souvenir

souvenir d’un sourire qui fut 

la porte entrebâillée et ses dents magiciennes 

quelque chose en est resté dans les champs

balayés de l’ouest entêtant 

à deux pas de chez elle 

les lèvres glissaient sous la brise de juillet 

j’ai reconnu ton visage parmi les mille épis de seigle 

ma main qui se pose sur ton avant-bras

et ton approbation douce dans l’inachevé

ignorant d’où tu venais

d’où elles venaient 

qui elles étaient 

s’avancent les noms

Adrienne Beth Claudia

que tout l’alphabet tienne dans ma mémoire

 brève encyclopédie des amours

il y en eut si peu

et les peurs s’effacent

ne demeure qu’un visage un seul 

qui souvent à l’instant du sommeil

me revient me revient et me revient encore 

si bien que pour dormir

je m’efforce d’oublier 

la folle beauté des traits éphémères qui furent 

et l’image que j’eus des courbes

dents contre lèvres 

trouble présence 

qui glisse derrière le front 

et fuit dans la nuit des automnes

le dit des hirondelles

militaires au repos sur les fils

un ballet impérieux échevelé

engage ses huit dans les airs saturés

voilà que soudain libres

  • le nid était fardeau –

elles fusent en grâce

dansent sur les faîtes

se désencombrant de l’ennui des soupentes

et je les suis des heures durant 

lorsqu’elles se catapultent en ivresse

adieux cabalistiques

de l’août qui les enfièvre

leur fait tracer des idéogrammes 

dont je n’ai pas la clef

mais leurs musiques cris

en rythmes informels me sont limpides

familiers

je pourrais dire ce qu’elles disent

et au moment où je me penche pour noter

les appels des ailes les pépiements pointus 

rien ne me vient 

ma mémoire étouffe sous un tabou

se heurte à la digue des mots jamais écrits

la magie du départ

enveloppe leurs très vifs au revoir 

bifurcations multiples

à l’image de mes errements fin d’été

vertigineux bavardages 

qu’elles échangent entre elles innombrables 

et moi seul 

où je demeure

tilleuls

puis les tilleuls graves

aux robes entassées

laissent échapper sur le pavement 

leurs virgules sèches déjà

ainsi que ces lourdes larmes délaissées

qui roulent sous les pas

et qu’on écrase avec cette indifférence voluptueuse

des vrais passants 

graines précieuses pourtant balles de tissu

qui promeuvent à foison des tilleuls

c’est alors que l’août courbe la tête

lui qui devait craquer de partout 

le voilà tisane à peine 

tant de fadeur pour un arbre si gros 

allons 

que tous se reboutent au présent 

les peurs d’avril sont loin  

que tous ces fruits promis aux bras 

des fiancés d’automne se forment incontinent

les fleurs s’en vont c’est vrai

mais les mâchoires du présent s’aiguisent 

bientôt des éclats mouillés des pommes sur les joues 

promis on rira d’aimer encore 

sous les tilleuls de la promenade 

où s’apaiseront tranquilles 

nos mille palpitations d’antan

silence

amis

il faut recreuser le silence

taisons-nous

si nous cessons de parler

quelque chose va advenir 

comme un printemps

un visage étonné de se voir

une poignée de cinq doigts chauds

peut-être entendra-t-on la loi du passage

le tragique de nos avancées

alliées à une tendresse totale

sorte d’épousailles qui ne cessent plus 

fusion d’aérolithes éclatés

qui découvrent une nouvelle manière de graviter

sourire à chaque pas

les lèvres au lieu de parler donneront et redonneront

dans un silence stupéfiant 

monumental moment qui durera

pour s’éjouir de la joie engendrée

alors le renouveau sur la pointe des pieds

osera être ce que nos rêves sont 

une illusion concrète qui se répand dans le monde

les arbres bruiront limpides 

à pas menus les animaux 

chuchoteront ce qu’ils disent depuis toujours 

que le présent vaut son passage

que la vie est la vie sans besoin de langage

donnant raison à la mer

dans son ressassement fabuleux

qui invite au silence

le saule

longs cheveux

(vanité du vent qui vient de loin

pour les peigner longtemps)

c’est une cascade figée

que la brise fatigue de son flot

j’embarque dans les brindilles 

ombre et verdure comprises 

ça siffle l’été gris du souvenir 

balancées en rythme les plaintes s’oublient 

ça chuchote dans les nids

mon pouls prend des allures de ruisseau 

l’aventure des vingt-quatre heures cavale 

je suis seul 

pas le temps d’essuyer mon front 

les papillons miment les secondes

les lunes les mois 

et mon amour se plaint de n’être pas chéri

et les voitures au boulevard défient les feux 

sous les feuilles la musique des sphères 

le saule universel

a de ces flous mélancoliques 

la saison déchantera

en attendant juillet et août prennent de la gîte

et l’arbre tout le vent

nids

tiens revoilà l’unique symphonie d’été

folies du regard appuyé

on reçoit on subit

allègres parfums

qu’on regrettait au long de l’an sans le savoir

jasmins troënes

et leur poivré joli

écume des moments d’amour

où les romans jouent au passé

tous ces présents imaginés

le tiède des brises défait les cols un peu

par quel bout saisir cet été

où le corps est omniprésent

la saison essore la terre jusqu’à l’os

on moissonne vite par peur de l’orage

le bercement des tiges grasses inquiète

qu’ai-je fait pour mériter pareille douceur 

ma candeur fait vaciller les cimes

habillées et drôles

peu de paroles 

ça craque dans les os des sous-bois 

cliquetis énervés des eaux rares

il me semble que les poissons aussi veulent l’eau 

ils bafouillent leurs appels de glace jusqu’à nous 

le soleil dirigeant n’autorise pas les gazouillis

il y faut pour cela le soir de l’abandon

quand le feu périclite orange puis vert puis rien 

et que les paroles sur l’homme aggravent les vies 

alors les oiseaux embrouillent les fils des mélodies

pour retisser des nids d’été

aux troubles harmoniques

peupliers

on ne les atteint pas 

poissons droits peignés de rares pluies 

les peupliers s’épilent un peu déjà

le vent d’août émonde leurs troncs du superflu 

quand la belle brume première 

leur fait ce bonnet de servante 

à l’approche de l’assomption mariale 

-de quel monde crèvent-ils le toit  –

c’est insensible et tendre à se perdre 

la nuque appuyée sur les racines 

je vise l’ascension de ces babels 

mais les perchés babillards protesteraient 

à coups sûrs de furieux coups de bec 

ce serait remonter un ruisseau 

en écartant les eaux 

j’entendrais au passage le chant des feuilles 

parent proche des torrents 

et troublé je m’effondrerais 

au pied de la cascade folle 

dont j’envie la remontée

comme ces saumons qui sautent là-bas

s’agacer d’amour 

enfantant cette chair rouge 

qu’on dévore les vendredis d’hiver