“Cette cage de mots il faudra que j’en sorte
Et j’ai le cœur en sang d’en chercher la sortie
Ce monde blanc et noir où donc en est la porte” (Aragon le roman inachevé)
Obscurités gothiques
Puisqu’on cachait aux souterrains tout un monde de vin, de victuailles, de blĂ©, il me vient que ces chemins obscurs renvoient Ă nos entrailles. Coloscopies, Ă©chographies, radiographies ont mis Ă jour depuis peu une vision claire de cette partie du corps qui nous hante chaque jour. Mais l’affaire est rĂ©cente: depuis l’aube des temps l’humanitĂ© s’est prĂ©occupĂ©e avec un zèle Ă©mouvant Ă dĂ©crypter les signes de notre abdomen, ce qui nous est le plus proche et qui Ă©tait depuis toujours tellement lointain. C’Ă©tait notre bien le plus prĂ©cieux et nous ne le voyions pas, Ă©trange monde souterrain.
On n’oubliera pas que ce plus obscur est Ă©galement Ă deux doigts du lieu d’oĂą la vie jaillit. Mystère fabuleux de la naissance. La vraie vie est ailleurs, dit le poète, il veut dire le fĂ©minin sans doute, et ce passage obligĂ© du vivant Ă travers le chemin des dames, souterrain encore, souterrain capital. Les choses ne sont dĂ©cidĂ©ment jamais simples dès qu’on pĂ©nètre sous la terre. Le touriste le sait bien qui a une curieuse impression de dĂ©jĂ vu, de dĂ©jĂ traversĂ©, de dĂ©jĂ explorĂ©, mĂŞme la première fois, surtout la première fois, car ce n’est jamais la première. Il est nĂ©; divin ou pas il est nĂ©; donc ce souterrain lĂ il le connaĂ®t, c’est ce qui le fascine, c’est le plus connu qui est le plus exaltant (ainsi le dĂ©colletĂ©, objet de dĂ©sir majeur du mâle, ouvre-t-il sur le sein qu’il tĂ©ta bĂ©bĂ© avec la passion que l’on sait).
Pour revenir Ă l’histoire, il me semble qu’autrefois c’est aux souterrains que les fortunes et les vies ont Ă©tĂ© constamment ramenĂ©es. Richesses (vins, blĂ©s) entassĂ©es loin de la lumière de l’envie et de la cupiditĂ©; c’Ă©tait aussi un lieu de fuite lorsque les envahisseurs avaient percĂ© le rempart, nuit du sauve qui peut, illuminĂ©e d’un guide que l’on devine intuitif et malicieux.
Il existe comme on voit une relation entre notre corps et la ville, nous le saisissons obscurĂ©ment: la cathĂ©drale est la tĂŞte, le plateau le corps, les souterrains sont le bas du corps, les boyaux comme on dit. A cette vision enfantine il faut ajouter les constructions souterraines qui empruntent leurs formes Ă la cathĂ©drale. Les ogives sous la terre prĂ©sentent une autre cathĂ©drale oĂą l’on pria peut-ĂŞtre selon des rituels peu catholiques comme le laisse entendre le poète conteur Hubert Haddad. Pas de portail Ă©difiant comme Ă l’autre cathĂ©drale, l’entrĂ©e n’est pas Ă©vidente, humble porte discrète, lourde, quelques marches, usĂ©es en leur milieu (il y passa donc bien du monde) qui projette, une fois ouverte, la lumière du dehors. C’est une structure en miroir: ces ogives noires sans but seraient le tain de la grande cathĂ©drale. On sourit de songer que le gothique Ă©tait aspiration vers la lumière et qu’ici ce style majestueux, grandiose, qui voulait dĂ©vorer le ciel, s’Ă©lance, dĂ©rision magique, dans la nuit du roc taillĂ©.