La montagne couronnée (9)

On peut à peine respirer, le soleil a beau luire, la neige a tout dévoré, clameurs, odeur de poudre, la gorge sèche j’aspire du bord des poumons un air glacé qui fait un bruit de forge ; me précèdent de rares volutes tant mon souffle peine à sortir ; je suis traqué par l’histoire : non, pas par l’histoire, cela voudrait dire que c’est révolu, or rien n’est achevé; je le vois bien au-delà des grilles de ce cimetière où ils ne reposent pas, où ils crient, chaque croix gémissant et il en est des milliers exposées à cette bise qui soulève les pans de ma pelisse. Jeunes gens, j’eusse aimé déposer des boutons d’or au pied de vos croix comme je le fais parfois en mai, souvenez-vous, tant d’années que je viens vers vous, vous me reconnaissez n’est-ce pas, mais en janvier il n’est plus de fleurs, je n’ai que mes pas, mes mains gantées ; un bouquet de givre? oui, j’y ai songé : avez-vous besoin d’un peu de froid supplémentaire ? Vous voyez bien.

Chaque flocon, un mort.

Je me souviens, il y a trente ans, je venais déjà sur le Chemin des Dames, en mars, seul, pour me remémorer la boue et cette déflagration qui dura plusieurs jours quand l’enfer déplaça la montagne, puis je n’ai plus eu le cœur de célébrer votre anniversaire, j’avais des enfants en bas âge auxquels je devais enseigner le respect des autres : « Et surtout tu cesses de te battre dans la cour, c’est interdit, tu m’as compris ? » Il faisait oui de la tête, me lâchait la main et se mêlait à la foule des autres petits noyés de joie.

Je m’écarte de l’encoignure du porche qui est censé me protéger de la bise, l’air agité me fait vaciller un moment, je me surprends à compter mes pas, comme il m’est souvent arrivé de vouloir dénombrer les croix :  c’était histoire de vous rendre hommage à tous, mais je me trompais dans mes calculs, terreur d’oublier l’un de vous ; au fil des années j’ai renoncé ; je ne vous quitte pas, je m’éloigne là-bas vers l’ouest pour voir les champs de neige, vous ne pouvez être tout le temps en point de mire, je ne peux pas vivre comme ça, habité de vous, je dois contempler autre chose, excusez-moi.

Il panse tant que toz s’oblie, dit l’auteur de Perceval. Le chevalier a vu trois gouttes de sang dans la neige, une oie blessée par un faucon, et il s’attarde et il rêve. Je ne suis pas très loin de ce silence du héros médiéval avec cette différence qu’habillé de rouge il subit très jeune cette aventure avant d’entrer à la cour du roi Arthur ; pour moi, dans mon manteau noir fourré de peau, je la vis après avoir goûté au monde. Et puis trois gouttes de sang, qu’est-ce (d’autant que l’oie est parvenue à s’envoler) au regard des flots ininterrompus du massacre qui vit l’Europe se suicider ? Le souvenir littéraire m’amène un instant à sourire, c’est si frais, c’est si loin… décidément, aucun texte ne rendra la terreur, la présence indépassable de ces croix plantées dans la neige, et si vaines et si démocratiquement alignées.  Perceval rêve appuyé sur sa lance : je l’envie, je comprends l’épreuve initiatique, je rêve avec lui de ce sang carmin écoulé en trois taches sereines.

Le cimetière une fois dépassé, mes pas me conduisent à une vision que j’avais oubliée et qui me submerge, mon corps s’immobilise, doux effet du souvenir de Perceval : là-bas, au-delà du vallon,  sa sœur la cathédrale miroite sous la lumière d’hiver et toute la butte avec elle. Elle tangue, se plie, s’enlace elle-même dans ses dentelles ; elle s’expose au plateau, modeste, plus petite qu’une carte postale, ses découpes foudroyantes de clarté dessinent sur l’azur des traits qui crissent et lancent dans l’air une chanterelle de violon très haut sur le manche de l’instrument. Le plateau, horizontalité fluide, épaisse, est le contrepoint grave de cette mélodie qui l’emporte sur les heurts de la bise qui me fouette, et soudain j’entends à travers ma poitrine passer une aria perçante, amuïssement d’une plainte que l’on tait communément, sans doute celle de l’hiver qui dure… ou peut-être l’écho lointain du chant que la cathédrale lance à ceux qui dorment auprès de moi et je respire enfin librement, comprenant que les deux montagnes s’envoient des signes par dessus le vallon, disant ici ce que nous avons de pire et là-bas ce que nous avons de meilleur.

La montagne couronnée (8)

« Lorsqu’on naît il fait toujours froid. Presque neuf cents ans qu’elle naît au gothique ! » : sa voix est piquante, aérienne et me surprend au parvis alors que je suis plongé dans une rêverie sur l’arc roman qui sous mes yeux en effet se brise. Je reconnais la voix de la visiteuse et comme elle me sourit, je poursuis ma rêverie : « L’arrondi roman de ce porche se casse légèrement, c’est-à-dire que d’un temps circulaire, répétitif, on passe à une époque où l’un et l’autre vont s’opposer pour établir une nouvelle ère ; l’ouvert dans la brisure, l’esprit admet l’autre ; il en a besoin, d’où cette légère cassure, hardiesse fabuleuse ! » Je dessine dans l’air de mon doigt ganté l’endroit où la courbe monte, s’arrête et repart en descendant vers nous. Elle rit, se moque de moi, me traite de pédant comme il sied à notre temps de glace d’ignorer ce qui est lourdement pensé, puis soudain son front se plisse, j’entends sa voix baisser d’une octave, et elle en vient à me demander pardon. Ses cils palpitent, elle rabat sa mante sur elle. A mon tour de sourire : « Non, attends Sibylle, je ne voulais pas… » Soudain rien ne va. Me vient une naïveté que je ne peux m’empêcher de glisser : « Cette cassure, si tu l’ouvres encore et encore, tu tombes forcément sur deux lignes parallèles : c’est la raison d’être des tours ; elles figurent au parvis cet extrême de l’ouverture ; ce qui était opposition devient éclatante nécessité des deux tours de façade ! ».

Elle me fixe, semble réprouver mon emballement, puis sans dire un mot, me prend d’une main énergique mon avant-bras sous le sien, murmure des approbations peu claires dans cet après-midi de décembre où les nuages se sont installés à demeure autour de la cathédrale nouvelle. Elle prolonge : « Elle naît ; le monde est neuf, ce qui explique le froid. » Une fois entrés dans l’édifice, j’objecte que le froid n’est guère plus mordant qu’en été et qu’à tout prendre la nef est sans saison. Je la crois agacée ; je me permets de dire à voix basse : « Mais enfin Sibylle… » Elle rosit doucement à l’entrée, me pose sa grande paume sur l’avant bras ; il me revient qu’elle est la visiteuse, qu’elle impose les mains, qu’elle fait des miracles d’intelligence, et je chante en mon discours privé l’élégance de sa mission ; je ne peux qu’avancer sur la nouveauté invraisemblable de la nef centrale, concentré sur sa voix qui va parler, ce qui m’incite étrangement  à la devancer : « Comment se fait-il que lorsque tu parles, au contraire de moi, aucune buée ne se forme à l’avant de ta bouche ? » Elle aussitôt : « Enfin tu sais bien qui je suis ! Je dois te faire un dessin ? » Je fais non de la tête, mais je note que sa voix est adoucie, medium, presque mezzo. Je fonds.

Je sais que nous allons nous arrêter sur la pierre angulaire ; moi : « Tu sais ? – Je sais »… Nous goûtons un moment cette énorme présence de la mathématique là sous nos pieds. La large pierre noire qui fait trébucher les touristes recèle tant d’émotion que j’ose dire d’une voix à peine audible : « Sibylle, aucune équation ne sera à la hauteur sentimentale de ce calcul proportionnel ! » Elle éclate d’un rire qui emplit toute la nef et résonne longtemps. Sa voix un peu plus tard : « Tu es Petrus et super hanc petram ! », et nous voilà souriant sur la pierre angulaire ; je ne sais pas ce que je fais avec elle et comme je le lui demande, j’entends sa voix, très grave désormais, articuler doucement : « Je suis la visiteuse, ne me la joue pas au naïf, c’est toi le guide »… Lorsque nous arrivons au centre du transept, nous observons longtemps au nord les arts libéraux ; je lui dis que c’est elle qui trône au centre, que je n’admettrai pas qu’elle dise le contraire. « Sagesse, philosophie… si tu veux ! » Comme elle fait mine de s’enfuir, je lui saisis le bras. Elle s’échappe.

On me secouait l’épaule, je dis : « Sybille ? » Une voix abimée me répondit tandis que je découvrais ses rides avec étonnement : « Monsieur, monsieur ! Réveillez-vous, je ferme la cathédrale ! »

 

Représentation de “Le Sein dans tous ses états”

Ma pièce “Le Sein dans tous ses états” que l’on peut lire ici sera jouée demain 5 juillet 2012 au conservatoire d’Amiens. Venez nombreux !!

Aujourd’hui 6 juillet, je me permets de rajouter un petit mot à ce sujet. Ma pièce a été jouée à 14h30 devant un peu plus de cent personnes… presque uniquement des spectatrices (!). La standing ovation qui a suivi la représentation montre que cette petite pièce touche tout le monde; mais ce long salut s’adresse surtout aux actrices qui jouent souvent très bien l’affaire; elles le font avec vivacité et une énergie admirable. La pièce sera sans doute rejouée à Amiens le 9 octobre 2012 dans la soirée… j’envisage malgré le succès d’apporter quelques retouches à des passages que je considère comme un peu décalés par rapport au ton général qui est celui de la bonne humeur voire de la franche rigolade… une aventure à suivre !

Un message du Mont Fuji

J’interromps la publication de « La montagne couronnée » (on ne s’écarte cependant pas du sujet !) pour donner à voir un phénomène étonnant : ma fille Lucie m’a envoyé hier soir à minuit une photo du soleil levant. Elle avait fait l’escalade du mont Fuji et m’a envoyé depuis les hauteurs ce document (on peut envoyer des messages depuis 3700m d’altitude !); elle m’annonçait ainsi que le soleil était bien en train de se lever et que je pouvais dormir tranquille, il allait arriver quelques heures plus tard dans nos contrées. Ma nuit a été nuageuse et cependant très douce. Depuis le Pays du Levant (Nippon signifie : « lieu d’origine du soleil ») me parvenait ainsi en direct un signe magique irréfutable.

Scientifiquement  c’est pure illusion ; cependant nous savons bien nous que le soleil se lève : il en manquait la preuve, la voici. Car ce matin, quand le soleil s’est levé avec moi, j’ai pensé : oui, je sais, je l’ai déjà dans mon ordinateur. Ce phénomène qui fait sourire les esprits forts, a une grande importance dans nos vies. Nous avons beau savoir que le soleil est immobile, nous vivons réellement dans l’illusion que son lever est semblable au nôtre. Toutes nos autres activités sont peut-être alimentées par une superstition du même ordre.