alter ego en est la conclusion : c’est l’écriture dans son geste concret et décrite au plus près dans sa joie prospective.

 

À force d’être avec les autres, il arrive un moment où l’on se retrouve seul. C’est la maturité, le silence. Alors commence le dialogue. On n’avait jamais vu ni la table, ni le bouleau qui frémit au jardin, ni la lumière de l’aube, ni soi. On avait suivi son énergie qui barbotait au monde où l’on croyait vivre. J’avais vécu, c’est vrai, mais le monde avait pris toute la place ; par chance la solitude est venue avec les années, blanchiment progressif, puisque les tempes sont filles du temps. C’est à ce moment que je me suis mis à écrire sur la nuit.

            J’écris : je vois bien une aube minime, enclose là-bas, mais d’ici à là-bas je tâtonne, mains en avant. C’est bon. Plaisir d’écrire, mais surtout joie du dialogue qui s’enclenche depuis la clef du moi. C’est un autre que je cherche, que je vois se déployer à côté de moi ; il a les accents inattendus de la question que je ne cherchais pas, dont je ne savais pas que je la cherchais. Bizarrement, la réponse vient de moi.

            Cet autre en moi est soufflé du fond de tous les autres, visages aimés ou disparus, je les retrouve là, autour de la lampe, conclave laïc de fantômes. C’est cela écrire. Tous les arbres vus et tous les ruisseaux qui bondirent dans mes années, accourent à l’appel pour border mon cocon.

            Je ne vois pas par avance ce qui va être offert. Je suis au gras des mots, risquant chaque pas. Je suis la solitude. Non pas la triste mine qui accable les traits, mais l’énergie qui monte aux tiges de l’ivraie et celle qui lance seule les épices des troènes aux derniers jours de juin. L’avancée vers l’autre à l’intérieur de moi, de celui dont je ne sais pas encore ce qu’il sera, est un peut-être qui palpite.

            Car enfin, se laisser trouer par les mots coupe forcément du monde. Mais c’est, curieusement, pour le retrouver plus vaste et plus droit. Il revient après le dialogue, lorsque l’autre s’est découvert sur la feuille.

            Une fois posées, les phrases ne sont plus miennes. C’est ainsi que l’on pourrait expliquer la tentation du pseudonyme. Je n’y cède pas, car je ne veux pas que l’autre prenne toute la place. Je veux que le dialogue puisse reprendre ailleurs, dans une solitude différente où je renouerai les fils du dialogue avec lui. Car lui seul ne pourra naître que si je suis moi-même ouvert et seul.

            Le quant à soi tient la pointe qui écrit. L’autre surgit vite dans son habit d’ombre, au bout du mot, au cœur du terme qui est à la fois ma voix et la fin de ma voix… mais je demeure. J’habite au langage qui marche à pas feutrés, dans le bruit d’écrire qui mime le pas discret de l’autre, déjà, dès les premiers effleurements. Voici ce qui me reste : c’est ce frottement et son souvenir qui font que j’écrirai encore.

            À la fin, la table a changé, le bois en est plus lourd et l’arbre du jardin dont je plaignais les feuilles m’est tout à coup une fierté nouvelle. C’est en ce sens qu’écrire, c’est changer le monde, car dans mon dialogue avec l’autre, ma solitude s’est enrichie sans s’abolir et mes pas affirmés laissent des traces que le monde n’avait pas.

            Il reste aux lecteurs, aux vrais autres, à rejoindre mon autre qui s’est posé sur le papier. À cet instant, c’est moi qui ne suis plus et c’est pourquoi, souvent, j’ose à peine signer le texte de mon nom.

Source de paroles

 

Cette rêverie écrite il y a plusieurs années ne pouvait être publiée avant que des poèmes ne viennent l’illustrer abondamment. Après la parution de nombreux poèmes, il semble que le temps soit venu de la proposer à la lecture pour décrire le ton et le but des tentatives présentées ici. On pourra la lire comme une sorte de défense et illustration de mon travail d’artisan. 

 

            L’anonyme est mon nom. D’une voix pure, il s’avance aux halliers, remontant le ruisseau, et il dit le songe des songes où les hommes et les Dieux sous la pagaille présente chantent la gloire d’être au monde… seulement ici le bouleau qui frémit,  là-bas le bois de la table qui attend… seulement la main qui se tend et mime ce qui est.

            Écrire n’est plus alors célébration du moi, mais reprise enfin du monde, des poumons qui s’ouvrent au plus large, jusqu’aux étoiles qui filent vers nous pour presque rien.

            Le silence revient. Oh, il ne nous avait pas quitté, il rôdait aux boulevards, au creux du pain mordu, mais il avait perdu sous l’averse des “toujours nommés” ce qui fait l’excellence de parole. Voici venu le temps où la presse drue des noms nous lasse, nous perd dans les vivants aux destins trop comptés. Cette lassitude est notre chance.

            Efface-toi et marche au plus près des très grands qui surent n’être que des pas.

            C’est au siècle qui meurt que le silence s’est accru entre les noms, sans liens entre eux, grains de sable du grand désert bruyant. Tais toi, nous voulons dire, cèle ton nom, tais-toi et marche; dis vraiment tout, meurs dans l’entre-deux des noms, perds-toi au plus bas du vivant, à hauteur de pierre, ainsi prépareras-tu les méditations hors du temps qui fondent le chant.

            Nous n’en pouvons plus de trop savoir: “et ceci est un homme, et cela est une herbe”, car on entend, derrière le nom commun, l’infantile reprise du “et moi” qui au cœur de l’émoi en effet, de la peur d’être, n’ose plus rien que la raide statue du je.

            Or, tu dois te perdre, n’oublie pas de t’oublier, meurs en ce monde qui n’est que cela. Car te nommant, tu nommes Dieu et tu perds l’essentiel, tu abandonnes à la folie de toi, ce qui, tu le sais bien, ne doit être qu’une chambre d’écho, camera obscura, d’où ne sortiront plus ni moi, ni toi, ni aucun cliché jauni, mais simplement le tout collectif et égal de chacun, l’esprit du temps.

            Les noms propres ont tout sali de leurs paraphes croisés et c’est là le grillage qui te sépare du monde. Il n’y a pas de lieu d’être si tu dis que tu es, car la réalité aussitôt s’esquinte, se craquelle, le pur est perdu, et la voix qui voulait s’élever n’est hélas plus que la tienne grise et ténue au cœur du brouhaha.

            Oui, il y aura bien un chant, comme il y en eut au temps des cathédrales. Le silence qui baigne les temples est l’aube de nos remuements; et l’indigo des toits qui varie aux accents des orients, noirs puissants d’été, gris perlés d’hiver, bleus de nuit et de jour, bleus adorables, toits, vous dites l’endroit où la voix, défaite de soi, doit se rendre, seule et droite, vers ce but déjà qui est notre chemin.

            Peut-être faudra-t-il retrouver le lieu commun d’avant le Sphinx et marcher sans peur vers la Pythie, pour qu’un murmure enfin nous vienne qui soit vraiment nous, nous, dépouillés des oripeaux d’un moi vieux et tout fait. Nous nous ouvrirons encore et toujours, jusqu’à n’être plus que le trait flottant des 360° refermés, trait, baguette de coudrier, à l’endroit clé où la superstition coule en source bouillonnante.

            La langue dort au creux de cette terre jamais redécouverte puisque nous avons toujours craint de remonter le fleuve. Pourtant, au lieu d’admettre, si nous faisons à contre-courant ce modeste chemin du mythe avant le mythe, il se pourrait que coule entre nos mains l’hydromel de parole. Tout le monde le sait.

            Tant de temps où nous avons attendu sur le tablier des ponts que notre nom s’inscrive dans le courant du fleuve. Oui, cette attente était vaine. Le chemin est en marchant, en remontant vers l’amont, vers l’intérieur des terres, là où la première goutte nous ressemble, là où elle nous rassemble avant de dire.

            Nous ne voulons pas de la fausse pureté des estuaires où le salé des noms brassés se mêle à l’eau douce toute ternie des cauchemars d’histoire. Il a trop plu de bombes sur les ponts que nous croyions transversaux, que nous pensions gagnés sur la nature mille fois pétrie des songes trop humains.

            Lorsque nous aurons bien remonté le cours, nous tendrons la main et il sera temps de mourir, de laisser au creux de la paume notre nom s’effacer sous la chute unique de la première goutte qui – dans sa douceur devenue tellement humaine au contact de la peau – chantera la force d’être… et le noroît nouveau pourra porter aux horizons la grande splendeur des paraboles terrestres.

            Après le baiser de la source sur nos doigts, oui, c’est seulement après, crois-moi, que nous aurons le droit à la parole.

 

 

Qui est l’ange?

 

Presque tous les poèmes publiés ici évoquent la figure de l’ange. C’est une fiction. Bien sûr il y en a aux cathédrales, aux églises, et la peinture passée déborde de ces personnages dont les ailes comme celles de L’Albatros semblent parfois encombrantes sur le pont où nous tanguons, le temps de notre vie. Heureusement que les personnages des tableaux ne se meuvent pas, car les objets soigneusement peints autour d’eux seraient renversés par les ailes, cet ensemble double soyeux qui fleure bon l’oiseau. Ils sont imperturbablement heureux, et lorsqu’ils sont sérieux ils sont sereins.

À quoi bon s’obséder de ces vieillottes présences auxquelles les anciens croyaient parfois, s’interrogeant le plus gravement du monde sur leur sexe ou leur langue?

C’est parce que ces interrogations nous semblent irrationnelles, que je les reprends comme elles nous ont été transmises par la tradition religieuse, même si pour moi les anges ne sont en aucune manière liés au dogme du crucifié.

Au contraire: que vient faire cette douleur atroce (Jésus crucifié) pour justifier le surgissement de ces êtres qui n’en sont pas, et qui volant entre le ciel et la terre, sans foi ni loi précises, sont à l’image de nos rêves les plus candides?

Ah nous y voilà: l’ange souriant ou sérieux est une allégorie banale, sulpicienne, idiote etc. Mais non. Contrairement aux oiseaux qui partent de la terre et s’élèvent vers le ciel (mais la terre est leur vrai lieu, loi de la gravité oblige), les anges viennent du ciel et descendent vers nous: or, ce qui nous vient du ciel, ce n’est pas dieu, diable non, c’est le soleil la neige ou la pluie, en bref nos saisons. Et nos saisons sont ce que nous avons de plus précieux pour saisir par l’œil ou le tympan, les parfums et le toucher les merveilles du monde où notre existence se déploie. L’ange dit cette chose simplissime: nous sommes emportés par le temps, il convient de goûter à grandes lampées ce passage bref qui est la vie présente. C’est pourquoi il est le plus souvent souriant.

S’il est le beau, cela suffit. Rêver l’ange c’est projeter ce que nos pensées murmurent à l’intérieur de notre crâne, lorsque nous sommes seuls, c’est-à-dire le plus souvent. L’ange ordonne dans sa naïveté tout ce que nous ne pouvons pas dire à l’autre. C’est l’être de la conversation intérieure que nous promenons par les rues et les bois, rythmes et mélodies mêlées, et à supposer (affreuse perspective) que l’ange n’existe pas, alors le chaos des imaginations les plus débridées s’installe en nous, perdus et errants soudain. Il fixe ainsi dans le langage cette autre langue que nous taisons et qui n’apparaît que dans le cours du chant que nous tordons et tissons à loisir pour que le rêve s’incarne enfin noir sur blanc, en vérité. Mon dialogue avec lui n’en est pas un, c’est un remuement par devers moi, une façon de vivre avec les mots dans l’espérance qu’un chant naîtra. Et si le chant surgit, alors l’artisan sourit, empruntant à l’ange son amour de la vie, cette dynamique souple que nous oublions constamment, trop pressés que nous sommes de donner un sens à ce qui n’en a pas: histoire, politique, morale… toutes choses où le langage demeure désespérément au dehors du monde que nous vivons vraiment. L’ange est le moteur du langage, mais d’un emploi très spécifique des mots, celui que nous ne pratiquons jamais, et qui est justement celui de la vie même. Il y a chez l’ange une proximité telle entre ce que je vis, pense, aime et les mots que j’emploie pour l’exprimer, que sa présence est le contraire d’une fantasmagorie, en bref il est la vérité de mon discours intérieur tout entière dirigée vers le beau.

Le Père Manant

Cette pièce a été jouée une seule fois. Elle a été écrite pour illustrer un débat sur le chômage en Thiérache.

D’une durée d’une demi-heure, elle n’en demeure pas moins un récit avec péripéties. Ma préoccupation principale est de faire sourire le public, tout en présentant la difficulté d’adaptation d’un homme particulier, jamais sorti de son village, au monde tel que nous le connaissons. Le ton n’est pas à la moquerie, même si j’ai voulu donner de notre temps une image plutôt amusée. Cette pièce ne tend jamais vers le misérabilisme encore moins vers la pitié : le Père Manant est au contraire une sorte de Candide intelligent qui se révèle rapidement à lui-même. Il a environ quarante ans. L’actrice sera de son côté une secrétaire type, où se mêlent la fausse neutralité, le narcissisme et la compassion authentique.

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