dès l’aube dit l’oiseau à l’azur
je serre un galet en remontant vers toi
au plus cru de ton bleu
et je relâche la pierre pour mesurer l’espace
où mon chant va porter les échos de ta joie
Le blog de Raymond Prunier
dès l’aube dit l’oiseau à l’azur
je serre un galet en remontant vers toi
au plus cru de ton bleu
et je relâche la pierre pour mesurer l’espace
où mon chant va porter les échos de ta joie
il se souviendra du nid
d’osier croisé
de paille tressée
fragilité des corps pressés
nus
berceau pour l’oiseau
vite il s’habille de duvet
des jours de piaillements
des nuits de rêves
tendus vers le bec
comment boire
la pluie peut-être
ou la rosée de l’aube
puis un jour ils se désincarcèrent
l’un tombe pour les autres
il meurt à deux pas
au milieu des coquilles
mai les voit tous se brouiller
les aurores les envoient
se remplumer ailleurs
ils sont toujours pressés
au bord du nid de bois
les griffes mordent
puis l’envol non voulu
folie d’écouter son corps
souvent les ailes disent oui
trop d’air soudain libre
l’oiseau s’enivre au vent
où aller sans retour
acrobaties puis la pose
courbes graves
il becquette au hasard
respire sur une brindille
rien n’arrivera plus
manger puis pondre
un nouveau nid
à bricoler comme
la vie sur l’instant
une vie abandonnée
au vent pur
ce qui frémit au jardin appelle le chant
les oiseaux guillerets câlinent les aigus
et la voix revient à travers la source
heureuse qui bouillonne là-bas
c’est un trop plein de vie bloqué ce printemps
je me demande ce que tu fais
où tu manges à quoi tu penses
si tu as accroché les rideaux
et si la haie bien taillée désormais
permet de deviner l’océan là-bas
je t’envie d’avoir les fausses notes des mouettes
à portée de tympan
si je ferme les yeux sur cette douleur
je n’entends plus que tes pas
sur les lattes fraîchement posées
les remous de ta robe
et les accords d’une symphonie abandonnée
dans le bureau où gisent les microsillons
je te vois livre en main dos au jardin
c’est de la poésie je crois
le grand miroir du salon
où nous avons longtemps souri
de nos vêtements ajustés et de nos colères domptées
voilà qu’il me revient
avec son cadre doré au trumeau peint
à la mode d’autrefois
soudain le rappel des oiseaux
le vent du soir
puis plus rien
on dirait que la source au jardin
a cessé de couler
et le miroir de refléter
laissant la barque
à l’attache derrière moi
où de sa pointe elle désigne l’aval
de sa féroce insistance coutumière
je m’engage sur la berge vers l’amont
mes pas sont si prudents que les semelles
semblent-ils craquent et gémissent un peu
je furète de mes yeux éperdus
j’entends des cris
il s’est passé quelque chose
les éclats des eaux mille feuilles de lumière
crépitent sur le lit tortueux
antique silencieux
rien ne résiste au courant chante le flot
mon pas dit le contraire songé-je
et je rêve cet avril poison
je veux revoir tranquille
la série éphémère des cytises et des lilas
le présent me console tant et l’autrefois un peu
la rivière peut bien emboucher le deuil final
mes pas eux papillons incontrôlés
remontent et se posent
en ce silence mérité
page blanche très présente
sur laquelle je demeure sans souci
souriant d’activités
candide je choisis l’aube
je n’oublie pas la barque du couchant
mais elle ignore que les naïfs sont braves
et que les poèmes s’écrivent contre elle
en dépit des poisons
quand je peine à respirer
égaré
au désert populeux
errant invisible au marché de la rue
soudain un visage neuf
allumant une douceur de prairie
(sa joue est colline)
le regard vert aspire les rayons
l’azur suit
et c’est un bonjour qui me surprend
aventure d’être
je reconnais que sa beauté sel de mer
a une voix
je songe que je voudrais être sur l’océan
elle serre son écharpe
et le geste et le tissu m’emportent par surprise
nuage vif
me voilà saisi par le souffle limpide
un rêve s’avance
je le creuse et continue à parler
du soleil réel
tandis que le voilier s’enfuit là-bas
je suis à la proue
je parle encore longtemps salades radis
carottes poireaux
les éventaires courbes chargés de leur poids terreux
résistent un peu
mais je suis loin envolé aux îles tendues
de sable roux
tout cela à cause d’une écharpe d’une belle
où j’ai lu une voile
Il est naturel que les bâtisseurs aient voulu placer les bœufs en haut de la cathédrale. On dit que les hommes du temps ont ainsi voulu saluer les animaux qui tirèrent les pierres depuis le Chemin des Dames. Je me suis amusé dans La Cité Intérieure à rêver autour de cette présence : les bœufs sont des modèles d’édification ; bœufs, ils expriment l’idéal religieux de l’abstinence sexuelle ; juchés là haut, ils sont lestés d’une symbolique simple : plus je monte plus je m’éloigne du monde, c’est le retrait chrétien ; ils deviennent ainsi des intercesseurs entre le ciel et la terre, prêtres, moines, chamanes, etc.
Ces jongleries cependant ne suffisent pas. La simple observation me convainc d’autre chose. Comme l’a parfaitement rendu Villard de Honnecourt dans son dessin bien connu et que mon éditeur imprimeur (inoubliable Jean Le Mauve) a reproduit dans mon petit livre, les bœufs sortent leurs têtes de l’alignement des tours et cette « charmante fantaisie » (Proust) donne aux animaux placides, balourds, des allures de concierge intrigué, bêtes curieuses qui semblent passer leurs têtes par l’embrasure de fenêtres que les dentelles des tours ménagent au milieu des nuées. Très vite, je sens qu’ils se gonflent de toute mon ironie, grenouille qui devient aussi grosse qu’eux, leur prêtant par retour un sourire qu’ils n’ont peut-être pas, mais que leur col tordu suscite cependant. Il me vient soudain que l’anormal est là : loin d’avoir des cous de taureaux, ces animaux poussent leurs têtes au-dessus du vide de leur col longiligne comme en a peut-être le dragon des contes ; je vois ces bœufs qui un matin du XIIème siècle secouèrent leur joug par la grâce d’un sculpteur et qui libres enfin d’observer, eux qui avaient toujours courbé la tête, avancèrent leurs cous désormais libérés au-dessus des agitations de la cité et des plaines vallonnées. De bêtes de somme elles devenaient bêtes d’éveil, de guet, d’ironie, heureuse moquerie du monde d’en bas, clin d’œil du sculpteur qui se voit à travers eux avec son modeste statut de tailleur de pierre, mais qui SAIT. Au fait, que sait-il ?
Les artistes n’ont pas de reproches à adresser au monde : ils décrivent ce qu’ils voient. De tout temps les vrais artistes ont su d’un savoir ésotérique ce qu’il en était de la création, c’est-à-dire de Dieu (mythe presque universel). Jusqu’à une époque récente, ils ne l’ont jamais dit explicitement, mais ils ont tracé des pistes, envoyé des signaux. Comme les bœufs dépassent de l’alignement des tours, ils ont signalé leur présence dans l’œuvre. Rousseau offrant son prénom au lecteur, Kafka sa belle lettre initiale (un homme marchant debout), Dante tendant sa main à Virgile qui la tend lui-même à Homère, Proust contant comment il devint romancier, Cézanne laissant des pans de toiles non peints… autant de signes, d’appels, de tendres coups de coude, affaires de présence au beau milieu de notre monde.
Ils étaient seuls.
Aucun des seize bœufs ne croise le regard de l’autre. On dirait nous aussi au plein des fadaises, dans nos rues, dans nos transports en commun, jouant l’absence de l’autre alors qu’on le voit parfaitement, solitude posée en haut, hissée sur les plaines où, pauvres gaulois, nous allons ahanant nos tâches fatiguées. Les cornes accrochent bien ici ou là les nuages qui passent mais cet isolement, ce murmure meuglé, n’est pas un hasard, notre sculpteur savait ce qu’il en est de nos destinées à chacun réservées, pose observatrice… et leurs touchants regards… Ami, sais-tu la solitude, les bœufs en troupeau c’est vrai, et cependant chacun par devers soi ? Il faut traverser les nuages du temps, écorner l’azur et manger le foin des plaines lointaines ; figurant un quotidien hanté par le désir de dire, ils renvoient en seize miroirs la platitude de la répétition du semblable : lever, déjeuner, coucher et l’ensemble des tâches, bœufs aux mille pas entre étable et boucherie, la peine de mort au plein du col très curieux. La tête tombe, la bête d’ombre toujours, foin des querelles, retour sur le va et vient des yeux artistes, musique d’orage peut-être (Gracq) plus sûrement ce sel qui pimente nos jours, car sans les artistes et les bœufs que serions-nous ?
Il faut ce regard oblique, point méchant, vrillé sur nos vacations ; ils ont la voix posée des errants qui savent, eux, bêtes d’obscur labeur, artisans du vide, et sa main qui les sculpte et ma main qui va devisant, devinant leurs oraisons et les saisons qu’ils abritent de loin comme on le fait au soleil lorsque posée sur le front, du haut de notre moi, nous attirons l’ombre de nos doigts serrés sur les paupières de l’aube.
quand je me lasse de l’instant
j’emprunte l’escalier
qui mène au grenier gorgé d’objets
jouets valises araignées balconnières
ça danse là ça dort là confus et honteux
astiqués ça pourrait revivre
mais pourquoi ces voyages au pays des regrets
à quoi bon ravauder les robes fanées par les étés féroces
tout refluerait
et mes arguments en faveur de leur résurrection
crèveraient en bulles de sourires brefs
le corps un peu cru
se ferait plus gauche encore
je pense soudain aux araignées
elles bien actives
tissant dans la poussière
un empire de fils serrés
elles revisitent nos objets sur le métier du temps
nos petits gestes nos grandes amours
et couvrent le passé devenu ici présent
d’un tissu apprêté presque collant
les souvenirs en tête font si vite retour
quadrillages compliqués
dont on ne s arrache qu’à peine
Gulliver était moins prisonniers des fils
que nous de nos toiles
sous lesquelles s’agitent les fantômes qui pèsent sur la maison
il me rôde un chemin
qui tourne souplement
mes vrais et faux pas
y sont recensés tant joyeux
cascadant au long de la vieille rivière
j’ai parcouru gravier nu
les avals cruels du flot
où le lit parfois chante ou se fourvoie
sentier herbeux où les poissons sérieux
luttent à contre courant
en un sur place merveilleux
où l’effroyable cours semble un instant défait
où faire consiste à résister
j’ai maraudé ici et là
les fruits de mes réussites
c’était un pas puis deux
puis des flots ont englouti les champs
j’y ai jeté un oeil
et toujours les quelques pas
cette pente qu’enfant j’adorais
à cause des poumons qui débordent
mon chemin s’ouvre encore là-bas
mais je ne cours plus j’ai appris
que la joie ma foi n’était rien d’autre
que le chemin de l’instant
petite berge grave
longeant chaque seconde
la pure glace ne brûle plus mes bronches
l’air attiédi me fait oublier la gorge encore piquée
se mêle au vent léger le ramage des oiseaux bâtisseurs
ma voix s’efforce de chanter claire – finies les vapeurs aux lèvres
le manteau garde l’hiver suspendu au silence de l’entrée
les pierres empilées
foncent vers le plus chaud
on peut dire dieu si l’on veut
toute parole est bonne si elle rassure
et la cathédrale est du feu pour le fragile
le petit homme(moi) invente des flèches
tours nefs sourires boeufs maternants
il lui faut des rouges lances aiguisées
obliques et loyales
qui nous font un seul chant
tandis que les ombres simulent la sûreté
je voudrais tant que l’on revienne
en cathédrale où tout se tient
les vivants seraient liés par le bonheur
comme les vers d’une élégie
où les mots s’entremêlent longtemps en mémoire
de manière à faire des miracles
une cathédrale de feu bien sûr
l’ardeur fiévreuse des bâtisseurs
je l’entends je l’entends
et mes mains les mêmes mains
s’essaient à l’hommage chanté
pour se rassurer des poisons du printemps
je vois bien que les flammèches
minaudent au regard des couchants
qui faisaient les rosaces
la gigantesque maison verticale où méditer
sidère toujours les vivants
mais ce sont les géants qui hélas font défaut
au pied du parvis stupéfiant
où les regrets empressés
s’effilochent en tourisme rapide
lorsque la fenaison s’avance
au coeur des piquetis enchantés
qui font de mai l’exception pour les yeux
les herbes dansent une dernière fois en robe lentes
leurs grâces s’inclineront sous les roues
des grillons cachés craqueront en syncopes
dans le juillet des chaumes menacés
puis les sillons finiront par accueillir goulûment
sous la terre neuve que l’acier dévore
les restes rasés des miracles engloutis
lorsque les fruits poindront
il sera toujours temps
de croquer l’essentiel
mais le mois qui compte
est celui d’aujourd’hui
quand tout est à venir
lumières chants poussées folles
rien de pire alors que les orages
de pluies de vents
qui punissent le sol d’avoir donné
jonquilles coquelicots déjà
et bourgeons éclos de blancs poudrés
tout est à terre
c’est le deuil de mai
ne prenons pas le temps de gémir
de faire non en secouant la tête
les repousses ne cessent pas
ce sont mille appels
il était peut-être bon de renaître
un chant plus fort s’annonce alors
l’aigle est au futur
dit le poète
la recroissance vaut bien cet amour
on se fait tendres soudain
attentifs à la brise qui ne mord pas
nous sommes les enfants d’après l’orage
je vous l’ai toujours dit
la vie peut se faire douce
vous ne me croyez pas
vous allez voir
ce mois s’éparpille en or
il s’égosille avec le coucou
et fait presque bleuir le colza
tant les jaunes cassent tout
de leurs rires étalés
soulerie serrée contre la terre
leurs champs font pièce au soleil
la magie dure peu mais la trompette
éclatante effraie la mer des blés
symphonie de cuivres briqués
dont les graves reflets posés
alentour jusque sur le chemin
me remémorent les dames
en robes rouge et or
et les messieurs sinistres
en uniformes gris morbides
le colza devait être triomphe
c’est une tombe folle
les corps défaits ont nourri
la belle terre friable noire qui
comme si elle n’avait pas été labourée
par les obus dérivants de nos rages
humaines trop humaines
pouvait du fond de son humus
dire à une humanité pareille
non je ne donne plus
je garde mon colza mes blés
faites la paix une seule fois
je vous promets des moissons
de l’huile et des prés charitables
une seule fois
un seul printemps
quand je peine égaré à respirer
au désert populeux
errant invisible au marché de la rue
soudain un visage neuf
allumant une douceur de prairie
(sa joue est colline)
le regard vert aspire les rayons
l’azur suit
et c’est un bonjour qui me surprend
aventure d’être
je reconnais que sa beauté sel de mer
a une voix
je songe que je voudrais être sur l’océan
elle serre son écharpe
et le geste et le tissu m’emportent par surprise
nuage vif
me voilà saisi par le souffle limpide
un rêve s’avance
je le creuse et continue à parler
du soleil réel
tandis que le voilier s’enfuit là-bas
je suis à la proue
je parle encore longtemps salades radis
carottes poireaux
les éventaires courbes chargés de leur poids terreux
résistent un peu
mais je suis loin envolé aux îles tendues
de sable roux
tout cela à cause d’une écharpe d’une belle
où j’ai lu une voile
drapé solennel de bleu vieilli
elles désignent en suspension
le sol d’entrée où claquent mes pas
je vois vibrer en lanternes serrées
les grappes qui ponctuent mes allers et venues
de leurs fragiles oscillations
comme autant de NON qui se moquent
de mes farcesques vacations