Les boeufs de Laon (la montagne couronnée 11)

Il est naturel que les bâtisseurs aient voulu placer les bœufs en haut de la cathédrale. On dit que les hommes du temps  ont ainsi voulu saluer les animaux qui tirèrent les pierres depuis le Chemin des Dames. Je me suis amusé dans La Cité Intérieure à rêver autour de cette présence : les bœufs sont des modèles d’édification ; bœufs, ils expriment l’idéal religieux de l’abstinence sexuelle ; juchés là haut, ils sont lestés d’une symbolique simple : plus je monte plus je m’éloigne du monde, c’est le retrait chrétien ; ils deviennent ainsi des intercesseurs entre le ciel et la terre, prêtres, moines, chamanes, etc.

Ces jongleries cependant ne suffisent pas. La simple observation me convainc d’autre chose. Comme l’a parfaitement rendu Villard de Honnecourt dans son dessin bien connu et que mon éditeur imprimeur (inoubliable Jean Le Mauve) a reproduit dans mon petit livre, les bœufs sortent leurs têtes de l’alignement des tours et cette « charmante fantaisie » (Proust) donne aux animaux placides, balourds, des allures de concierge intrigué, bêtes curieuses qui semblent passer leurs têtes par l’embrasure de fenêtres que les dentelles des tours ménagent au milieu des nuées. Très vite, je sens qu’ils se gonflent de toute mon ironie, grenouille qui devient aussi grosse qu’eux, leur prêtant par retour un sourire qu’ils n’ont peut-être pas, mais que leur col tordu suscite cependant. Il me vient soudain que l’anormal est là : loin d’avoir des cous de taureaux, ces animaux poussent leurs têtes au-dessus du vide de leur col longiligne comme en a peut-être le dragon des contes ; je vois ces bœufs qui un matin du XIIème siècle secouèrent leur joug par la grâce d’un sculpteur et qui libres enfin d’observer, eux qui avaient toujours courbé la tête, avancèrent leurs cous désormais libérés au-dessus des agitations de la cité et des plaines vallonnées. De bêtes de somme elles devenaient bêtes d’éveil, de guet, d’ironie, heureuse moquerie du monde d’en bas, clin d’œil du sculpteur qui se voit à travers eux avec son modeste statut de tailleur de pierre, mais qui SAIT. Au fait, que sait-il ?

Les artistes n’ont pas de reproches à adresser au monde : ils décrivent ce qu’ils voient. De tout temps les vrais artistes ont su d’un savoir ésotérique ce qu’il en était de la création, c’est-à-dire de Dieu (mythe presque universel). Jusqu’à une époque récente, ils ne l’ont jamais dit explicitement, mais ils ont tracé des pistes, envoyé des signaux. Comme les bœufs dépassent de l’alignement des tours, ils ont signalé leur présence dans l’œuvre. Rousseau offrant son prénom au lecteur, Kafka sa belle lettre initiale (un homme marchant debout), Dante tendant sa main à Virgile qui la tend lui-même à Homère, Proust contant comment il devint romancier, Cézanne laissant des pans de toiles non peints… autant de signes, d’appels, de tendres coups de coude, affaires de présence au beau milieu de notre monde.

Ils étaient seuls.

Aucun des seize bœufs ne croise le regard de l’autre. On dirait nous aussi au plein des fadaises, dans nos rues, dans nos transports en commun, jouant l’absence de l’autre alors qu’on le voit parfaitement, solitude posée en haut, hissée sur les plaines où, pauvres gaulois, nous allons ahanant nos tâches fatiguées. Les cornes accrochent bien ici ou là les nuages qui passent mais cet isolement, ce murmure meuglé, n’est pas un hasard, notre sculpteur savait ce qu’il en est de nos destinées à chacun réservées, pose observatrice… et leurs touchants regards… Ami, sais-tu la solitude, les bœufs en troupeau c’est vrai, et cependant chacun par devers soi ? Il faut traverser les nuages du temps, écorner l’azur et manger le foin des plaines lointaines ; figurant un quotidien hanté par le désir de dire, ils renvoient en seize miroirs la platitude de la répétition du semblable : lever, déjeuner, coucher et l’ensemble des tâches, bœufs aux mille pas entre étable et boucherie, la peine de mort au plein du col très curieux. La tête tombe, la bête d’ombre toujours, foin des querelles, retour sur le va et vient des yeux artistes, musique d’orage peut-être (Gracq) plus sûrement ce sel qui pimente nos jours, car sans les artistes et les bœufs que serions-nous ?

Il faut ce regard oblique, point méchant, vrillé sur nos vacations ; ils ont la voix posée des errants qui savent, eux, bêtes d’obscur labeur, artisans du vide, et sa main qui les sculpte et ma main qui va devisant, devinant leurs oraisons et les saisons qu’ils abritent de loin comme on le fait au soleil lorsque posée sur le front, du haut de notre moi, nous attirons l’ombre de nos doigts serrés sur les paupières de l’aube.

La montagne couronnée (10)

Aux instants de répit, crépuscule de mars, nuits sans lune, une mer de sons cogne contre les portes de jadis, et du creux des vallons, j’écoute la rumeur des moissons passées et le flux des vents d’ouest auxquels s’ajoutent les appels des soldats, cris, borborygmes aux « a » assombris, plaintes et cris de joie. Au même titre qu’un auditorium, la cité remparée est un résonateur. De très loin, des sons ourdis clament au dehors ; la cathédrale est un haut parleur qui répercute ces échos montés vers le ciel, millions de prières, vœux, mercis ; mains jointes, les remparts pressent dans leurs paumes des syllabes qui n’aspirent qu’à s’emparer des hauteurs, valse grouillant de vocables latins et français, se berçant de l’espérance d’être écoutés par un dieu dont nous nous doutons aujourd’hui qu’il est sourd.

Ce château à ciel ouvert laisse pendre sur les pentes des entassements d’acacias déjà lourds de leurs bourgeons, un souffle fait gémir des branches croisées : le chef ardoisé (qui déchire des obliques au plus près des nuages) ouvre des questions sans réponses. Quelque part derrière moi un volet bat, rythme sans régularité, fruit du hasard. Il n’est aucune cause.

Froissement de tissu.

Toujours, dit la visiteuse, il a fallu remplir les hauteurs béantes, le regard aurait donné sur le vide et tu sais bien que c’est à peine supportable ; les gens n’ont pas le temps d’affronter ces grands espaces, ils ont déjà assez à faire avec leurs enclos, plantés de pieux, leurs jardins dévorés de l’ivraie et les marches et les tapis et les feux qui claquent au plein du bois qui se consume ; ils ont en mémoire l’odeur de la bure des moines, de la cire coulée des cierges, le son de leurs pas au parvis et le coulis des nuages au dessus de la tête, sans parler des pièces qu’on fait sonner au fond des sacs, pluies d’or parfois, plaies d’argent souvent, et la peur d’avoir faim durant des jours, des nuits, rien n’est jamais acquis.

Elle sourit.

Tu vois, on a bâti des histoires de résurrection à coups de pierres calcaires, pâleur appuyée sur le velours du vide, rien que pour l’essentiel, à savoir débarrasser l’homme sur sa terre de la terreur du ciel ; il sait ce que sont les champs, les femmes et les vaisseaux sur la vague, mais l’azur lui ne se touche pas et c’est donc là que niche forcément le principe salvateur dont leurs rides auront besoin. Ils ont appris ça dans l’enfance : c’est en levant les yeux vers le haut que la réponse vient, grave et bien timbrée.

Des gens comme toi, poursuit-elle en riant, oui, comme toi, des rêveurs, des perdus hors la vie, ont retourné comme un doigt de gant leur impuissance à vivre en un surplis d’inventions fabuleuses, légendes bancales sur les anges du ciel, la virginité de Marie et la résurrection d’un galiléen, et ils ont conçu plus tard des édifices (cathédrales) pour que l’affaire d’exister soit délestée du poids de vivre sous la loi du vide. Bluff sacré, les bœufs observent d’un rugissement muet les disputes en contrebas : au fait, je crois qu’ils rient, mais il ne faut pas le répéter, ces contes font tant de bien aux gens de peu.

– Dont je suis, dis-je.