une écharpe

quand je peine égaré à respirer
au désert populeux
errant invisible au marché de la rue
soudain un visage neuf
allumant une douceur de prairie
(sa joue est colline)
le regard vert aspire les rayons
l’azur suit
et c’est un bonjour qui me surprend
aventure d’être
je reconnais que sa beauté sel de mer
a une voix
je songe que je voudrais être sur l’océan
elle serre son foulard

et le geste et le tissu m’emportent par surprise
nuage vif

me voilà saisi par le souffle limpide
un rêve s’avance
je le creuse et continue à parler
du soleil réel
tandis que le voilier s’enfuit là-bas
je suis à la proue
je parle encore longtemps salades radis
carottes poireaux
les éventaires courbes chargés de leur poids terreux
résistent un peu
mais je suis loin envolé aux îles tendues
de sable roux
tout cela à cause de l’écharpe d’une belle
où j’ai lu une voile

Une leçon de vie

L’incertitude est admirable: est-on le matin ou le soir ? Double question qui ramène à la dualité appuyée: ciel-eau puis à cette autre liée à la toute première: lumière et obscurité. Entre chien et loup. Le photographe a pris soin de multiplier les oppositions: branches verticales à droite (proches) et horizon blanc (loin), orange et bleu (chaud et froid).
Le miracle d’équilibre est dans la sérénité puissante qui se dégage des reflets; l’eau a toujours cette présence superbe, étale, si naturelle qu’elle en devient mystérieuse, c’est à peine réel et on a l’impression que le photographe a retravaillé sa merveille pour lisser encore davantage son prudent détachement face à l’existence. Comme lui, nous voici les deux pieds sur la terre, rêvant d’un monde apaisé, presque grave dans la nuit (ou le jour) qui vient.

Le lac troublé de vaguelettes rappelle la peau qui doucement chaque jour bouge un peu, mais le ciel au bleu limpide apaise l’effet souffle de la brise vespérale. Le ciel dit l’espoir ferme, résolu, de la claire raison. La nature dans ses fouillis ombreux soigneusement reflétés dans le lac vient compenser les efforts géométriques de l’auteur de l’apaisante vision.
Je crois que quelque chose d’autre se passe, quelque chose d’étrange que Montaigne aurait trouvé étonnant lui qui avait pour pensée centrale: “Je peins le passage”. Le photographe peint, on vient de le voir, mais le “passage” (miracle) est aussi mimé, étonnamment présent: c’est le cygne du temps, il s’avance de droite à gauche, il dicte sur la scène éternelle du lac le sillage des secondes, des minutes et ce qui semblait impossible (peindre le passage) est réalisé sous nos yeux. Sur l’espace immobile, presque glacé, la photographe a capté le temps, la vie… l’émotion de vivre un instant sur un fond d’infini étant une grave leçon de vie. 

Au beau milieu des diagonales du rectangle, le cygne c’est la vie qui bouge, c’est l’œil du photographe qui palpite, c’est la vie humaine habitée de lyrisme et l’image est si belle qu’on ressort de cette vision comme ragaillardi. La beauté à portée de main est à cueillir ainsi chaque soir, chaque matin, semble dire notre artiste.

Le vrai miracle de cette photo n’a pas encore été dit: elle a été prise par Neil, douze ans, mon petit fils, talentueux jeune homme déjà. 

roses d’avril

les roses donnèrent l’alerte
elles s’ouvrirent en une nuit
grâces et corolles
c’était le printemps
ma peine s’ouvrit avec elles
je me souviens du jardin
visité de pétales
de mon pas prudent
mesurant la chanson
sur la Picardie et les roses
chers amis chers amis
que sont vos vies devenues
je vois bien vos noms au monument
mais vos existences
vos gestes votre belle envie
de vivre

je devine ce qui vous a été volé
le café aux vantardises du samedi
où la tête vous tourne
la main qu’on frôle
aux flonflons du quatorze juillet
et le long frémissement qui suit
jusqu’à l’aube où son image trouble flotte encore
dans la tasse de café

de tout cela la mort vous aura dispensé
et au lieu du retour des hirondelles
vous n’avez eu du printemps que l’affreux avril de Nivelle
voilà ce que les roses me rappellent et les roses s’ouvrent partout
et je ne sais pourquoi partout en cet avril la rosée me gèle

vivre

respire et avance
il ne se passe rien
d’autre que la vie bleue blanche
son présent froid pour corps chaud
provisoirement
on vit entre deux dates
le pire est au glacé
après l’avant (né)
après l’après (mort)

le mieux est au don
à l’écrit au chant
on sifflote puis une voix un choeur
bonjour la chaleur
les mains pour applaudir
enclore le visage
mains gorgées de mémoire
joies intérieures solides
dis-moi
homme au rire démodé
ris-tu encore souvent
dis-moi
et ta vie sur le fil
et les filles et le fils
et la joie de vivre
dis-moi

la joie

Je vous la présente
voici la joie
jolie poudrée sans autre fard
elle bat nuit et jour
et ne se rend qu’à la mort

le vrai grand sourire
de la joie
perdure aux champs aux saisons
on l’attend au détour des chemins
de l’arctique à l’antarctique

la joie secoue ses longs cheveux
dans la nuit
et s’endort dans mes poings
serrés sur des rêves de toi
que mes paumes retiennent

la joie renforce mes battements
accélérés
et mes nuits vont et viennent
dans l’oreiller précieux
qui est mémoire de nos yeux

la peine elle-même ajoute
à la joie
car la joie fait des nuages ses alliés
et console et bouscule et refait
à neuf le tranchant de nos rires

l’étoile

je sais bien les trésors enfuis
et les années retentissant au bord
de pauvre mémoire au milieu
de notre temps

et ma mie qui fait signe là-bas
horizon rebattu sans cesse repoussé
comme ses lèvres tues qui soufflent
la vérité

je veux bien imaginer que l’étoile
fatigue le ciel de ses scintillements
depuis des millions d’années
la nuit (et le jour aussi)

mais nos pauvres éclats durent
se résigner à n’être qu’hésitations
et gestes subtils jamais sculptés
les peaux se séparent

j’en veux beaucoup à l’espérance
dont le chant est comme l’idole
plâtre rapporté doré qui s’effrite
aux confins du rêve

les nuages voilent lune et constellations
la nuit pèse alors sans boussole vive
mais je préfère cette absence de polaire
à l’illusion d’éternité