Goethe et la lumière du 21 décembre (de Werther à Eckermann)

image de GoetheLa saison est gage de changement : rien de plus beau que de voir Goethe célébrer la venue du 21 décembre 1831, alors qu’il meurt en mars 1832. Il est heureux (82 ans) de voir les jours s’allonger de nouveau, ne peut se contenir de joie et le dit explicitement à Eckermann,  son interlocuteur; la scène est émouvante au possible et curieusement à chaque 21 décembre je n’oublie jamais cette parole sur la lumière qui revient ; la nuit cède le pas, même si toute sa vie Goethe nous fait le confident de ses visions, de la victoire de la lumière sur l’obscurité, il a pour le mal (l’ombre) une attirance singulière lorsqu’il se fait par exemple le chantre de Méphisto : il affirme en gros que le mal est un stimulant très utile pour que l’humanité se bouge… On comprend que l’auteur de la « Théorie des couleurs » ait professé cette attirance pour la lumière qui fait retour.

Au moment de l’écriture de Werther (1770), il n’est pas aussi optimiste et Maurice Blanchot a raison d’insister sur la phrase du poète : « Il ne saurait être question pour moi de bien finir ». On se souvient alors avec stupéfaction que le suicide de Werther, le coup de pistolet le plus célèbre de la littérature, a lieu justement un 21 décembre. Contradiction.

Né en 1749, Goethe a un peu plus de vingt ans lorsqu’il envisage Werther ; il est normal qu’il ait songé au plus noir de l’année pour suicider son héros. Soixante ans plus tard, la même date est gage d’espérance alors qu’il entre dans la dernière année de sa vie et (j’ai envie de dire !) qu’il le sait. Je prends peu de risques en affirmant qu’il le sait : il vient de faire mettre des oreillettes à son fauteuil, il sait que sa tête un matin, un soir, va basculer sur le côté et il prévoit ce mouvement involontaire, sorte de « non »  à la mort qui émeut le témoin. Goethe est un antique, il sait cela.

On pourrait dire que Goethe sait tout ; le lire n’est pas forcément une distraction (mais quelle joie), chaque instant de lecture est un moment symbolique du grand tout. Je comprends que J. Gracq ait pu goûter médiocrement le grand homme allemand et préféré Wagner (j’avoue que j’en souris, car enfin comment préférer un homme si équilibré à pareille musique d’ivresse ? – L’époque traversée par J. Gracq est la seule explication) ; il n’en reste pas moins que Goethe est malgré tout, malgré tous les auteurs, malgré tous les écrivains, le seul qui ne soit pas déséquilibré. Sa prose est un modèle de splendeur retenue, sorte de Nicolas Poussin de l’écriture. Jusqu’à l’âge de quarante ans, Goethe a hésité entre la peinture et l’écriture, il a élu ce que l’on sait ; il y avait urgence aux pays allemands à réinventer l’écriture dans cette splendeur souple qu’est sa langue. Parfois aux moments où la lumière nous manque le plus (décembre et son cortège de noirs ancrés dans l’impasse des jours), je me demande ce qu’aurait pu être l’équivalent pictural du « Faust ».

Certainement pas ce que Delacroix nous a livré ; celui-ci est trop romantique, ou pour le dire brièvement : trop Méphisto, pas assez Faust. C’est notre vision d’aujourd’hui. Dire que cette vision est fausse n’arrange rien : c’est ainsi. Pour nous Français du XXIème siècle, et ce sans doute depuis la traduction du « Faust » par Nerval, Goethe est un romantique. Rien de plus faux, rien de plus vrai. Il s’agit simplement de se mettre d’accord sur le zoom que nous choisissons.  Un peu comme Picasso, plagié de partout, il nous apparaît usé et la splendeur de ses lisses a disparu sous le vernis fatigant de ses imitateurs : il est unique dans les fondations qu’il pose avec sérénité ; depuis, mille reprises ont limé sa prose et son art poétique uniques. La langue allemande, très malmenée au XXème siècle, occulte notre vision d’un sage qui, à la manière de Montaigne, transmet à nos esprits égarés une vision ancienne qui ne cesse de revenir vers nous comme un miroir du temps où les hommes pensaient la vie à travers la nature. Ainsi était-il bien plus qu’un romantique ; un penseur pour notre temps, un passeur du monde ancien qui n’était évidemment pas un attardé, bien plutôt un visionnaire que nous serions bien fous de ne pas consulter comme on le fit de l’oracle de Delphes.

Monologue d’une femme sur le harcèlement

Amené à modifier ma pièce sur les violences conjugales (Des Illusions Désillusions), j’ai repris une idée que j’avais notée dès le début de l’écriture de la pièce il y a cinq ans : parler dans ce cadre du “harcèlement” dont les femmes sont victimes.

 

Les mecs vous vous rendez pas compte ! Autour de notre corps, c’est comme une aura, un halo invisible, normalement infranchissable, c’est quelque chose comme le quant à soi, c’est la distance, le tact auquel on n’a pas le droit de toucher. C’est pour ça je crois qu’on se serre la main ou qu’on se fait la bise, c’est pour dire : à part ta main que je serre, à part tes joues que j’effleure, à part ça donc, mon corps est libre de respirer, de vivre libre, de marcher, de courir, de rêver ma vie, et personne, tu m’entends personne n’a le droit de pénétrer dans ce lieu près du corps si je ne le veux pas, ma vie est là, tout autour de mon corps, au bord de ma peau, là où est le charme, là où les vêtements chatoient, se froissent, là où le corsage et la jupe dansent et miroitent, tout ça c’est pour le seul plaisir d’être femme, d’être belle, d’être admirée, d’être respectée.

Le respect nous y voilà. Eh bien ce lieu tout autour de notre corps, ce chant de notre corps, cette mélodie qui nous entoure comme un parfum est constamment  désaccordée, empuantie, dévorée du bout des doigts, des paumes, des mains par les mecs, par les pauvres mecs, par les sales mecs (Elle murmure) les sales mecs, les pauvres mecs, les mecs quoi !

(Elle pousse un grand soupir pour reprendre son souffle)  J’aime bien mon copain, on s’adore ; quand on marche dans la foule et que je lui dis qu’un mec m’a touché les fesses avec la paume de sa main, il se jette sur le type, bagarre, ça finit toujours mal ! C’est nul ! Je suis fier de lui bien sûr, mais c’est nul, ça me fout la honte quand même et en plus ce genre de truc tu peux rien prouver, alors bon au fin fond de toi tu te sens responsable de ce déchaînement de violence … Oui, c’est moi  qui suis responsable, tu te rends compte, et je suis coupable de quoi au fait ? ! Eh bien d’être une femme, d’avoir des seins de femme, d’avoir des fesses de femme, d’avoir des jambes de femme. Tu es coupable d’être née femme ! Eh, les mecs, les femmes c’est la moitié de l’humanité, alors moi quand on me parle des droits de l’homme je pense à mes fesses cent fois pelotées depuis ma naissance et je me dis que c’est pas demain que les droits de l’homme s’appliqueront à la femme.

Un exemple tout bête : le soir après vingt heures, une femme seule est bouclée chez elle jusqu’au lever du soleil. À part ça, les femmes sont libres, les femmes sont libérées, li-bé-rées !, tu parles ; à la nuit tombée donc, quand vient le couvre-feu, elles doivent se cloîtrer comme des bonnes sœurs. Au dodo les nanas ! Je monte vite fait retrouver les quatre murs de ma cellule… et bien heureuse si tu ne te fais pas peloter dans l’ascenseur par le voisin qui – si tu protestes  – te claironne aux oreilles que tu n’as pas le sens de l’humour, le salaud !

Oui, je l’annonce à toutes les femmes : il faut à tout prix avoir un copain pour pouvoir profiter des soirées de printemps ! Si tu vas te balader seule, tu es sûre que le mâle va croire que tu cherches ! Alors, pour être libre tu dois, oui, tu DOIS partager ta liberté en deux avec un mec ! Ce qui est terrible, c’est que ça a toujours existé, depuis la nuit des temps. C’est l’histoire du chasseur et du gibier. Nous les femmes, nous sommes le gibier, nous sommes des proies, les femmes sont faites pour être prises, battues, humiliées, c’est comme des bêtes. Non, c’est moins que des bêtes, les chevaux on les caresse avec attention, les chats on les bichonne. Moins que des bêtes, moins que des bêtes.

Ah, à propos de bêtes, voilà : j’ai été secrétaire de direction pendant cinq ans et tu peux pas savoir le nombre de fois où le patron ou les employés ont eu besoin d’un objet qui traînait là devant moi, un stylo, un rouleau de scotch, ou, tu sais, ils voulaient me montrer un truc sur mon écran d’ordinateur, et à chaque fois ou presque le bras du mec qui vient te toucher les seins, ou alors c’est un regard qui plonge dans mon décolleté, un genou qui s’attarde contre ma cuisse, une main qui flotte comme une aile de vautour autour de mes épaules. Que faire ? Qu’est-ce que je pouvais faire ? Ben oui, au bout de cinq ans j’ai claqué ma démission. Voici ma définition personnelle de la secrétaire : avant même d’être la voix qui répond au téléphone, une secrétaire c’est d’abord la chair palpée par les mecs. Je ne parle même pas de celles qui doivent donner bien davantage pour être embauchées, promues ou simplement conservées à leur poste. Ah oui, ah ça évidemment, je vois bien de solides épaules mâles qui se lèvent avec inélégance et qui répondent à cela : (Elle imite une voix d’homme) « C’est la nature humaine, on ne peut rien y changer, faut être réaliste, c’est comme ça ! » Ben tiens, ça les arrange tellement les mecs de dire que ça a toujours été comme ça et qu’y faut s’y faire ! Tous ces petits viols successifs qui font de ta vie un enfer… c’est la nature, c’est normal, ben tiens, c’est normal. Le pire c’est quand les mecs te disent : « Arrête de te plaindre ! Si on te pelote, c’est que tu es mignonne ! » Ils croient qu’ils te flattent les mecs, tu parles, ils essaient de te convaincre que le harcèlement de ton corps est une chose naturelle parce qu’ils sentent bien qu’ils sont coupables ! Comme ça ils font coup double : un ils te draguent et deux ils se déculpabilisent !

Pour résumer : dans la vie il y a des hommes et des femmes et le plus souvent les femmes sont des proies et les hommes des prédateurs, voilà, ce sont mes mots à moi et je les préfère à la résignation générale. Tu me diras que parfois les femmes s’habillent comme des proies consentantes, minijupe, décolleté. Et les hommes sur les plages, ils mettent pas des shorts moulants ? Quelle femme oserait les agresser ? Aucune ne le fait. Et puis pour revenir aux vêtements de femmes, dis-moi : qui organise ce grand déguisement des femmes en proies sexuelles ? Qui invente ces fringues où on montre outrageusement nos seins et nos cuisses ? Non, je ne répondrai pas. Inutile, ça va de soi, c’est évident.

Attendez, j’ai pas fini, juste encore un petit truc. Non, qu’est-ce que je dis, c’est l’essentiel, c’est tellement important que ma gorge hésite, s’enroue, mes cordes vocales se voilent d’un crêpe noir. (À partir de ce moment le débit se fait hésitant, elle doit donner l’impression qu’on lui arrache les mots) Figurez-vous que ce que je viens de dire du gibier, des femmes proies… ça commence… ça commence… dès le plus jeune âge… Rares sont les petites filles… qui ont… qui n’ont pas… c’est ignoble, ignoble…quant aux adolescentes, aux jeunes filles, c’est presque un rituel… je ne vais pas raconter les … non, je passe cette horreur, excusez-moi… c’est tellement douloureux… tellement… excusez-moi !

(Elle reprend son souffle, change de voix, devient soudain presque joyeuse) C’est tellement beau d’être une femme ! Tellement beau… Je voulais… j’aurais voulu… Vous savez, vous savez, l’immense joie d’aimer un homme, un vrai, l’immense joie de mettre des enfants au monde, d’aimer encore, (la voix va tombante) et encore et encore et encore et encore… Aimer… Aimer… Oui, enfin, dommage, ce sera pour une autre fois !

Souvenirs 3/9 (signature)

Ce fut le plus beau des voyages ; à peine un kilomètre sans un heurt ; avec lenteur, la petite ville se transforma en une série d’images tenues à distance par la vitre ; je ne dis pas que la ville devint belle, elle vivait cependant ; parfois un toit que je croyais usé des yeux s’animait de larges pans bleus, tel bout de mur effondré laissait flamber les mousses sur son arête, telle asphalte crayeuse mimait une pente neigeuse ; ce qui avait été le lieu de mes arpentages depuis toujours, se fit plume, pays imaginaire, rêve souple qui flottait sur la colline. En un recul pittoresque, j’étais là, j’étais loin, les pneus chuchotaient une berceuse, ami, pas d’inquiétude, exilé dans mon pays j’avais droit au carrosse d’acier chromé avec un chauffeur tout sourire qui me menait, je le vis bientôt, vers le château Richelieu, tout là-haut.

Le château : je me souvenais des ruines fatiguées, des troncs et des branches qui s’étaient emparées de l’espace, crevant d’antiques plafonds ; j’avais piétiné les toits, ardoises jetées comme des cailloux de ballast sur une terre sans voie. J’avais juré de n’y revenir jamais ayant dans ma petite vie déjà beaucoup donné en fait de déceptions.

Le moteur de la Fermina tournait encore, lorsqu’il tourna vers moi son regard gris :

« Voilà donc le fameux prof de maths !

– Vous êtes son père ? (Il hocha la tête)

– Je ne sais pas si mon aide…

– Allons, allons, ne faites pas le modeste !

– Non, si… enfin…

– Vous savez, elle est un peu malade, elle a besoin de compagnie, venez !

– Oui, mais je dois être libéré pour midi… rentrer manger… tout ça ! »

Je m’enfonçai dans la banquette arrière, buté, comme si je voulais retrouver une famille dont je me languissais après un périple autour du monde.  « Vos parents, je m’en occupe ! », dit-il. La voix venait de loin, il y grondait un orage qui s’apaise naturellement ; sa présence résonnait dans l’habitacle avec une évidence de lumière estivale ; tourné de biais, il souriait dans le silence et je sentis que je commençais à me détendre, les muscles de mes jambes prêtes à bondir se relâchèrent, ma main droite plantée sur la poignée de la portière consentit à s’éloigner.

Nous voilà marchant sous la charmille qui mène à une placette de sable rose cernée de buis : les lignes orthogonales du château découpent des fenêtres soulignées de briques glissées dans les meulières et j’admire le toit gris plombé aux éclats de mica. Splendeur. Je cligne des yeux, marque un temps d’arrêt ; il se tient à ma hauteur, les pans de sa veste retrouvent leur immobilité ; j’essaie de comprendre mon trouble : les chants d’oiseaux bien sûr ! Quelle variété de tons ! Je crois même entendre des appels de chouette, ce qui est peu probable. Un souvenir revient, nébuleux d’abord, puis de plus en plus précis : c’est à l’automne dernier, une femme à la robe émeraude joue du clavecin dans la salle des fêtes où je me suis égaré ; guidé par les sons pincés  j’ai pénétré dans l’espace luxueux et debout, voleur de sons, j’ai suivi longtemps la danse d’autrefois ; soudain pris de panique j’ai dévalé les escaliers de l’hôtel de ville. Ai-je rêvé ?

Une main me pousse dans le dos et je gravis les marches du perron ; il a une clef à la main, la glisse dans la serrure et annonce : « Nous sommes là ! » Il me fait signe de déposer ma vache sur une commode, dit : « Je vais voir vos parents. Installez-vous ! » ; il referme la porte derrière moi. Ses pas s’éloignent.

« Bonjour ! », fait-elle en me tournant le dos. Sa robe blanche luit à contre jour dans une sorte de salon gorgé de lumière argentée. Je m’approche, réponds à son bonjour et me place à côté d’elle, face à la baie qui ouvre sur la petite ville. Le clocheton de la mairie est plus bas que nous, le regard plonge dans les rues, les commerces, domine les ponts sur la rivière.

« Tu vois, en un an mon père a terminé.

– Il a terminé quoi ?

– La reconstruction, tiens. Tu ne te souviens pas du quartier de la gare à moitié détruit, des terrains vagues près de la mairie ?

– Si, bien sûr.

– Eh bien, voilà, tu vois, c’est fini. Sans oublier le château entièrement restauré. »

Elle se tourne vers moi, rien ne me vient. Puis tout à coup je l’interroge sur sa maladie. Elle rit : elle veut simplement, avant de quitter la ville, rester trois jours avec moi ; comme j’objecte l’école, elle hausse les épaules puis me tend ses bras et m’embrasse sur la bouche. Caresses sur le haut des bras, nos doigts serrent longtemps nos avant-bras, nous nous fixons sans parler.

Le ressac de la mer me revient, retour du temps, du vaste temps que nous allons avoir ensemble, trois jours, l’éternité.

« Mes parents ?

– Quoi, tes parents ?

– Ben, si je suis pas rentré à midi…

– Papa s’en occupe. Il a l’habitude de négocier. »

Je lui souhaite bien du courage. J’ai à l’oreille les objections :

« Verrat d’jeunes ! Trois jours chez vous, mais y se croit où le musicien ? J’ai la baraque à faire tourner moi ! Et vous allez le loger où ? Et le nourrir comment ? C’est qu’il a trou sous le nez qui coûte cher, le gosse ! Ça me coûtera pas un sou… ben manquerait plus que ça ! Et il va à l’école pendant ce temps là, bon, bon, bon. Oui, bon. Oui, des fois il va en colonie de vacances un mois, mais là, là, moi je vous connais pas. Quoi ? Le ministère de la reconstruction ? Ah, connais pas ! C’est le copain de votre gamine ? Manquait plus que ça ! Quoi ? Des cours de maths ? Mais il est nul en maths, tout le monde dans la famille est nul en maths. Ah, bon, si vous le dites ! Ben s’il est intelligent, il tient pas ça de moi ! C’est un sournois, un hypocrite , un tricheur, un menteur, faut vous méfier avec votre gamine. Je vois pas pourquoi vous faites ça. Ça me dépasse. Je suis pas très chaude, là, votre truc, là, c’est pas net cette histoire. C’est pas net. Voilà le musicien qui va fricoter avec une gamine de la haute ! Bon, c’est honnête, si vous le dites, si vous le dites ! Et pis c’est bien beau tout ça, mais comment que vous allez faire pour les habits ? C’est que j’ai rien préparé. Ah bon, vous avez ce qu’il faut ? Vous lui donnez ! Et il pourra les garder ? Vous êtes bien bon monsieur, pour un verrat d’jeune pareil ! etc. »

Elle m’a laissé dans la meilleure chambre. Je la revois me dire en souriant : « On dit que Richelieu a dormi dans ce lit. Tu parles d’une blague ! On se voit tout à l’heure ! » À travers la porte elle a ajouté : « Tu peux prendre une douche et n’hésite pas à mettre les vêtements qui sont dans le placard. Il y a des jeans à ta taille, j’en suis sûre. Fais comme chez toi ! »

Dans ma tête les échos de ma mère se sont dissous. Je m’allonge, j’ai à peine baissé les paupières que le sommeil, lourde poigne, me saisit tout le corps détendu. Je suis réveillé par quatre coups, trois serrés puis un dernier comme un son mat tranquille. J’ai l’impression d’avoir dormi longtemps. Je dis timidement sans ouvrir : « Je vais prendre une douche et m’habiller – D’accord, à tout de suite ! », lance-t-elle, joyeusement. La petite ville ne me terrifie plus ; le soleil impeccable lui donne des allures de maquette naïve. La rivière semble immobile, à peine ici ou là des remous écumeux au bord des méandres ; juste pour faire vrai. Le temps, trois jours qui ont déjà commencé, qui s’ouvrent  et filent leur train de sénateur. La mer fait retour, les vagues s’abattent, le destin, mon destin. Soudain : et après ? Après, la peur ? Je n’en suis pas sûr.

Habitué à la baignoire, j’ai beaucoup de mal avec la douche individuelle. C’est la première fois : eau chaude eau froide, curieux robinets de cuivre doux, je n’arrive pas à la régler, puis un vrai bonheur, tout vient d’un coup : le savon parfumé! On dirait que la tension s’écoule par la bonde, et la crasse, et l’angoisse. Des voix viennent pendant la chute de l’eau, je les domine en souriant. Personne ne crie, ne geint, je pourrais rester des heures. Je parviens à fermer les robinets sans réfléchir.

Dans mon souvenir je me revois assis pour mon premier repas. Elle l’a préparé avec la femme de ménage. Délicieux. Le père est là, ne me dit rien, costume impeccable, cravate vive, il sourit aux anecdotes de sa fille. Puis il s’adresse à moi sur un ton familier, me félicite pour mon visage reposé et mes vêtements ; il explique d’une voix sombre que les vêtements appartenaient à son fils quand il avait mon âge ; il est parti faire le tour du monde. Il conclut:

« Il a bien fait. C’est comme ça qu’on apprend.

– Tu te rends compte, il est parti sans un sou ! dit-elle. »

Je suis persuadé qu’ils me racontent des blagues tandis que, les voyant manger, je me perds un peu dans le maniement de la fourchette. Elle se penche vers moi et me montre qu’on ne la tient pas à pleines mains, mais le pouce par-dessus et les doigts au-dessous. Je ne dis rien, m’efforce de suivre leur manière. C’est bizarre pour un clarinettiste de se voir expliquer une chose pareille; je le dis, ils rient. Je rougis. Il termine en remerciant sa fille pour le repas et se propose de débarrasser la table. « Pas question ; je me charge de tout avec toi », dit-elle en se tournant vers moi.  J’approuve avec empressement, débit précipité.

On se retrouve plus tard au salon. ( J’ai vécu l’immense plaisir de faire la vaisselle. La voix de ma mère : « Ah non les jeunes, pas question d’aider, vous êtes foutus de me casser des trucs ! Filez, bande de verrats d’jeunes ! ») Il m’interroge sur la raison qui m’a valu d’être exclu trois jours. Il dit qu’il tient beaucoup à m’entretenir de ce sujet ; trois jours, c’est grave. Je me penche en avant, les coudes sur le jean : je m’efforce d’être posé, reprends l’apprentissage de l’automne, le stylo à bille etc. jusqu’à la fausse falsification par la voisine. Il ne sourit pas, m’interroge sur mille détails, revient en arrière, décroise ses jambes, se penche vers moi pour capter des mots que je prononce parfois sourdement avec la peur au ventre. Je n’élude rien, même pas les vols de feuilles blanches. « Quelle ville ! dit-il en forme de conclusion, quand je pense que j’ai aidé à sa reconstruction… » Silence. Puis, il ajoute d’une voix toute différente, moelleuse, profonde : « Tenez, dit-il, et excusez-moi de vous avoir interrogé aussi longtemps. » Il me tend un mouchoir. Je m’aperçois alors que mon visage est complètement trempé.

Les trois jours filèrent sans que jamais je puisse me rendre compte que j’étais heureux. Je n’eus pas le temps. Un jour nous fîmes un voyage en Belgique. « Histoire de voir un pays étranger », dit-il. Elle, de son côté, me confia qu’il avait envie de voir sa maîtresse belge, tout simplement. Elle rit. Il nous laissa dans une ville frontalière et nous nous embrassâmes entre les deux pays : « Un no man’s land, dit-elle, c’est le pays de l’amour ! » Au retour, pour le taquiner, elle l’interrogea : « Et maman elle est où en ce moment ? » Il hésita, ne sut que répondre et tout à coup : « Peut-être en Angleterre, dit-il. Je crois qu’elle a un concert à Londres demain. » Ce fut ainsi que j’appris qu’elle était pianiste. Je me souviens parfaitement du rythme fou de mes battements de cœur, de ma main qui se crispe sur le siège de la voiture de luxe, de mes cris sauvages, rage soudaine : « Le piano ! Le piano ! » Il s’arrêta sur le bas-côté, se tourna vers moi d’un air interrogateur, calme. J’expliquai ma passion, mon envie, la chose que j’aurais aimé faire le plus au monde, jouer du piano, passer ma main sur un clavier, jamais, jamais je n’avais pu le faire ! « Eh bien, une fois au château, tu iras dans le salon de musique et tu en joueras autant que tu voudras… C’est quand même étrange, tu aurais pu lui faire visiter les lieux, dit-il en forme de reproche à sa fille. » Elle ne répondit rien, rougit et l’on reprit la route.

Il y eut des baisers, des stations interminables devant le piano à queue ouvert. Ce fut seulement le dernier jour que j’eus le courage de frapper des notes ; des accords vinrent lentement. Je me récitais mon solfège avec les harmonies. Durant l’après-midi je renonçai. C’était trop. Je ne me revoyais pas revenir dans la vie avec ce manque. Il y eut une nuit encore ; le matin très tôt je sentis son corps qui se glissait dans le lit, elle me serra sans dire un mot ; elle m’offrit une manière de sac de sport dans lequel elle mit d’autorité les vêtements de son frère qui me convenaient. Je me revois avec ma vache et mon sac, placés d’un côté et de l’autre de mon corps, à l’arrière de la voiture, le père qui me souhaite bonne chance et son regard qui se détourne lorsqu’elle m’embrasse une dernière fois sur la bouche.

Je gardai longtemps ses lettres au milieu des partitions. Trente ans plus tard, à chaque fois que je la voyais présenter le budget du gouvernement à la télé, je songeais en souriant que c’était moi qui lui avais appris les rudiments de l’algèbre.