La voix de Glenn Gould

Dans les enregistrements de Gould on entend sa voix.
Mais ce n’est pas sa voix. Ce chant parasite est la part intérieure du langage, remuement mélodique qui se manifeste sous les mots et qu’on n’entend habituellement qu’à peine, pris par le sens, empressés à se défendre du désert d’être soi. Ce gâchis chanté s’éveille aux confins des cordes vocales, là où les harmoniques s’essaient à la présence de Glenn. Au beau milieu de Bach, sa ritournelle risque son petit glas contre le trop plein de clarté du Cantor, si clair qu’il en est transparent, et la voix devient un peu de brume, ce peu de gorge qui fait défaillir le parfait, comme la vitre appelle le souffle pour affirmer qu’elle est là.
Et l’on voit bien que ce n’est pas la voix de Gould, mais celle de Glenn, le fils. Aucun lié chez lui, il n’est plus question de plaire, à quoi bon ; aucune pédale pour faire durer, non, c’est jouer qui importe, se souvenir et rejouer encore. Hommage, révérence chantée, rappelez-vous : l’aria c’était ça. Le détaché dit les siècles d’écart, frappe son respect envers la voix du père sur l’évidence du chant sans lui ; la mélodie est défaite par la succession des blancs silences au bord des notes noires de la partition, petits arrêts muets qui offrent une image visuelle du clavier et donnent à Bach son pointillé, son vrai lointain. Tu fus, je suis.
Père mort, fils fidèle, le plus fidèle puisqu’il mêle à la note d’antan, au fil d’autrefois, l’absence que nous avons de Lui, figurée ici par le silence qui pointe entre chaque attaque de doigt. Alors la voix de Glenn prend le silence entre ses dents, abouche son murmure à ces éclats : c’est une colle de marqueterie, un plomb de vitrail, un ciment frais de mosaïque.
Tapotant contre l’épaule du père endormi, Glenn dit les manques, les failles que la raison et ses techniques ont fait craquer depuis aux murs des nefs. Le plâtre gras de la gloire a séché, il est à vif, et si le côtoiement de l’azur fut un jour beau chant massif de Bach, le pianiste, un rien bancal, s’en vient aujourd’hui bousculer les ogives. Chantant, il s’excuse. Il tutoie le texte, le tourne, et l’on se souvient tout à coup que le motif des variations est celui d’un insomniaque qui passe ses nuits à froisser ses draps ; les ornements, les décalages de mains qui, à la fin de l’aria vont se retrouver – il faut bien dormir -, sont autant de retournements du corps meurtri par la nuit qui vient et le sommeil qui ne vient pas.
Mais on idéalise toujours le passé du père ; à défaut de Dieu, qui était un beau mensonge sans poussière, pur comme le ciel et la conscience vierge, il nous reste cet appui de jadis, et songeant follement, on se dit que l’aria devait sonner l’aube du chant, disons plutôt le soir qui ouvre enfin au dormeur la grande pâture du rêve. Et si l’on continue de trafiquer avec la folle du logis, on entend les plectres du clavecin qui mordent la corde ; plumes d’oiseau, elles accrochent de leurs crans les grandes filles tendues, leur font rendre son, et c’est ainsi que le futur dormeur devait se réconcilier avec le bruit des pièces d’or que ses mains tout le jour avaient soulevées comme on le fait des montagnes (le claveciniste était « Goldberg »), et c’était naturel, croit-on, et l’homme s’endormait auprès de son profit.
Je me dis encore, drogué de nostalgie, que les nuits en étaient vite obscures et douces ; je sais que c’est folie, mais je crois que la prière aux ruelles endormait les patients de Dieu, et si je m’entends dire cela, forcément, je vois qu’aujourd’hui est moins bien, que les cordes ne sont plus traversées, mais simplement cognées par les marteaux qui sortent tout droit des manufactures modernes. Oui, la corde n’est plus franchement accrochée comme le fut celle du clavecin, à l’imitation de la flèche de l’arc, elle est seulement vite frappée, sonne seule et sans joie et c’est pourquoi le piano est souvent la grande mélancolie ruisselante, tandis que le clavecin est chant d’oiseaux, nature pure, mythe avenant de cet âge où l’or courait sous les doigts du Cantor.
Et si le pianiste chante, c’est pour enrouer la vieille aria et dire à cru la foi éraillée. L’enfant qui adorait se retrouve seul. Il appelle.
À ce moment, le conte devient à peu près celui-ci : il était deux fois la même aria, encadrant trente variations, pour rêver, et les iseaux s’envolaient sous le regard de Dieu, sous les mains du maître. L’homme s’endormait après avoir vibré dans la sphère close du monde varié, transposé, et tout était bien. Puis la grande guitare horizontale a été remplacée par la machine outil aux cent percussions : c’était il y a longtemps. On a épuisé au piano les liés, les sons étirés, épanchements gras dans des salons allemands. Et voici que depuis peu, le clavecin est revenu, fragile ; l’éden des croyants, où le passé se tasse en enchantements successifs, jabots de dentelle et foi chevillée au chant, a fait retour vers nos tympans, plein d’hésitations mortelles, de plaintes murmurées ; alors la mélancolie qui était toute de velours bourgeois, s’est déplacée plus loin vers l’arrière, Monsieur de Blancrocher a trébuché et Louis Couperin a déroulé ses douleurs dans les châteaux d’Ile de France, aussi mélancoliques que nos divans confortables.
Et le petit récit fictif se termine ainsi : Gould aux détachés bleus apparaît comme le grand annonciateur du retour des oiseaux. Grâce à lui, le marteau s’est abstrait, s’est extrait des effusions, réintroduisant le sec pépiement des clavecinistes insatisfaits : ceux-ci voyaient bien le son venir, mais ne pouvant contenir le volatil, ils brisaient en ornements la note mal tenue ; Glenn a glissé à leur suite, d’une patte vigoureuse, au-dessus des romantiques. Il a été l’intermédiaire.
Mais cette construction est le hameau rêvé de l’historien pataud. Coupé du vaste espace futur – c’est la vieille ruse qui chasse l’angoisse du lendemain – je bâtis sur le présent un grand manoir rétrospectif, impeccablement balayé, classé monument historique, pour que mes jours de vivant aient une valeur unique, puisque mon existence, à tout prendre, est la seule qui ait quelque valeur pour moi. C’est émouvant, mais c’est un rêve d’enfant, une vaste gaucherie. L’histoire est trop belle et j’ai beau ravauder, le mouillé du chant de Glenn casse la grêle superstition que j’invente à l’instant.
Il faut tout reprendre : j’ai beaucoup parlé du passé, précieusement évoqué le présent, mais si l’on veut entendre la voix de Gould, il va falloir aller de l’avant, ne pas hésiter à côtoyer la mort, c’est-à-dire être au présent le plus possible pour que le futur éclose ; je vais apprendre à être père, tranquillement, calmement. J’ai oublié dans ma fiction que Gould travaillait en studio, sur des machines sophistiquées et que sa voix, son murmure, n’est pas une négligence, mais la ferme volonté de dire l’aria de notre temps.
Et ce fond de gorge d’avant le langage, dénonce d’abord l’impiété machinale des contemporains, ces clochards de luxe qui, chassés du village pour hanter les métropoles, ont inventé, à force de langage, des retours en arrière fabuleux vers le bourg d’origine : les crimes par millions ont aussi tué les mots, le chant et l’ensemble qui le portait. Déliés désormais, entourés d’un halo de silence que manifestent jusqu’au délire le bavardage et la musique torrentielles, nous allons aux boulevards comme les notes de Gould, secs et muets.
Le murmure est alors contre la machine que figure le piano, la présence du chant qui reste. Trace d’aria, elle laisse pourtant monter, contre l’autrefois décomposé de son jeu, contre le cliquetis qui mime le passé, une forme d’espérance hautement audacieuse, comme un nouveau plain-chant à peine éclos, et qui s’essaie masqué par Bach ; l’a capella n’existe que s’il y a une chapelle, mais ici, c’est le physique de l’homme mis à nu, seul, même plus des mots, des syllabes, ni encore moins du sens, non, c’est, après l’usure de l’éloquence foudroyée, le retour de la voix de tête, voix d’enfant sans doute, qui se mêle au passé somptueux de celui qui voyait Dieu, pour fonder, malgré les errements effroyables du temps, un petit endroit minuscule où l’on se dit par-devers soi, en secret (mais un peu en public), que l’aria reviendra.
*
J’essaie d’imaginer les lieux, non pas les étendues miroitantes où toutes les teintes convergent vers la neige, c’est trop connu, grâce flottante d’un Canada classé : alors qu’on les voit naïvement glacées, les plaines sont une seule affaire de solitude chaude. Pour Glenn s’ouvre une vaste marge, seuil qui apaise face à cet inaudible chaos de sons, le reste du monde.
Glenn est assis là, heureux, au centre du studio d’enregistrement, machines tendues à craquer d’obéissance, esclaves qu’aucune pitié ne vient mouiller.
Il se lève. Le plaisant du pays alentour : il en épouse le silence horizontal, traversé d’éclairs animaux très vifs et patauds à la fois – ours blancs ? – ( la vie toujours, partout, au pire du monde… mais pour Glenn c’est le comble du froid qui le ravit, c’est tellement lui) et par la grande baie, il guette le fruit du moment à venir, le tempo du frappé que son esprit construit par avance, partition pendant contre son corps, au bout des doigts. Il n’est pas pressé.
S’il a quitté les salles de concert, c’était à cause de la honte, du rituel trop humain où la présence est pure absence. Tu avances sur les planches, tu dois saluer, tu dois t’asseoir, tu dois devenir l’autre et charmer, oui, charmer, quel scandale, enfoncer dans l’horreur de l’oubli tous ces tympans tendus qui sont venus là pour ne pas savoir, pour ne pas entendre, torture, contradiction entre mes doigts qui cherchent l’absolu de la note écrite, alors que justement ils ne veulent pas la voir, encore moins l’entendre. Et comment chanter si le silence est habité des gorges et des semelles qu’on racle sans vergogne, murmure obscène des cités cadavres allumées de désirs hélas suscités ? Je devine l’affiche catastrophe : « Glenn Gould, Bach, Variations Goldberg ». Oh, l’admiration, l’insupportable regard des passions carrément avouées, pupilles d’enfants des métropoles achetantes, adultes oui, mais ici, à Carnegie Hall ou ailleurs, tellement dépendants, alors qu’il aurait voulu dire, alors qu’il disait du fond de sa chaire d’enfant que la liberté commence avec la fin de la fascination. S’ils avaient pu au moins ne pas applaudir, ne pas le fixer… Savez-vous que c’est en fermant les yeux que vous verrez le mieux ? Vous qui entrez ici, abandonnez toute dépendance. Comment dire des choses pareilles, puisqu’ils sont venus pour s’accrocher à ses phalanges gantées de montreur de sonates ? Non, décidément, ce n’était pas la musique n’est-ce pas, ils y voyaient une méchante acrobatie : « Mesdames, Messieurs, le clown Gould va vous donner du Cantor revu et corrigé » ; braves enfants émerveillés, vous êtes bien gentils, c’est inouï, très inouï, et vous irez ensuite contant par les avenues mouillées que Glenn est fantastique, et fantasque, et fou, bien sûr, très fou.
Glenn n’a pas quitté la baie ; il tire sur son foulard élimé, il serre sa gorge pour ne pas monologuer ; il sourit du pas qui l’a fait venir du piano à la vitre, ce fut un pas entier, posé sur la moquette en notes tendres, totale présence verticale de l’animal humain, sujet, frappe douce du talon, puis la plante totale presque ronde et les orteils enfin, tous éprouvés, danse sans chorégraphie, avance minimale, esquisse suffisante de soi qui dit oui à la vie, qui justifie sa vie. Les humeurs sont en place, la détente fait de lui une glace, un vernis blanc où tout vient comme il veut, la puissance du choc des marteaux est déjà là, il suffit de revenir vers le clavier, de s’asseoir et d’enregistrer. Il se dit que ce sera peut-être fastidieux, long, il craint l’ennui ; mais il espère tout à coup se surprendre, oui, sûrement, ses doigts vont un moment donner des pincements imprévus, on ne sait pas tant qu’on n’a pas commencé.
Il retarde encore, avant de tracer l’indélébile du son finalement accepté, il doit encore laisser monter au bout de ses deux mains la puissance qui rôde en ordre dispersé à l’intérieur du corps, même si l’épine dorsale commence à collecter les morceaux épars de sa force en gésine.
Et voilà que les concerts reviennent. Il a trop tardé. Tout se délie. C’est malheureux, il aurait dû profiter de cette minute, de cette goutte de Gould, entièrement soi. Non, peut-être faut-il en passer par-là ? Le pur son doit passer dans la boue du passé, du temps où il fut célébré, mordu.
C’est à lui-même qu’il en veut. Comment ai-je pu me prêter à ce jeu, oui, me prêter tout court ? Tel jour tu joues le quatrième de Beethoven, tel jour tu enregistres le Brahms, et même (Glenn sourit) Mozart ! Et pourquoi pas Chopin ? Ah, la pédale, le lié, le chant trop chant pour être chant ! Il sent que s’ils avaient insisté, à l’époque, il aurait fait le Chopin. D’ailleurs, il l’a fait, mais il ne sait plus pourquoi. Glenn ne comprend pas, il ne veut même pas savoir. Il sourit du piano à pédales, il est ailleurs. Mais pourquoi la douleur tout à coup d’avoir été cela, cet homme qui court, s’exhibe, pose ses fesses sur son prie-dieu, malheur ; tu as vu, ils veulent te voir, t’entendre, pour se débarrasser de toi, dire : « J’ai vu Glenn Gould », comme on a vu les temples d’Angkor. Objet de tourisme, rarement sujet.
Rarement. Ah, j’ai une excuse, j’étais jeune. J’ai aimé ces messes dont j’étais l’évêque, le fou du joueur d’échecs. Car c’était une suite d’échecs, le Sisyphe de l’ivoire, le prolétaire répétitif des touches claquées. « N’oublie pas de saluer ! », hélas oui, je n’oublie pas ! C’était beau sans doute, nécessaire pourquoi pas, il fallait être nul, absent ; mon corps avait besoin de vous, voleurs !
Et maintenant, face à la baie, il laisse glisser la partition entre ses doigts. On dirait que le papier sur la moquette est une neige nue parsemée de pattes d’oiseaux, sur des lignes penchées, ombres des fils télégraphiques groupés par cinq qui filent là-bas vers le couchant.
Ce qu’elles portent n’importe plus, puisque la mémoire de Glenn les a assurées et relues et renfermées derrière son front, au bout de ses doigts : mémoire des mains, mémoire du crâne ! Il se voit en miroir dans la baie…
Il va falloir aller là-bas, derrière, loin de la lumière du crépuscule, et dire en appuyant sur la touche des magnétophones que l’on y va. L’ascension des Goldberg n’est pas technique, quel doigt ira là, puis là, mon dieu mais ce n’est pas le Golgotha, ce n’est rien. Glenn pourrait jouer n’importe quoi, il sait, pas besoin de technique, jamais une gamme de ma vie.
Avant d’y aller, avant de s’asseoir sur sa chaise d’enfant, seul, il effleure la vitre du bout des lèvres, baiser au crépuscule, on ne saura jamais que ce fut le lien qui le tenait à la terre. En fait, il a attendu que le soleil touche la neige. Désormais, c’est possible, l’embrasement peut commencer, il pousse du pied la partition qui encombre son passage, le chant de Glenn va commencer, déferlement bientôt contre la nuit.
*
Ainsi donc je viens à vous à pas très comptés. Vous pouvez croire que je désosse le Cantor, mais je vous le transmets, traduction, sans plus. Le nez sur les touches, je frappe ce qui fut peut-être lié, pour que chaque note noire du papier, parcelle de nuit, devienne flocon de neige, afin de retrouver vos pas dans les cités où vous vous côtoyez sans vous voir. Je vous sépare à l’horizontale et le clavier devient trottoir où les croches trottent leur petit train détaché. Je ne caricature pas le Cantor, je vous l’amène au plus près de vos farcesques vacations et les variations sont nos allures, et notre histoire, notre présent, notre futur.
Si je fais l’insolent, c’est que nous avons poussé la faille plus avant, l’être oublié renaude, c’est moi dans cette solitude, je ne suis retenu ( comme le monde) par aucune technique, je vous chante votre vide, il est là dans le silence qui précède et suit chaque touché-frappé. Je mime ce que nous sommes, le Cantor dit les contours et je dis nos couleurs, notre peu de chant, je suis l’anti-chant, l’antichambre du silence, celle qui ouvre sur le chant à venir.
L’horizontale que la baie me donna tout à l’heure : voyez comme le ciel n’a plus soif et si nous marchons sur la tête (notre allure naturelle) nous percevons la plus vaste de nos visions – le ciel – comme un abîme. Je sais bien que c’est pour la raison inverse que vous aimez la musique : vous voulez que le cœur gonfle, vous voulez être tous, vous voulez tousser dans l’encens des sacrifices bleutés qui arrosèrent verticalement les dieux. Mais, amis, tout est défait.
La musique est votre drogue de solitaires, elle est illusion d’un chant où toutes les voix se tendent, que dis-je se tendent, je vois plutôt les cous dressés, les mâchoires faites pour mordre et qui se métamorphosent en mélodies d’où dieu, croyez-vous, vous regarde. Vous confondez dieu et le succès, dieu et les applaudissements, vous vous voyez dans la masse du chœur comme les bienheureux ressuscités dont vous seriez les anges auréolés, trompettes d’apocalypse soufflant dans votre dos.
Vous pensez bien sûr que je ne suis pas très tendre. Au contraire, je suis au plus près de notre pitié, je vous rappelle l’impossible direction de vos pas, de vos pensées. Je ne le fais pas à l’épate, je suis né avec un clavier sous les mains, ce n’est pas de ma faute… je m’en excuse… oui, voilà toujours ce que devraient faire les artistes de notre temps de vacance : s’excuser d’être au présent.
Mes acrobaties, dans la fosse aux lions d’où rugira l’enregistrement, viendront pour vous blesser, je m’en excuse encore, pour vous faire rendre gorge de vos milliards de chants réchauffés qui vous lient et vous bercent et vous font mille mines et dont vous sortez débordants. Mais débordants de quoi au fait ? Oui, après, dites-moi, après ? Allez, soyez courageux, dites-moi ce qui se passe après, je veux dire quand la musique s’achève ? Écoutez comme l’horloge électronique vous rebascule dans le tic de vos activités, dans le tac de vos attentes. Eh bien, c’est très précisément à cet endroit que je vous accueille. Je suis après, je viens après, lorsque vous levez votre corps et que vous reprenez les démarches et les affaires au plein des lois.
Les variations sont nos mille possibles. Je m’y accroche en précision mathématique, car rien d’autre ne compte que le « comput » qui fut la mesure mathématique d’antan et fait de nous des accrocs du computer. J’utilise au clavier ce qui nous faits ici et maintenant. Je reprends la précision où vous la pratiquez, je vous la donne, avec la caution de la foi du Cantor. Je tends le fil qui va de clochers en clochers et je danse, aujourd’hui, au plus près de vous, sans facilité, sans condescendance, pitié dont je ne m’exclus pas vous le savez bien, puisque l’aria est ma naissance et ma mort, et les vôtres aussi.
Quant au mince, à l’à peine audible chant que j’esquisse, c’est le souvenir involontaire des cantates, des messes, des oratorios… Je ne peux oublier qu’il y eut un temps de poumons et de voix, où la foi du charbonnier et celle du protestant génial était la même. L’affaire fit grand bruit dans les nefs. Il y eut des consolations. J’en suis du bout des lèvres le présent souvenir, j’en prépare le retour, à l’écart de la désolation glacée de nos luxes vivants. Mon chant de tête dérisoire se grave pour aider à la survenue d’une espérance verticale. Les oiseaux… peut-être autre chose.
Vous voyez bien que je suis avec vous, loin devant c’est vrai, mais sur le même sol.

(On se repasse parfois de vieux films, histoire de vérifier que la mémoire ne fait pas défaut. Ainsi en va-t-il de ce texte paru dans ce même blog il y a sept ans et que je tenais à relire. )

Le pas de Hölderlin ( 3 / 3 )

Je ne suis pas certain que ces aimables bavards aient dit l’essentiel. « Le sacré soit ma parole », dit le poète. Je pense qu’il s’agit de « l’espace pur entre les dieux et les hommes » dont nos amis se sont avidement entretenus, mais qui aujourd’hui semble s’être dissous dans l’air, dans les commentaires, dans les affaires publiques et privées qui tendent à se confondre. Trop de mots, vanité, presque rien.

Un seul regard sur un saule me convainc du contraire, le vent bouscule ses feuilles en découvrant des gris dans ce qui fut vert, la belle aventure des cheveux de l’arbre, proie de mes yeux que je n’oublierai jamais. Ma mémoire me dicte des beautés que la main serrée de l’ami vient renforcer. Tu as raison, dit-il, regarde les pupilles vivantes qui te fixent, et cette paume tout à l’heure vide que nous échangeons maintenant a valeur de poème, puisqu’il se peut que nos mains soient sincères. Elles le sont. Des valeurs s’éveillent sous le derme, nos bonjours ne sont pas vains, les paroles même banales, oui surtout les paroles banales, disent le temps qu’il fait, autre manière de conter celui qui prestement passe, le beau temps des vies qui vont.

La distance, le tact, la politesse peut-être, creuse un vide superbe où se déploie l’antique saveur du sacré. L’imagination de nos amis un peu bavards est à cueillir au caniveau, entre deux rues sillonnées de véhicules neutres. À chaque fois que ma mâchoire consent à s’ouvrir, si je le veux, si je franchis l’enfer confortable du moi, à chaque fois l’aube se remet à promettre, car je prends des risques bien sûr, il le faut, si je veux que le sacré soit ma parole ; il faut parler, non pas que tout ce que je dis ait une valeur universelle, mais l’ami capte au fond de ma voix une faveur d’être, une ferveur à la hauteur des verres qui se heurtent à l’instant où nous échangeons nos souhaits de bonheur. J’essaie en trinquant de faire en sorte que nos doigts ne se touchent pas. Le tact est sacré.

Nous avons la bonne distance, à défaut de la mesure qui sépare le ciel de la terre, les dieux des hommes, nous, sur le plat de la table où le pain nous sépare, derrière les baies fripées par la vapeur d’hiver, nous avons des mots humains, paroles profondes et nous disons le sacré devenu horizontal.

J’en viens aux boulevards, à toutes ces asphaltes bleues qui veinent nos avenues, notre présence qui racle à fleur de terre. Il n’est pas vrai que nous deviendrons marchandises. Tant de pas disent le contraire, et nous aussi, jusqu’au cliquetis unique de nos verres à pied.

Au-delà de l’ironie princière, nos paupières s’humectent à la moindre paume, à la plus petite parole prononcée au bon moment et c’est aux tympans que nous avons nos plus grandes joies. Le silence qui nous prenait dans le couloir de fin d’automne, quand il fallait allumer tout le jour pour exister, le silence tout soudain devient l’évidence gaillarde de vivre. La vacuité des chambres s’orne d’un souffle, le mien, je ne pense plus qu’à l’espérance de février, quand résonnent les appels des chats. Alors, vivement, une voix s’élève pour chanter en pleine nuit, je le sais, jusqu’à l’aube patiente, le souvenir des mots vécus.

Le pas de Hölderlin ( 2 / 3 )

–  La mesure, on peut dire avec lui que c’est « maintenir l’espace pur entre les hommes et les dieux », non ?

–  Si vous voulez. Mais n’oubliez pas qu’il se détourne des dieux. C’est le vrai but du voyage.

– C’est curieux cette main qui s’interpose entre sa paume et le ciel…

– Notez que c’est celle d’un paysan.

– J’ai remarqué, en effet… je sais lire.

– Loin de moi l’idée de disputer avec vous, ne le prenez pas mal… mais nous n’en sommes plus là.

– Vous voulez dire que nous ne sommes pas au niveau de la controverse, de l’interprétation.

– Oui, c’est exactement ça.

– Où sommes-nous, alors ?

– Je ne sais pas. Il ne le sait pas lui-même. C’est un hors lieu que nous cherchons avec lui.

– Une montagne ? Une aube ? Un horizon ?

– C’est évidemment tout cela à la fois.

– Je reviens à la main du paysan qu’Hölderlin serre dans sa paume levée. Ça me semble assuré.

– Oui, c’est un début. Soyons concrets.

– Vous m’ôtez le mot de la bouche : concret. C’est un poète très concret. Le seul peut-être qui le soit autant.

– Par le détour du rêve, quand même, du langage, de l’écriture.

– Permettez-moi d’ajouter : du silence, du souvenir.

– Restons-en au rêve si vous le voulez bien.

– Non, je n’aime pas trop ce mot, car alors on confond avec le rêve qu’il fait dans son sommeil, pour prendre ce seul exemple.

– Je reconnais que ce n’est pas simple. Que proposez-vous ?

– L’imagination.

– Essayons. Tous les mots se valent à ce niveau.

– D’autant que le concret vient s’y nicher…

– Oui, l’imagination est le seul hors lieu possible et c’est pour cela que le concret est nécessaire. L’intérieur du crâne doit cogner contre les choses pour produire du langage qui vaille.

– Pour faire pendant à la folie.

– Sans doute. Je veux dire : sans aucun doute. L’imagination ce serait cet endroit, disons…

– À partir duquel se déploient nos goûts et nos couleurs, je veux dire nos amours et les meurtres…

– Oui, mais c’est aussi l’endroit que j’occupe quand j’écris, non, pardon, c’est le lieu que je contrôle en écrivant.

– Mais les dieux alors ?

– Oh, les dieux sont un mot emprunté, une réalité d’antan sans doute, têtue, première, mais nous savons ce qu’il en est…

– Ou plutôt ce qu’il n’en est pas.

– Votre sourire est un signe. Nous ne regrettons rien, n’est-ce pas ?

– Non, rien du tout. Mais sort-on jamais de l’enfance ?

– Certainement. L’ouvert absolu auquel Hölderlin est confronté au cours du voyage est un vrai pas d’homme. D’ailleurs, le soleil revient, il ose dire « je ».

– Il dit plus tard qu’il a été « frappé par les traits d’Apollon. »

– C’était trop. À son époque, c’était un pas monstrueux. L’imagination ne pouvait contenir toute la terre. Tant qu’il y avait le ciel habité par les dieux, je ne sais pas, c’était plus facile.

– Il y avait un espace pour projeter ce qu’aujourd’hui nous ne pouvons préserver.

– De nos jours, le sacré s’appelle culture, ce n’est pas plus mal. C’est plutôt tranquille, c’est joli, mais délié, enfin, c’est un peu poussiéreux. Mais je préfère cela à ces rêves riches d’une divine tricherie. Nous ne regrettons rien avons-nous dit ; ajoutons que c’est notre présent. Jouons-le donc !

– Il me semble pourtant qu’entre temps nous l’avons rejoint. Sa folie est la nôtre.

– Oui, je ne le nie pas, l’éclatement de son cerveau est notre risque.

– Nos anciens l’ont payé très cher : La Marne, Verdun, Auschwitz.

– Lieux effroyables qui visaient tous à remplir le non lieu, le hors lieu déserté des dieux.

– Le sens perdu?

– Si vous voulez, mais avec « sens » on s’éloigne un peu. Je préfèrerais à tout prendre en rester aux dieux, c’est plus naïf, plus vrai, on entend « papa ».

– La haute stature du père qui manqua tant à Hölderlin.

– Et qui nous fait défaut, et qui nous aide… souvenez-vous !

– Ah, oui : « Jusqu’à ce que le défaut de dieu nous vienne en aide. »

– Ce vers a été écrit après le voyage de Bordeaux.

– Oui, il suffit de le lire.

– De l’apprendre par cœur.

– Mémoire, colonne vertébrale, celle que les hérésies de notre temps (musique, télé) détruisent.

– Bof, il en fut toujours ainsi, du catéchisme au CD, du chantre de dieu au chanteur de charme, amour, dieu, midinette, marie…

– C’est bête.

– Ah, non, nous avions dit que nous étions hors controverse.

– C’est vrai, mais la folie me guette… je me défends.

– Mais pensez au défaut de dieu qui nous aide ! C’est évident !

– Comment, évident ?

– Au fait, vous vous plaignez de quoi ? Vous avez froid ? Faim ? Ne sommes-nous pas gras et riches en paix ? Vous voudriez être immortel ? Enfin, vous avez envie de croire que vous serez un ange un jour ? Vous n’en avez pas assez de ces rêveries ?

– Non, mais je n’ai pas de mesure, c’est tout, pas de mesure.

– À vous de l’inventer !

– Ce serait cela, l’aide issue du défaut de dieu ?

– Évidemment. C’est notre luxe. C’est un beau combat.

– Comment contrôler la mesure que j’inventerai ?

– Rester concret, ouvert.

– Écrire ?

– Écrire, oui, pourquoi pas… Mais je dirais plus volontiers, qu’il convient de donner sa chance au langage, au chant. Faire chanter les mots. Il en sortira bien quelque chose…

Le pas de Hölderlin ( 1 / 3 )

C’est une aube très pincée, rasante, acier issu de nuit qui dessine d’un coup de ses contours nets les ombres des collines encore un peu poudrées de neige.

Friedrich a passé Strasbourg, Lyon et la tempête effroyable d’Auvergne, volcans de glace, cratères de froid, lave de gel : terreur, pistolet, loups, bandits… c’était janvier.

Il a tout un trajet dans sa tête fragile, et c’est son pas qu’il entend au levant, d’une douceur à peine perceptible, trébuchant sur les cailloux du Limousin. Il sait où il est, il ne sait même que cela. Les noms des villes tournent seuls dans sa mémoire ; il vise Bordeaux mais à l’instant ce sont les agrafes du manteau qui lui causent du souci. À chaque pas une agrafe saute, un pan blanc de noroît s’engouffre, il le domine en resserrant le tissu de ses phalanges pour sauver sa peau, ce peu qui lui reste.

Au-dessus du pont léger où la Vézère et la Corrèze se rejoignent, il a repris sa route. Avant l’aube – il a somnolé dans une grange effondrée – il s’est éveillé les cheveux couronnés de paille, et sans davantage prendre soin de soi, sans se pencher sur l’eau, il a franchi le pont des eaux violentes, préférant s’écarter de Brive, des maisons de pierre rouge, des toits gris, de la langue inconnue dont il ne veut rien savoir. Quand a-t-il parlé pour la dernière fois ?

Cette nuit sans doute, au milieu des appels des chats, des meuglements des vaches, il a revu les amis de sa Souabe merveilleusement fraîche, humide comme il sied. Il entend sa voix d’il y a plus de dix ans qui annonce triomphante que la vie est possible, qu’avec la révolution française l’amour descend enfin sur la terre. Il tient en main, en rêve, une coupe froide débordant d’un vin de Moselle, on entend des hourras, il n’est plus lui-même. Il se sent en harmonie avec les temps si nouveaux qui annoncent en France la survenue d’une Grèce présente. Pindare lui vient aux lèvres, rencontre le vin qui glisse dans sa gorge, et le visage de Diotima flotte au devant.

Au réveil le songe est mort ; il avance parmi les châtaigniers sans feuilles, mord le revers du manteau pour protéger son cou. Un jour la langue lui reviendra peut-être. Davantage que son sac un peu lesté de pain glané aux portes ouvertes un court instant, ce ‘peut-être’ lui est un viatique, il lui donne un petit allant cérémonieux, rythme circonspect, infiniment lent. Mais il n’est pas pressé. Qui l’attend ?

Jamais aucun homme ne fut seul à ce point. Il l’a voulu, bien sûr, mais les odes et les hymnes lui coulaient aussi trop aisément, il se voyait chaman, intermédiaire entre les hommes et les dieux. Il fallait partir pour ne pas trébucher sur le mentir ; un jour le recueil de poèmes aurait miroité sous ses yeux, il aurait subi la reconnaissance accablante des amis satisfaits. Il sait, il sent que d’autres temps le pressent et c’est ainsi qu’il se retrouve lent, épuisé, abandonné aux frimas d’une nature en vérité très lointaine parce qu’effroyablement proche, glaçante. La pluie s’y met, il relève sa capuche mais la rejette aussitôt à cause du clapotis sourd sur les branches endormies. Il faut percevoir ce chant, entendre aussi par avance la mer qui s’ébroue dans les cimes chahutées, le noroît encore, décidément ce vent lui va. Les gouttes en grappes d’effondrent par brassées sur ses cheveux cette fois défaits des brins de paille et qui se serrent follement le long du crâne.

La lumière si pure de l’aube a volé en éclats, diluée dans les nuages, il espère une accalmie, il perd pied, désespère, repart. Il voudrait le silence pour percevoir plus finement encore ce que l’aurore lui offrit avant le déluge du jour, il ne lâche pas cette mince lame tranquille qui lançait des éclairs domptés ; or voici qu’il sursaute au grincement des troncs, qu’il frissonne au moindre souffle et qu’il pleure sur chaque pas heurté. La faute en est au rêve qui l’a pris, l’a repris bien plutôt, toujours le même, la coupe, les cris de joie, les amis, l’esquisse d’un sourire trop vite éteint, Diotima. Il se dit qu’en marchant, en épuisant son corps, l’écriture, la mesure qu’il cherche dans ce Limousin désert, va pouvoir revenir, à la hauteur du monde éclaté dans lequel il a consenti à s’enfoncer.

Le silence n’est pas l’absence de sons, il rêve au contraire d’un rythme régulier, bien terrestre, lieu donc, où il pourra étreindre la terre et reprendre la mélodie brisée qui lui avait fait quitter le pays. Peut-être – toujours ce peut-être – faut-il mordre au désastre pour casser tout à fait l’écriture belle, le poème trop bien chantourné qui le maintint longtemps dans une lumière vraie, mais fragile, revers du grand silence brouillé qui l’assaille à l’instant sous la pluie de février ?

Il s’accroche aux noms, aux lieux… Les rares fois où il a parlé ces derniers jours, c’était pour demander sans fixer le passant du moment : où suis-je ? Il écoutait la réponse en tendant sa mémoire vers la voix qui proposait un flot très humain de langage inconnu. C’était un chant si étrange qu’il avait l’impression d’errer sur les vastes sommets d’une Inde enneigée. Les volcans lui rappelaient l’évidence du feu français et la glace le brûlait longtemps après que le passant eût disparu. Regret de ne pas savoir, de ne pas pouvoir.

Il trébuche vraiment cette fois, il a glissé au moment où il lui semblait que l’aube pouvait être reprise dans une mesure bien à lui. Il chute, roule sur la pente, ne crie pas, cherche à saisir un genêt dépouillé, tandis qu’à l’intérieur une cadence se forme dans sa mémoire enfin. Un grès lui bloque le corps brutalement à mi-pente, il ferme les yeux et sans éprouver aucune douleur, il entend monter l’immense souvenir de tout.

Au sortir de l’évanouissement, il est ailleurs. On dirait un autre lieu. Le soleil fait monter des vapeurs sur les pentes, ça piaille, le sol sur lequel il s’est arrêté semble trembler sur toute sa surface, c’est doux, série de minuscules remuements dorés qui lui caressent la peau. Le voile humide a filé dans l’éther, il aperçoit dans le bleu adorable un toit gris qui blanchit à chaque seconde. Il prend une résolution, aller là-bas, parler, demander, il y aura bien une charrette, on ne peut pas toujours vouloir être le Christ, je trouverai bien un rythme, même si sur terre il n’est aucune mesure, je sens que ma mémoire s’emplit des moulins qui tournent sur les hauteurs, là où les chênes et les trembles s’épousent. Il est dommage que Diotima ne soit pas avec moi, sur l’herbe du chemin qui mène vers l’Isle, puis la Dordogne et porte ainsi son salut vers la belle Garonne, je suis des yeux la douce démarche de soie de cette femme brune qui est rentrée dans la ferme après m’avoir aperçu et me montre maintenant du doigt à un homme aux cheveux de jais qui tient à la main un gobelet de terre cuite. La lumière les fixe dans mon souvenir plus sûrement qu’une gravure, les moulins les saluent dans leurs dos, ils sont déjà installés dans les mots qui me viendront après mon retour, naturellement, comme on respire, ils sont debout à jamais, c’est un peu moi, je crois.

À deux pas, l’homme grec – c’est ainsi que je le vois – me tend le vin en partie consommé, j’entends son bonjour, je goûte le vin tandis que son autre main me tend une tranche de pain chaud. J’accepte tout, des merci me viennent, des bonjour à foison, mon larynx consent à s’ouvrir, je ne reconnais pas ma voix, l’homme me fait asseoir au seuil sur un banc de granit, la femme s’éloigne, il examine ma plaie au front, me palpe le dos, sourit, le pas doux de la femme revient et elle me verse un liquide sur la blessure du visage. Je grimace, ils rient. L’air en est saturé. Je me lève sans essuyer mes joues et je leur serre les mains, souriant, mes paumes tournées vers le ciel. 

La main de Borges ( 3 / 3 )

« J’interviens car vous vous approchez peu à peu de moi, et je ne voudrais pas que vous alliez à l’encontre des principes que vous exposez si justement à propos de la bonne distance, de ma recherche en creux de ce que vous nommez le tact, le respect. Merci de ne pas me toucher, car ce serait comme si vous effleuriez mon corps dans son état présent : je tomberais en poussière.

N’allez donc pas plus loin, restez où vous êtes, faites silence et essayez, dans le calme revenu de vos voix qui s’échangèrent, de percevoir cet instant où la dernière vibration de vos cordes vocales a résonné dans les murs du temple écrit où vous conversiez. Vous vous êtes saoulé de réciprocité, j’ai même cru un moment que vous alliez sur mon nom vous jeter dans les bras l’un de l’autre – vous pardonnerez au mort que je suis cette légère ironie – , mais vous n’avez pas su vous taire vraiment, sinon vous auriez retrouvé au fond de votre mémoire un fait très simple que j’ai mentionné ailleurs et que votre hâte de parler vous a fait négliger : en réalité je n’étais pas vraiment aveugle et j’ai vu la pyramide.

Enfin, disons que ma cécité n’était pas totale et j’ai entrevu la pyramide dans un brouillard semblable à la distance qui sépare ce que j’ai écrit de la réalité telle que vous la vivez.

Je suis désormais au-delà de l’oméga du temps fini ; or, ce que j’ai vu, fut l’alpha posé au désert, la pyramide figurant à travers ma pupille brumeuse le A qui affirme que l’écriture demeure. C’est le A silencieux, posé là, étoile polaire d’un ciel terrestre, qui dort à l’avant de toute parole et qui préside à toutes nos écritures. Il a toujours été le point fixe à partir duquel mon petit univers a pu dériver. Ma visite aux pyramides fut un voyage d’enfance, un déjà vu que j’ai revu, monument tacite.

Avant de mourir, je devais sentir de la main l’évidence réelle de la lettre que la pyramide présente. Mon aveuglement, à la fois faux et vrai, dit mieux que tout essai sur l’écriture, les échanges fabuleux qui s’élaborent entre le monde et le texte écrit. Il n’y a là aucune mystique, seulement l’espérance, vérifiée par le voyage que je fis, que l’écrit est durable s’il sait être chant sur le désert de la page. Le A (Aleph) m’a guidé ; il fut, comme pour tout le monde mon premier cri, et je suis allé avant de partir le saluer sur le sable, debout, et si je ne l’ai pas touché, c’est qu’entre mes yeux et ma main qui tenait le livre, j’ai gardé toute ma vie cette même distance qui seule rend la lecture possible.

Et c’est ainsi que le pire malheur qui soit – vivre aveugle – m’a rendu heureux à jamais. »

La main de Borges ( 2 / 3 )

– Tout à coup, autre chose me vient, qui relance la rêverie : si je vois, je voile ce reste que je ne vois pas. Il faut bien dire alors que l’avancée du bras de Borges ne touche pas seulement cette pierre précise ; ce serait du tourisme, c’est-à-dire, enfin, rien…

– Je comprends. Vous voulez dire que le tourisme c’est des kilomètres… pour aller loin, fuir, revenir, fabriquer des souvenirs.

– Oh, on fait ce qu’on peut ! Loin de moi l’idée… mon dieu, le tourisme, pourquoi pas ?…  Non, son bras tendu reconstruit la pyramide avec les milliers de mains de quatre mille ans d’âge – mains devenues poussières, c’est vrai, il ne faut pas se raconter d’histoires – ; curieusement, dans le geste de Borges c’est comme un vaste mouvement qui se produit par dessus notre culture et qui rebâtit au présent la pyramide à travers son seul bras d’homme… et cela n’est possible que parce qu’il est aveugle. Mais je vois bien que je me répète. Je cherche quelque chose d’autre.

– Permettez-moi de vous aider. On pourrait peut-être voir les instants qui ont précédé ce geste ?

– Vous pensez que… une enquête ?

– Oui, une histoire imaginaire. Enfin, toutes les histoires le sont, surtout lorsqu’elles sont vraies.

– Une histoire, si vous voulez : en fait, s’il rebâtit aussi simplement, c’est parce qu’il est venu de l’autre continent parallèle, d’un coup d’aile, par l’Atlantique sud, billet en main.

– Je pense au désert, à la chaleur écrasante, aux pas mal assurés.

– Oh, je crois qu’il faut être plus patient, remonter plus avant. Le plus difficile ne fut pas le désert, je veux dire les derniers pas ; cela n’était pas grand chose, c’était l’évidente solitude qu’il n’a cessé de fréquenter, le sable qui crisse, le soleil qui enfiévra son esprit toujours.

– Alors quel fut le véritable obstacle ?

– La difficulté réelle fut à l’aéroport, aux fracas chargés d’électricité statique ; il a fallu attendre et surtout entendre la voix qui enjôle les absents en partance.

–  Quelle voix ?

–  L’inverse du chant. L’hôtesse qui s’amabilise au micro, vous entendez, n’est-ce pas, ce n’est pas humain, la voix de notre temps, douce, invitante, trop présente pour être honnête, enfin, c’est le mensonge habituel des hommes depuis qu’ils vivent ensemble, mon dieu ce n’est pas une critique… Ne vous méprenez pas…

– Je ne pensais pas cela…

– Je vous remercie de me faire confiance… Je veux dire que cette voix est le mensonge du rêve demeuré sans nuit, avec la fameuse petite musique vide de trois notes qui précède ; là vraiment, je crois Borges tremble.

– Mais de quoi a-t-il peur ?

– De l’inhumanité de toute voix qui refuse le chant. Le prosaïsme qui suscite la pitié, parce que la voix est fière d’être au présent, et qu’elle n’est qu’absence dans une perfection très neutre.

– Mais la pitié est belle !

– Oui, mais pas ici. Il sait qu’il va avoir besoin de la pitié pour les pyramides, pour reconstruire, et celle qu’il porte à la voix de l’hôtesse use ses menues forces. Il y a tant d’obstacles à vaincre.

– Vous le présentez comme un homme tombé de la dernière pluie. Mais il a le sourire, il s’amuse d’être là. Dans l’attente, l’imagination est au chaud, elle écrit.

– Non, elle chante, enfin d’une certaine manière, vous avez raison, et ce n’est peut-être pas aussi grave que je le dis. L’attente après tout, ce n’est pas l’impatience. Mais j’entends les bruits et cela m’inquiète.

– Je crois que vous avez tort de vous en faire. Il n’est pas seul, assurément.

– Oui, il s’appuie sur une femme, je crois, épaule nue qu’il touche à peine, préparant dans une méditation tranquille l’autre toucher qui sera au désert.

– Ah, vous voyez, son esprit s’accroche à travers l’épaule de la jeune femme à la sensation à venir. Je suggérerais que l’épaule nue lui sert de canne blanche.

– Merci. C’est ça. Je vois mieux maintenant ce qui s’est passé dans la file d’attente.

– Il parle ?

– Je n’en suis pas sûr. « Séréna, pense-t-il, chante-moi quelque chose, que je n’entende plus cet enfer de valises qu’on roule, tant de pas perdus, d’appels obsédés par la perte d’un billet qu’un homme tient à la main… Séréna, chante-moi quelque chose » ; il le pense très fort, et cela monte vers son palais, mais les mots ne franchissent pas la barrière de ses dents. Le larynx lié au souffle refuse de vibrer. Il murmure simplement : « Je ne suis plus un enfant », et Séréna n’entend pas, elle dit : « Comment ? » « Non, rien, Séréna, rien ». Il sait qu’elle sourit.

– Il s’appuie sur elle disiez-vous…

– Non, justement, dans mon esprit sa main reste à distance.

– C’est curieux, je le voyais plutôt empressé à lui serrer l’épaule. Un aveugle… enfin…

– Ce serait dommage. Reconnaissez-le, ce serait dommage.

– Vous voulez me faire sentir l’infime distance qui sépare la peau de sa main de celle de l’épaule de sa compagne, de son amie, cette épaule fraîche, qui lui tient lieu de… comment dire ?

– Qui lui tient lieu de lieu…

– Ou de lien ?

– De lien, oui, mais voyez comme nos mots sont pauvres pour dire le tact, la bonne distance.

– Il n’y a pas de mot pour dire ce contact qui n’en est pas un.

– C’est normal, aujourd’hui nous sommes aux antipodes de tout cela, les peaux ont tellement hâte de s’interpénétrer.

– C’est naturel, non ?

– Aujourd’hui, peut-être, mais on peut rêver d’autre chose… À cause du vide qui suit. On peut, me semble-t-il, si l’on veut se réserver une chance pour la vie, rêver d’autre chose… Borges sait cela. Et je vais vous faire une suggestion, mais j’espère que vous ne vous moquerez pas…

– Me moquer ? Mais de quoi ? Nous n’avons cessé de parler de tact…

– Merci de m’encourager : je crois qu’au dernier moment et, contrairement à ce qu’il dit, Borges n’a pas touché la pyramide.

– À cause du tact ?

– Oui, le tact, enfin, le non-toucher qui est le vrai nom du respect et qui seul a quelque chance de faire monter le chant dans la distance où la voix humaine résonne.

La main de Borges ( 1 / 3 )

Au détour d’une conversation, Borges raconte qu’un jour, aveugle, il a décidé d’aller voir les pyramides. Il les a touchées de la main et il affirme qu’il les a vues.

La même main avait tenu la plume pendant des années ; elle avait caressé des milliers d’ouvrages et il faut s’attarder sur ce moment où l’érudit aveugle, près du but ultime de son corps, touche la pierre posée depuis 4000 ans. C’est un hommage à la peine des hommes qui dressèrent les tombeaux. À l’inverse de Sisyphe qui avait roulé sa pierre pour presque rien, les hommes ont fondé ce qui demeure. Voilà ce qui vient d’abord.

Mais à l’instant où sa peau entre en contact avec le rêve dressé contre la mort, je sens surtout que la pyramide revit, qu’elle revient, on dirait que Borges, fragile, la tient dans sa main. Autant de livres, autant de pierres ; vivant, le petit homme assume. Borges prononce un ‘oui’ discret ; c’est un murmure admiratif où monument et présent se contemplent ; la civilisation est toujours debout puisque Borges aveugle la voit des doigts : on s’admire, on se touche, on finit par se voir, c’est amour.

Dans le ciel de sa tête se dresse l’idée d’une pyramide et c’est elle que caresse la main terrestre. On assiste aux épousailles de l’azur et du vieux fiancé solitaire, songe visité par une peau vivante, roc en forme d’idée ranimée par le feu doux d’un mortel cultivé. Le moment est murmure, on remonte le fleuve, on se décide pour une source – pourquoi pas celle-ci ? – et on la touche. Il fallait une vie pour voir, Borges a attendu cette heure, il se doutait qu’il ne mourrait pas avant d’avoir vu la mort en pierres posées, la mort pyramidale et chaude de la plaine devenue désert ; aucune révélation, simple confirmation.

On se tait. Comme à travers un tremblé de chaleur sur les chaumes, il voit ; dans le trouble de la cécité, il voit mieux que nous les cent villes repues qui croissaient là, à trois pas du Nil, pierres plus jamais perdues, s’attardant sérieusement sur l’occident.

Il faut imaginer Borges heureux. Il sait que les hommes qui les ont faites savaient, qu’ils avaient conscience de créer, tout était force. Au fait, a-t-il envie d’entrer dans la fraîcheur du tombeau ? Je vois le petit homme timide faire ‘non’ de la tête. Il se dit que la nature y pourvoira bien assez tôt. Il se contente de l’extérieur, et puis, le labyrinthe intérieur, c’est sa figure, son paysage sans cesse arpenté. L’explorer des mains serait un long ennui mortel puisqu’il n’a fait que cela toute sa vie, il en est même le grand spécialiste. Lorsqu’on est la mémoire du monde, on n’a cure d’entrer au déjà vu. Seule compte décidément la figure entière coupée d’ombre et qui, humée de près, est ramenée d’un effleurement à tout ce qui est venu de sa fondation jusqu’à nous.

Il entend l’arête noire qui croît vers le ciel. J’essaie de percevoir la conversation qu’il eut avec les morts. On la connaît, il l’a écrite mille fois. Je me dis que l’espoir aux deux pieds sur la terre qu’il présente est tenté par le dialogue ; des mots viendraient volontiers, mais je suis sûr tout à coup qu’il ne dit rien. Il n’est plus temps de témoigner ; il fut un temps où c’était son jeu de dés, son lot, son labyrinthe. C’est fini.

L’apaisement qui le prend est une ferveur immanente, une reconnaissance laïque du mystère par la paume, et le grain, et mille saisons. Il ne fut jamais oisif, il a toujours été à l’énigme, au plein cœur, et il salue la confrérie de ceux qui surent, de ceux qui peuvent et de ceux qui, après lui, verront la même chose à la fin de leur errance. Le râpeux de la pierre dit les milliards de grains compacts ; ce sont des hommes bien sûr, clos sur eux mais agglomérés en société, désormais immobiles et froids : ils se passent le grand message qui rôde autour du savoir, non pas le ceci ou le cela de la raison, mais le grand ‘pourquoi’ qui s’entoure de ‘parce que’, et qui s’élargit encore et demeure pourtant et n’est rien d’autre que l’énigme claire de vivre.

« Mais ce n’est pas une énigme, dit Borges, vous voyez, je vois. Je dis : ‘je vois’ ; en réalité ce sont toutes les sensations ramenées à un mot qui désigne justement ce que je ne peux pas faire. Voilà ce que l’on apprend à force de vivre en tâtonnant : l’énigme n’est pas au fond, mais à la forme que l’on devine, et la forme imaginée est à elle seule le fond du monde. La pyramide exposée est le cœur du mystère, son apparence suffit, non, même pas, puisque je ne la vois pas : ce qui compte c’est l’idée seule alliée à la présence réelle du toucher, la forme et le doigt, l’image simple et le rugueux, la conception la plus lumineuse liée à la pierre caressée dans le noir. La peau pourrait s’y écorcher, et pourtant la pyramide est la forme la plus haute que l’esprit puisse concevoir. Tout se joue entre ma paume vivante et l’idéal posé en plein désert. L’entre-deux est la vie, sourires et larmes s’y font des politesses ; c’est un temps que l’on croit mystérieux alors qu’il existe une proximité étonnante entre les pores de ma peau et les intervalles de chaque grain, de chaque pierre ; tout compte fait, je peux dormir tranquille. »

La forme, je crois, n’est pas seulement ce que dit la parole prêtée à Borges. Peut-être y a-t-il au départ une erreur de vision, petite erreur fatale. Je veux parler de la naïveté de la lumière, de la raison, là où le langage, fiérot lunaire, oublie qu’entre les mots et le monde coule un vaste fleuve que cachent ces illusions écrites que les Lumières ont fait se déployer pour notre grand bonheur ; or, ces mots ne font pas pour autant – et il s’en faut de beaucoup – le monde.

Tout est toujours à reprendre : ‘tout’ est ici la pyramide et ‘reprendre’ c’est toucher de ses phalanges vives la forme qui dit la mesure. L’ombre de Thalès y rôde depuis l’origine ; elle dit la proportion, le jeu d’ombre et de lumière et la langue de raison vient avec, mais elle n’est qu’un aspect limité d’un univers plus large, plus fort, disons la vie pour être tout à fait clair, et que l’on retrouve à condition que l’humilité de la modeste petite main tremblante s’en mêle ; c’est elle qui fait tout, je veux dire, c’est elle qui fait la poésie.

La main écoute. La forme vient, Borges voit, et ce ‘voir’ est au battement du cœur qui palpite au creux de son poignet. L’affaire est si simple, dit Borges, il suffit de prêter l’oreille, puis de chanter par-devers soi la forme entendue dans la mesure de son corps.

Il perçoit alors, en s’effaçant, en se ramassant sur sa seule main, la vérité du chant qu’il a cherchée toute sa vie. Il entend un murmure souriant. La pyramide parle : « Oui, le chant est à mon image ; j’assume la mort et je la dépasse au-dessus du désert. Je confirme ton geste, je t’attendais, tu es mon hôte, je te fais mien. Ta parole est vérité parce qu’elle chante en ironisant sur les raisons errantes et posées. À l’instant où tu me touches, j’affirme que tu as chanté juste. »

C’est pourquoi on peut dire que ce jour-là Jorge Luis Borges a fait le plus beau des voyages.