Reprenant en un deuxième essai le franchissement du ruisseau qui bouillonnait en contrebas, je m’accroche en un ultime sursaut au tortueux qui grandissait sur l’autre rive… et je l’entends gémir. Tu sais, dit-il, je sens que la pente sur laquelle tu vas poser le pied ne tient plus mes racines. Les averses ont érodé le déclin depuis tant d’années, j’ai bien peur que mes branches ne résistent plus, d’autant que ton corps est bien lourd, trop lourd. Je lui expose avant de sauter, avant de faire le pas vers lui, que les cent régimes – j’exagère – entrepris avec zèle contre ma bedaine toute modeste témoignent de mes efforts pour tenter ce saut de cabri. Il ne risque rien. Il me vient à l’esprit pour l’amadouer de lui chanter un vieil air du pays au doux rythme obsesseur. Il m’objecte que ma voix est certes mélodieuse, mais que lui, saule tortueux, habitué aux effluves du vent et aux clapotis du ruisseau, préfère les airs défaits de voix, légers comme la plume… que ma voix d’homme ça va bien, mais qu’il en a trop entendu.
Je veux savoir d’où viennent les voix. Il se lance dans des digressions où les pêcheurs ont la part belle: Tu sais pour faire des cannes, ils me piquent le tronc, m’arrachent les brindilles et j’ai du mal à croître. Je ne leur en veux pas trop, ce sont de pauvres pécheurs. Sans compter les racines qui me défrisent la souche.
Je ris. Il insiste, ajoutant que moi-même, agrippé maintenant à son tronc fragile, tout plein de ma chanson, il lui faut tenir, et encore tenir. Grincements des écorces, il a l’âme déchirée de l’intérieur. Un concert d’oiseaux vient relayer mon chant. Le tortueux m’en fait reproche, je n’aurais pas dû les attirer. Tu vas voir que leur poids va encore fléchir mes brindilles. Je vais toucher les vaguelettes et tout va pourrir. Le déclin de l’astre du jour semble confirmer le pessimisme de l’arbre grincheux.
Au moment où il bascule au lit du ruisseau, je lui crie: tu n’as pas vécu? Tout ce temps où tu frémis joyeux au gré du vent?
Il partit au fil de l’eau en opinant de la cime.