Les souterrains de Laon (5)

guerres

Nous espérons ne pas mourir trop vite, mais la peur qui nous saisit ne relève pas toujours d'un futur tragique, elle est aussi regard rétrospectif. Les souterrains de Laon et de toute la région sont dévorés de l'intérieur par le souvenir de la guerre, des guerres contre les Allemands bien sûr, mais aussi d'autres guerres plus lointaines. 
Je me demande si les souterrains (Caverne du Dragon) ne sont pas la guerre, l'autre nom de ce mot affreux, la guerre, avec ses griffes énormes, ses éclats noirs et sa hideur repoussante. La guerre dite 14-18 ou la guerre dite 39-45, toutes deux forment des souterrains dans notre mémoire, excavations sombres avec larmes de terreur et joies folles de la libération. Nos grands-pères, nos pères nous l'ont suggéré, ils nous ont dit un peu parfois par mégarde cette nuit de deux fois quatre ans qui a aggravé leurs vies d'un fardeau insoutenable de haine et d'inconsolable ressentiment. Je crois qu'ils ne sont jamais sorti de la nuit de ces souterrains-là, on le voyait bien au regard qui tombe, aux soupirs qui laissaient entendre une jeunesse en miettes, au noir très sombre qu'ils tentaient d'écarter du bras ou d'un geste las de la main: il ne fallait pas en parler, grand silence de leur souterrain bien à eux, bien horrible car sans langage. La lumière des mots eût aidé peut-être, mais non, ils avaient les amis et leurs morts à garder au secret de leur mémoire. Peu de mots décidément. Je vois ces souterrains comme des parenthèses du passé où la mort roda impromptu dans la nuit perpétuelle de l'horreur, des cris, des explosions, partout, tout le temps. 
Les guerres sont les souterrains de ce temps-là. 
Je me demande si la fameuse mort de dieu que l'on situe dans le temps entre la guerre de 1870 et celle de 1914 ne peut pas être également située dans l'espace, ici, dans cette frange géographique qu'on appelle les frontières du nord. Les envahisseurs ne voulaient pas seulement les richesses, nos terres noires, je crois qu'ils rêvaient d'un dieu qui tienne la route, un vrai dieu tempéré, doux comme les climats de la douce France. Les Allemands ont une expression éloquente qui semble évoquer directement nos lieux: heureux comme Dieu en France, c'est dire pour eux l'attrait de nos contrées. 
Ainsi, j'y insiste, la mort de dieu a-t-elle son lieu: ces frontières déchirées, hésitantes, friables, souterrains de panique noire. Je ne sais pas pourquoi me revient ce souvenir historique très lointain: Syagrius, dernier empereur romain, se réfugia à Soissons où il fut écrasé par Clovis, ce dernier mettant fin ainsi à mille ans d'empire. C'était là, à deux pas dit la légende, dans une grotte où l'empereur fut fait prisonnier, puis emmené de force dans un sinistre cloaque du sud où il fut étranglé. Souterrains encore.
Je demande qu'on regarde ces souterrains de jadis avec la même acuité que l'on contemple cet arbre d'avril que l'aube arrose avec l'évidence pacifiée d'un renouveau admirable. Je demande - mais c'est beaucoup demander - que les souterrains soient visités comme un passé et aussi bizarrement comme un espace, cet espace curieux qui fit les guerres et les ravages. Je sais bien qu'il y a des grottes, des souterrains, au pied des Pyrénnées, des Alpes, à deux pas des Vosges ou le long des côtes de l'Atlantique . Mais nos souterrains à nous sont liés à l'incertitude des frontières du nord. Nous n'avons pas de nord limpide, indiscutable. Nous à Laon et alentour nous ne sommes adossés à rien, aucune Alpe ne nous protège, aucun océan.  Nous sommes à cru, exposés aux invasions de tous ordres. La plaine court sans obstacle jusqu'à la Mer du Nord, c'est fou. Cette plaine est un terrain de jeu pour enfants cruels et envieux où seules les rivières Aisne, Meuse, Somme, forment un obstacle dérisoire et plutôt amusant pour ces enfants attardés avides de meurtres, de pillages et de richesses. 

5 réflexions sur « Les souterrains de Laon (5) »

  1. J’aime vraiment beaucoup cette méditation. elle donne sens aux épisode précédents. Oui, la mémoire des parents et grand-parents rôde en nous, parfois par les récits, parfois par les silences ou les impossibilités de dire. Notre mémoire est alors encombrée de leur douleur, de leurs ruminations. Parfois même, rien ne s’est dit et l’inconscient nous donne accès à ce qui est tu par le corps. Le corps somatise à des dates imprévues.
    L’actualité aussi fait caisse de résonance. C’est comme si on l’avait vécu par parents interposés dans nos illusoires biographies.
    Borges est très fort pour évoquer ces images persistantes, copies de vécus d’anciennes générations aimées; les paroles se sont détachées des bouches pour venir jusqu’à nous. une empreinte originaire.
    Vos souterrains, c’est une sorte de pays où on arrive jamais. Un labyrinthe infini…

    1. Vos références me plaisent beaucoup
      Borges ici est particulièrement stimulant.
      Vous avez deviné que j’arrivais avec mes souterrains au niveau de l’inconscient ou pour parler borgésien au niveau des chemins qui bifurquent . L’autrefois, l’antan, le jamais dit, le murmuré, le j’ai cru comprendre, sources d’erreurs qui font rêver.
      Je n’en ai pas encore écrit une ligne mais je sais où je vais à peu près. Je l’ai appelé “Le tremblé”. J’imagine les chaumes la chaleur qui fait trembler l’air et le “blé” qui monte dans le tremblé. On n’est plus dans les souterrains et pourtant il est des mirages qui remontent de si loin.

      1. “J’habite la tranquillité des feuilles, l’été grandit.”
        Jean Lescure

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