les bleus

pour entrer dans la foule

il va falloir franchir bien des obstacles

car poser le pied dans ce monde

nĂ©cessite d’avoir quelque Ă©gard

envers la terre la mer et les étoiles

ce que personne ne fait plus

depuis bien longtemps

sauf peut-ĂȘtre certain passant

qui

en retrait un peu

s’interroge sur

le meuble de la terre

l ‘ivresse du ressac

le mutisme du ciel

mais ahuri par le bruit des boulevards

– ermite dans la presse-

il finit toujours par renoncer

puis se bouchant les oreilles

se fait bousculer

plus tard 

une fois devant son miroir

il lira le reflet

de ses bleus Ă  l’Ăąme

sur sa peau

souffle 5 et 6

trop entendus ils se sentent mal compris

elle ne chante plus annonce-t-il mélancolique

il repousse alors les quémandeurs du plat des mains

en pleine poitrine

amis laissez-nous respirer

et les villages le soir subissent le vide des réverbÚres

les rues déversent le bleu imagé qui mime la paix des ménages

l’ immobile des langues dans les palais

que chantait Magdala en forme de protestation

revient inexorable

la carriole grince Dactyle Ă  trois pas souffle

ils oublient ils oublient ils oublient

leurs corps prisonniers s’ouvrent au vent du soir

les violettes de mars préparent leurs effluves

Souffle 6

vers le printemps des vertiges s’organisent

le pays oĂč fleurit l’oranger se pomponne

la mer sans marée chuchote à peine

il sent obscurĂ©ment que l’avance est trop fluide

le silence menace de revenir

ses mains tremblent de n’avoir que les rĂȘnes Ă  tenir

ou la bĂąche Ă  tendre en maniĂšre de toit

notre vie peut s’effilocher Magdala risque-t-il un jour

le paradis s’offre dans le bain salĂ© les fruits le pain

et la longue sieste de l’idylle rejouĂ©e

angoissĂ©s ils regardent l’horizon verre en main

les voiles vont disparaissant

l’ombre de la dune dialogue avec les vagues

c’est sombre tout Ă  coup un Ă©clair et puis l’orage

souffle 3 et 4

la pensĂ©e d’une automobile

leur fait horreur

ils dénichent une carriole bleue chez les gitans

l’achùtent il la rebricole elle panse le cheval

elle lui parle évoque son pas et les vagues

le rĂ©gulier des syllabes plaĂźt Ă  la bĂȘte qu’elle nomme Dactyle

c’est un rythme qu’elle lui donne il fait oui

Dactyle calque son pas sur les chants qu’elle murmure

les lavandes bordent leur avance

la mer se blottit contre les rocs

oĂč ils campent Ă  l’écoute du premier temps

ils vont par les villages aux fontaines de pierre

boivent rĂȘvent serrent les pauvres gens dans leurs bras

bourrent de pain les poches des petits

Souffle 4

ivres de vent ils s’endorment sous les platanes

refusent en souriant les lits de hasard

la carriole est si douce disent-ils

pensant Ă  la peau de l’aimĂ©

la belle Ă©toile habille nos rĂȘves dit-il

c’est ma libertĂ© arrachĂ©e Ă  la nuit du temps dit-elle

sous la tramontane ils se serrent sous la bĂąche voile

ce sont des enfants Ă©tonnĂ©s d’ĂȘtre vivants encore

habillés de hùte et de sourire

ils se rĂ©jouissent d’ĂȘtre cĂ©lĂšbres certes

mais rĂȘvent qu’on oublie leurs chansons

pour respirer sans passé

elle songe que les pauvres gens feraient mieux d’emprunter

le chemin mouillĂ© de l’estran oĂč l’on renaĂźt au prĂ©sent

Souffle 1 et 2

la montagne les cerne

elle s’arrime au bras du musicien

l’étoffe grince

je suis Ă©puisĂ©e mon amour 

il serre sa main chargĂ©e de bagues pour lui dire qu’il la suit

ils nous oublieront dit-il ne pleure pas 

ton cƓur musette a trop chantĂ©

toi et moi oĂč Ă©tions-nous passĂ©s

arrĂȘtons tout mon amie 

je mesure nos peines dit-elle 

en poussant la neige du bout du pied 

il nous faudrait autre chose Ă  chanter

ces montagnes sont l’enfance aux abümes

allons Ă  la mer pour avoir un horizon

Souffle 2

ils apprennent Ă  remarcher cĂŽte Ă  cĂŽte

esquissant de minuscules étapes

 ils se perdent en janvier dans les criques du pays bleu

oĂč le soleil les console des courtes nuits d’antan

les je t’aime refleurissent 

dans les mimosas oĂč ils s’enfouissent

la poudre rajeunit leurs cheveux

essaime sur leur peau ce sont deux étoiles vives

elle sourit de leurs affaires passĂ©es 

avoue que chanter n’était pas son destin 

ni se vendre

il laisse filer le silence

 frĂ©mit dans fĂ©vrier en fleur

 il espÚre dans les routes qui mÚnent loin

froissements

quand le froid est arrivé

au plus noir de l’an passĂ©

j’ai vu les tours les toits

malgré la lumiÚre rasante

se détacher comme tracés à la main

sur un fond de ciel pĂąle 

la peau de mes mains dégantées a ces nuances

quand elle n’ose plus effleurer l’autre main

de peur que mes doigts 

de ce double froid

ne se fassent glaçons

or Ă  cet instant oĂč grince l’axe de la terre

se produit un miracle presque rien 

dans les fourrés

montant des brindilles croisées

froissement ténu

bijou de sons secs

je crois que c’est un frisson dans mon dos

ou un chuchotis de souris mal rencognée

mais non

le pĂ©piement est court c’est un appel

qui amorce ses aigus verticaux 

promesses d’un oiseau qui naüt

au milieu du gelé de janvier proche

et recroquevillĂ© depuis son gris 

il ose sa prĂ©sence 

alors que rien ne souffle

que rien ne bouge

Ă  l’inverse de la fatigue de l’annĂ©e

cette espĂ©rance infime 

bientît s’en ira crescendo

portant gorge pleine 

au beau milieu des remuements

confus assourdissants

sa délivrance folle

des chants de mai

La main de Borges ( 3 )

« J’interviens car vous vous approchez peu Ă  peu de moi, et je ne voudrais pas que vous alliez Ă  l’encontre des principes que vous exposez si justement Ă  propos de la bonne distance, de ma recherche en creux de ce que vous nommez le tact, le respect. Merci de ne pas me toucher, car ce serait comme si vous effleuriez mon corps dans son Ă©tat prĂ©sent : je tomberais en poussiĂšre.

N’allez donc pas plus loin, restez oĂč vous ĂȘtes, faites silence et essayez, dans le calme revenu de vos voix qui s’échangĂšrent, de percevoir cet instant oĂč la derniĂšre vibration de vos cordes vocales a rĂ©sonnĂ© dans les murs du temple Ă©crit oĂč vous conversiez. Vous vous ĂȘtes saoulĂ© de rĂ©ciprocitĂ©, j’ai mĂȘme cru un moment que vous alliez sur mon nom vous jeter dans les bras l’un de l’autre – vous pardonnerez au mort que je suis cette lĂ©gĂšre ironie – , mais vous n’avez pas su vous taire vraiment, sinon vous auriez retrouvĂ© au fond de votre mĂ©moire un fait trĂšs simple que j’ai mentionnĂ© ailleurs et que votre hĂąte de parler vous a fait nĂ©gliger : en rĂ©alitĂ© je n’étais pas vraiment aveugle et j’ai vu la pyramide.

Enfin, disons que ma cĂ©citĂ© n’était pas totale et j’ai entrevu la pyramide dans un brouillard semblable Ă  la distance qui sĂ©pare ce que j’ai Ă©crit de la rĂ©alitĂ© telle que vous la vivez.

Je suis dĂ©sormais au-delĂ  de l’omĂ©ga du temps fini ; or, ce que j’ai vu, fut l’alpha posĂ© au dĂ©sert, la pyramide figurant Ă  travers ma pupille brumeuse le A qui affirme que l’écriture demeure. C’est le A silencieux, posĂ© lĂ , Ă©toile polaire d’un ciel terrestre, qui dort Ă  l’avant de toute parole et qui prĂ©side Ă  toutes nos Ă©critures. Il a toujours Ă©tĂ© le point fixe Ă  partir duquel mon petit univers a pu dĂ©river. Ma visite aux pyramides fut un voyage d’enfance, un dĂ©jĂ  vu que j’ai revu, monument tacite.

Avant de mourir, je devais sentir de la main l’évidence rĂ©elle de la lettre que la pyramide prĂ©sente. Mon aveuglement, Ă  la fois faux et vrai, dit mieux que tout essai sur l’écriture, les Ă©changes fabuleux qui s’élaborent entre le monde et le texte Ă©crit. Il n’y a lĂ  aucune mystique, seulement l’espĂ©rance, vĂ©rifiĂ©e par le voyage que je fis, que l’écrit est durable s’il sait ĂȘtre chant sur le dĂ©sert de la page. Le A (Aleph) m’a guidĂ© ; il fut, comme pour tout le monde mon premier cri, et je suis allĂ© avant de partir le saluer sur le sable, debout, et si je ne l’ai pas touchĂ©, c’est qu’entre mes yeux et ma main qui tenait le livre, j’ai gardĂ© toute ma vie cette mĂȘme distance qui seule rend la lecture possible.

Et c’est ainsi que le pire malheur qui soit – vivre aveugle – m’a rendu heureux Ă  jamais. Â»

la main de Borges (2)

Tout Ă  coup, autre chose me vient, qui relance la rĂȘverie : si je vois, je voile ce reste que je ne vois pas. Il faut bien dire alors que l’avancĂ©e du bras de Borges ne touche pas seulement cette pierre prĂ©cise ; ce serait du tourisme, c’est-Ă -dire, enfin, rien


– Je comprends. Vous voulez dire que le tourisme c’est des kilomùtres
 pour aller loin, fuir, revenir, fabriquer des souvenirs.

– Oh, on fait ce qu’on peut ! Loin de moi l’idĂ©e
 mon dieu, le tourisme, pourquoi pas ?
  Non, son bras tendu reconstruit la pyramide avec les milliers de mains de quatre mille ans d’ñge – mains devenues poussiĂšres, c’est vrai, il ne faut pas se raconter d’histoires – ; curieusement, dans le geste de Borges c’est comme un vaste mouvement qui se produit par dessus notre culture et qui rebĂątit au prĂ©sent la pyramide Ă  travers son seul bras d’homme
 et cela n’est possible que parce qu’il est aveugle. Mais je vois bien que je me rĂ©pĂšte. Je cherche quelque chose d’autre.

– Permettez-moi de vous aider. On pourrait peut-ĂȘtre voir les instants qui ont prĂ©cĂ©dĂ© ce geste ?

– Vous pensez que
 une enquĂȘte ?

– Oui, une histoire imaginaire. Enfin, toutes les histoires le sont, surtout lorsqu’elles sont vraies.

– Une histoire, si vous voulez : en fait, s’il rebĂątit aussi simplement, c’est parce qu’il est venu de l’autre continent parallĂšle, d’un coup d’aile, par l’Atlantique sud, billet en main.

– Je pense au dĂ©sert, Ă  la chaleur Ă©crasante, aux pas mal assurĂ©s.

– Oh, je crois qu’il faut ĂȘtre plus patient, remonter plus avant. Le plus difficile ne fut pas le dĂ©sert, je veux dire les derniers pas ; cela n’était pas grand chose, c’était l’évidente solitude qu’il n’a cessĂ© de frĂ©quenter, le sable qui crisse, le soleil qui enfiĂ©vra son esprit toujours.

– Alors quel fut le vĂ©ritable obstacle ?

– La difficultĂ© rĂ©elle fut Ă  l’aĂ©roport, aux fracas chargĂ©s d’électricitĂ© statique ; il a fallu attendre et surtout entendre la voix qui enjĂŽle les absents en partance.

–  Quelle voix ?

–  L’inverse du chant. L’hĂŽtesse qui s’amabilise au micro, vous entendez, n’est-ce pas, ce n’est pas humain, la voix de notre temps, douce, invitante, trop prĂ©sente pour ĂȘtre honnĂȘte, enfin, c’est le mensonge habituel des hommes depuis qu’ils vivent ensemble, mon dieu ce n’est pas une critique
 Ne vous mĂ©prenez pas


– Je ne pensais pas cela


– Je vous remercie de me faire confiance
 Je veux dire que cette voix est le mensonge du rĂȘve demeurĂ© sans nuit, avec la fameuse petite musique vide de trois notes qui prĂ©cĂšde ; lĂ  vraiment, je crois Borges tremble.

– Mais de quoi a-t-il peur ?

– De l’inhumanitĂ© de toute voix qui refuse le chant. Le prosaĂŻsme qui suscite la pitiĂ©, parce que la voix est fiĂšre d’ĂȘtre au prĂ©sent, et qu’elle n’est qu’absence dans une perfection trĂšs neutre.

– Mais la pitiĂ© est belle !

– Oui, mais pas ici. Il sait qu’il va avoir besoin de la pitiĂ© pour les pyramides, pour reconstruire, et celle qu’il porte Ă  la voix de l’hĂŽtesse use ses menues forces. Il y a tant d’obstacles Ă  vaincre.

– Vous le prĂ©sentez comme un homme tombĂ© de la derniĂšre pluie. Mais il a le sourire, il s’amuse d’ĂȘtre lĂ . Dans l’attente, l’imagination est au chaud, elle Ă©crit.

– Non, elle chante, enfin d’une certaine maniĂšre, vous avez raison, et ce n’est peut-ĂȘtre pas aussi grave que je le dis. L’attente aprĂšs tout, ce n’est pas l’impatience. Mais j’entends les bruits et cela m’inquiĂšte.

– Je crois que vous avez tort de vous en faire. Il n’est pas seul, assurĂ©ment.

– Oui, il s’appuie sur une femme, je crois, Ă©paule nue qu’il touche Ă  peine, prĂ©parant dans une mĂ©ditation tranquille l’autre toucher qui sera au dĂ©sert.

– Ah, vous voyez, son esprit s’accroche Ă  travers l’épaule de la jeune femme Ă  la sensation Ă  venir. Je suggĂ©rerais que l’épaule nue lui sert de canne blanche.

– Merci. C’est ça. Je vois mieux maintenant ce qui s’est passĂ© dans la file d’attente.

– Il parle ?

– Je n’en suis pas sĂ»r. « SĂ©rĂ©na, pense-t-il, chante-moi quelque chose, que je n’entende plus cet enfer de valises qu’on roule, tant de pas perdus, d’appels obsĂ©dĂ©s par la perte d’un billet qu’un homme tient Ă  la main
 SĂ©rĂ©na, chante-moi quelque chose Â» ; il le pense trĂšs fort, et cela monte vers son palais, mais les mots ne franchissent pas la barriĂšre de ses dents. Le larynx liĂ© au souffle refuse de vibrer. Il murmure simplement : « Je ne suis plus un enfant Â», et SĂ©rĂ©na n’entend pas, elle dit : « Comment ? Â» « Non, rien, SĂ©rĂ©na, rien Â». Il sait qu’elle sourit.

– Il s’appuie sur elle disiez-vous


– Non, justement, dans mon esprit sa main reste à distance.

– C’est curieux, je le voyais plutĂŽt empressĂ© Ă  lui serrer l’épaule. Un aveugle
 enfin


– Ce serait dommage. Reconnaissez-le, ce serait dommage.

– Vous voulez me faire sentir l’infime distance qui sĂ©pare la peau de sa main de celle de l’épaule de sa compagne, de son amie, cette Ă©paule fraĂźche, qui lui tient lieu de
 comment dire ?

– Qui lui tient lieu de lieu


– Ou de lien ?

– De lien, oui, mais voyez comme nos mots sont pauvres pour dire le tact, la bonne distance.

– Il n’y a pas de mot pour dire ce contact qui n’en est pas un.

– C’est normal, aujourd’hui nous sommes aux antipodes de tout cela, les peaux ont tellement hĂąte de s’interpĂ©nĂ©trer.

– C’est naturel, non ?

– Aujourd’hui, peut-ĂȘtre, mais on peut rĂȘver d’autre chose
 À cause du vide qui suit. On peut, me semble-t-il, si l’on veut se rĂ©server une chance pour la vie, rĂȘver d’autre chose
 Borges sait cela. Et je vais vous faire une suggestion, mais j’espĂšre que vous ne vous moquerez pas


– Me moquer ? Mais de quoi ? Nous n’avons cessĂ© de parler de tact


– Merci de m’encourager : je crois qu’au dernier moment et, contrairement Ă  ce qu’il dit, Borges n’a pas touchĂ© la pyramide.

– À cause du tact ?

– Oui, le tact, enfin, le non-toucher qui est le vrai nom du respect et qui seul a quelque chance de faire monter le chant dans la distance oĂč la voix humaine rĂ©sonne.

La main de Borges

Au dĂ©tour d’une conversation, Borges raconte qu’un jour, aveugle, il a dĂ©cidĂ© d’aller voir les pyramides. Il les a touchĂ©es de la main et il affirme qu’il les a vues.

La mĂȘme main avait tenu la plume pendant des annĂ©es ; elle avait caressĂ© des milliers d’ouvrages et il faut s’attarder sur ce moment oĂč l’érudit aveugle, prĂšs du but ultime de son corps, touche la pierre posĂ©e depuis 4000 ans. C’est un hommage Ă  la peine des hommes qui dressĂšrent les tombeaux. À l’inverse de Sisyphe qui avait roulĂ© sa pierre pour presque rien, les hommes ont fondĂ© ce qui demeure. VoilĂ  ce qui vient d’abord.

Mais Ă  l’instant oĂč sa peau entre en contact avec le rĂȘve dressĂ© contre la mort, je sens surtout que la pyramide revit, qu’elle revient, on dirait que Borges, fragile, la tient dans sa main. Autant de livres, autant de pierres ; vivant, le petit homme assume. Borges prononce un ‘oui’ discret ; c’est un murmure admiratif oĂč monument et prĂ©sent se contemplent ; la civilisation est toujours debout puisque Borges aveugle la voit des doigts : on s’admire, on se touche, on finit par se voir, c’est amour.

Dans le ciel de sa tĂȘte se dresse l’idĂ©e d’une pyramide et c’est elle que caresse la main terrestre. On assiste aux Ă©pousailles de l’azur et du vieux fiancĂ© solitaire, songe visitĂ© par une peau vivante, roc en forme d’idĂ©e ranimĂ©e par le feu doux d’un mortel cultivĂ©. Le moment est murmure, on remonte le fleuve, on se dĂ©cide pour une source – pourquoi pas celle-ci ? – et on la touche. Il fallait une vie pour voir, Borges a attendu cette heure, il se doutait qu’il ne mourrait pas avant d’avoir vu la mort en pierres posĂ©es, la mort pyramidale et chaude de la plaine devenue dĂ©sert ; aucune rĂ©vĂ©lation, simple confirmation.

On se tait. Comme Ă  travers un tremblĂ© de chaleur sur les chaumes, il voit ; dans le trouble de la cĂ©citĂ©, il voit mieux que nous les cent villes repues qui croissaient lĂ , Ă  trois pas du Nil, pierres plus jamais perdues, s’attardant sĂ©rieusement sur l’occident.

Il faut imaginer Borges heureux. Il sait que les hommes qui les ont faites savaient, qu’ils avaient conscience de crĂ©er, tout Ă©tait force. Au fait, a-t-il envie d’entrer dans la fraĂźcheur du tombeau ? Je vois le petit homme timide faire ‘non’ de la tĂȘte. Il se dit que la nature y pourvoira bien assez tĂŽt. Il se contente de l’extĂ©rieur, et puis, le labyrinthe intĂ©rieur, c’est sa figure, son paysage sans cesse arpentĂ©. L’explorer des mains serait un long ennui mortel puisqu’il n’a fait que cela toute sa vie, il en est mĂȘme le grand spĂ©cialiste. Lorsqu’on est la mĂ©moire du monde, on n’a cure d’entrer au dĂ©jĂ  vu. Seule compte dĂ©cidĂ©ment la figure entiĂšre coupĂ©e d’ombre et qui, humĂ©e de prĂšs, est ramenĂ©e d’un effleurement Ă  tout ce qui est venu de sa fondation jusqu’à nous.

Il entend l’arĂȘte noire qui croĂźt vers le ciel. J’essaie de percevoir la conversation qu’il eut avec les morts. On la connaĂźt, il l’a Ă©crite mille fois. Je me dis que l’espoir aux deux pieds sur la terre qu’il prĂ©sente est tentĂ© par le dialogue ; des mots viendraient volontiers, mais je suis sĂ»r tout Ă  coup qu’il ne dit rien. Il n’est plus temps de tĂ©moigner ; il fut un temps oĂč c’était son jeu de dĂ©s, son lot, son labyrinthe. C’est fini.

L’apaisement qui le prend est une ferveur immanente, une reconnaissance laĂŻque du mystĂšre par la paume, et le grain, et mille saisons. Il ne fut jamais oisif, il a toujours Ă©tĂ© Ă  l’énigme, au plein cƓur, et il salue la confrĂ©rie de ceux qui surent, de ceux qui peuvent et de ceux qui, aprĂšs lui, verront la mĂȘme chose Ă  la fin de leur errance. Le rĂąpeux de la pierre dit les milliards de grains compacts ; ce sont des hommes bien sĂ»r, clos sur eux mais agglomĂ©rĂ©s en sociĂ©tĂ©, dĂ©sormais immobiles et froids : ils se passent le grand message qui rĂŽde autour du savoir, non pas le ceci ou le cela de la raison, mais le grand ‘pourquoi’ qui s’entoure de ‘parce que’, et qui s’élargit encore et demeure pourtant et n’est rien d’autre que l’énigme claire de vivre.

« Mais ce n’est pas une Ă©nigme, dit Borges, vous voyez, je vois. Je dis : ‘je vois’ ; en rĂ©alitĂ© ce sont toutes les sensations ramenĂ©es Ă  un mot qui dĂ©signe justement ce que je ne peux pas faire. VoilĂ  ce que l’on apprend Ă  force de vivre en tĂątonnant : l’énigme n’est pas au fond, mais Ă  la forme que l’on devine, et la forme imaginĂ©e est Ă  elle seule le fond du monde. La pyramide exposĂ©e est le cƓur du mystĂšre, son apparence suffit, non, mĂȘme pas, puisque je ne la vois pas : ce qui compte c’est l’idĂ©e seule alliĂ©e Ă  la prĂ©sence rĂ©elle du toucher, la forme et le doigt, l’image simple et le rugueux, la conception la plus lumineuse liĂ©e Ă  la pierre caressĂ©e dans le noir. La peau pourrait s’y Ă©corcher, et pourtant la pyramide est la forme la plus haute que l’esprit puisse concevoir. Tout se joue entre ma paume vivante et l’idĂ©al posĂ© en plein dĂ©sert. L’entre-deux est la vie, sourires et larmes s’y font des politesses ; c’est un temps que l’on croit mystĂ©rieux alors qu’il existe une proximitĂ© Ă©tonnante entre les pores de ma peau et les intervalles de chaque grain, de chaque pierre ; tout compte fait, je peux dormir tranquille. Â»

La forme, je crois, n’est pas seulement ce que dit la parole prĂȘtĂ©e Ă  Borges. Peut-ĂȘtre y a-t-il au dĂ©part une erreur de vision, petite erreur fatale. Je veux parler de la naĂŻvetĂ© de la lumiĂšre, de la raison, lĂ  oĂč le langage, fiĂ©rot lunaire, oublie qu’entre les mots et le monde coule un vaste fleuve que cachent ces illusions Ă©crites que les LumiĂšres ont fait se dĂ©ployer pour notre grand bonheur ; or, ces mots ne font pas pour autant – et il s’en faut de beaucoup – le monde.

Tout est toujours Ă  reprendre : ‘tout’ est ici la pyramide et ‘reprendre’ c’est toucher de ses phalanges vives la forme qui dit la mesure. L’ombre de ThalĂšs y rĂŽde depuis l’origine ; elle dit la proportion, le jeu d’ombre et de lumiĂšre et la langue de raison vient avec, mais elle n’est qu’un aspect limitĂ© d’un univers plus large, plus fort, disons la vie pour ĂȘtre tout Ă  fait clair, et que l’on retrouve Ă  condition que l’humilitĂ© de la modeste petite main tremblante s’en mĂȘle ; c’est elle qui fait tout, je veux dire, c’est elle qui fait la poĂ©sie.

La main Ă©coute. La forme vient, Borges voit, et ce ‘voir’ est au battement du cƓur qui palpite au creux de son poignet. L’affaire est si simple, dit Borges, il suffit de prĂȘter l’oreille, puis de chanter par-devers soi la forme entendue dans la mesure de son corps.

Il perçoit alors, en s’effaçant, en se ramassant sur sa seule main, la vĂ©ritĂ© du chant qu’il a cherchĂ©e toute sa vie. Il entend un murmure souriant. La pyramide parle : « Oui, le chant est Ă  mon image ; j’assume la mort et je la dĂ©passe au-dessus du dĂ©sert. Je confirme ton geste, je t’attendais, tu es mon hĂŽte, je te fais mien. Ta parole est vĂ©ritĂ© parce qu’elle chante en ironisant sur les raisons errantes et posĂ©es. À l’instant oĂč tu me touches, j’affirme que tu as chantĂ© juste. Â»

C’est pourquoi on peut dire que ce jour-lĂ  Jorge Luis Borges a fait le plus beau des voyages. 

Sur les livres anciens

Mes pas se comptent aujourd’hui par milliers et ne seront jamais aussi nombreux qu’ils furent; je dois me contenter de cette part de terre que j’ai enfoncĂ©e du poids de mon corps, il n’en reste guĂšre; je ne pĂšserai bientĂŽt plus, amis, c’est normal, aprĂšs l’avoir pressĂ©e, la terre rĂ©clame son dĂ», je le lui abandonnerai en temps voulu, lorsque mes membres, mon cƓur etc
 en attendant, j’avoue que je pense Ă  autre chose.
Oui, la politique, les arrangements sociaux devraient me prĂ©occuper puisqu’aprĂšs tout, au temps de rupture, rien n’est plus passionnant que d’observer comment les sĂ©diments se sont dĂ©posĂ©s et les hommes reposĂ©s sur la rĂ©pĂ©tition presque animale de l’accumulation des choses, des ĂȘtres
 puis d’un coup se mettent Ă  basculer Ă  vive allure, Ă©poque stupĂ©fiante
 mais non, je suis cela de loin, emprunte des voies de crĂȘte et mesure ce peu que je sais.
Je vais Ă©changeant des mĂ©taphores avec moi-mĂȘme: petit inconfort lorsqu’il faut commencer, mais une fois l’écriture lancĂ©e, je me retrouve en pays de connaissance avec mes obsessions sur les couleurs du temps, la parole vive du théùtre, enfin, bien sĂ»r, l’observation attentive des livres d’autrefois, de Borges Ă  HomĂšre, et retour via Kafka.
Les auteurs d’aujourd’hui? Ah non, je suis paresseux, il faudrait que je lise tant de livres, sachant que presque tout (oh, les heureuses exceptions !) mĂ©rite au plus une lecture, rarement deux, plus souvent le pilon.
Je suis paresseux (bis) et lire les auteurs anciens me fait gagner un temps prĂ©cieux puisqu’il y a en gros la mĂȘme chose que dans les ouvrages du prĂ©sent, mais qu’évidemment le tri du temps n’a laissĂ© Ă©merger que les meilleurs ou Ă  peu prĂšs. DĂ©cidĂ©ment le temps est mon alliĂ©.
Car les livres des morts  portent autant que la terre.

Un poĂšme le confirme:

Retiré dans la paix de ces doctes retraites,
Avec un rare choix de bons livres anciens,
Les morts ont avec moi d’infinis entretiens,
Et j’écoute des yeux leurs paroles muettes.

Mal compris quelquefois, mais jamais oubliés,
Ils donnent Ă  mes soins le blĂąme ou l’espĂ©rance,
Et dans des contrepoints d’harmonieux silence
Au songe de la vie ils parlent éveillés.

La docte Imprimerie, Î grand Joseph, délivre
Les grandes Ăąmes que la mort tient dans la nuit,
Et du temps outrageux les venge par le Livre.

Et si l’heure de l’homme, invincible, s’enfuit,
Celle qu’un bon calcul persuade et conduit
Par l’étude et par la leçon nous fait mieux vivre.

Francisco de QUEVEDO (1648) (Trad. J.P. BernĂšs)

rois

en cet incertain janvier

je songe au retour des rois

ils ont vu le plus beau

le nouveau nĂ© en pleine nuit 

moi ou toi face aux rois 

souviens toi nous étions vagissants

je les vois s’éloigner lentement 

l’un chante au dĂ©sert

la douceur de la peau 

l’autre dit les yeux Ă©perdus

qui cherchent à s’aimanter

le troisiĂšme a  ĂŽtĂ© sa couronne

et la donne aux enfants

qui aiment la frangipane

les jours s’avancent

épiphanies de lumiÚre croissante

au désert des cités

c’est ainsi qu’on grandit 

souriant Ă  l’étoile 

lorsqu’une main nous fait signe 

de venir l’embrasser

ce chaud corsage

qui nous fit faire le pas

les jours d’amour

souvenirs cachés dans les fÚves

des lùvres s’avancent encore

depuis ce soir oĂč vint la belle Ă©toile

oĂč nous avons dormi ensemble 

engendrant des nouveaux nés

dont nous fĂ»mes les rois 

rĂȘvant en mages avertis 

l’avenir des enfants 

nous leur avons montrĂ© l’étoile

qui fascine toujours les bergers 

oui oui oui c’était nous

Le blanc

(Ecrire des poĂšmes c’est forcĂ©ment penser au blanc qui termine la ligne commencĂ©e en noirs caractĂšres
 que dire de ce blanc?)

Le renvoi interruption de la ligne, c’est quand je m’enfuis d’avoir osĂ©.

Le blanc est menace; sa présence accélÚre, force mon propos.

C’est un silence qui vient Ă  contre sens cogner contre la parole Ă©crite.

Il se fait un sacré bruit, un bruit sacré, quand la parole rencontre le blanc.

Les mots sont des fruits suspendus au-dessus d’un lac de silence ( “MoitiĂ© de la vie” Hölderlin).

Le passage Ă  la ligne est une danse qui s’invite Ă  l’intĂ©rieur de la parole. Mais elle menace de tout saccager Ă  cause du court laps de temps oĂč je n’écris pas.

Mon rĂȘve est que la parole ne cesse jamais: que le blanc surgisse et c’est la dĂ©faite; c’est pourquoi il faut un autre vers puis un autre.

Pour les petits poÚmes je suis sur une mer de glace; les vers se réchauffent et se protÚgent mutuellement.

Le blanc c’est toutes les couleurs, donc il faut contre ce brouillage multicolore, gribouillis, inventer un monde stable, clair, le plus clair possible.

Le blanc est une avance dans la neige; chaque parole est une trace de pas qui affirme ma présence.

Je pense ici Ă  la neige qui dĂ©borde partout et tout le temps dans le chĂąteau de K. Il s’essouffle(tuberculose). On ne connaĂźt pas la fin. Ou plutĂŽt on la connaĂźt trop bien.

Le blanc c’est l’évanouissement aprĂšs avoir Ă©tĂ© prĂ©sent. On voit de quoi il est question.

Le blanc c’est le “tu ne chanteras pas” que l’on trouve Ă  la fin de tous les Asterix; bĂąillonnĂ©, ficelĂ©; je n’ai jamais souri de voir le barde rendu muet.

Son contraire est le “bon gĂ©nie” qui enchante la maisonnĂ©e toute blanche; le musicien.

Ce qui fait l’espĂ©rance du blanc non Ă©crit c’est l’envol du cygne, le futur, oĂč dans un instant le pur prĂ©sent Ă©phĂ©mĂšre va faire lever l’écriture.(MallarmĂ©)

Le blanc, c’est le ciel de chez nous, oĂč l’esprit souffle pour en masquer la pĂąleur. 

En hiver, le septentrion pĂšse de tous ses blancs.

La voix blanche, ce sont des mots profĂ©rĂ©s hors sol, le sens sans la musique. 

Les draps blancs sont dans la nuit autant de je t’aime potentiels oĂč se murmurent des promesses parfois tenues. 

Je me rappelle l’école oĂč la craie faisait frissonner de toute sa blancheur dĂšs qu’on la touchait: le seul souvenir du contact me parcourt encore le dos. Son crissement dessinait au tableau les crises futures.

La nuit blanche semble marquĂ©e des rides du malheur. 

La neige, gomme insaisissable,  efface le monde puis elle l’éblouit sous le premier soleil.

S’habiller de blanc c’est chanter Ă  pleine voix. 

Joie du jardin enneigĂ©, pur de tout pas. 

Miracle du printemps: blanches sont les fleurs du paradis. 

Les mouettes empruntent Ă  l’écume. 

J’ai connu des pays de craie oĂč c’était l’hiver tous les jours.

Cet emballement quand la page et son blanc disparaissent, ne laissant que mes noirs caractĂšres.

Au téléphone, les blancs sont emplis de murmures indistincts.

Le lait fut mon premier coup de blanc. 

(Ă  suivre)

départ

quand je pousse de toutes mes forces

-le tronc à l’horizontale-

de la rame contre la berge

l’esquif menace de basculer c’est vrai

mais c’est le meilleur moment 

je risque ma vie car le fleuve

bouillonnant est sans pitié

pourtant la joie qui surgit 

est tellement ouverte aux frissons

que ce petit choc de rien du tout

qui engage vers le cours fabuleux 

résonne comme un tutti de cuivres

tenu d’un roulement de tambours

la foule des vagues enfle le flot

au long du voyage le coeur battant 

je traĂźne la nostalgie du choc premier

ils disent que c’est cela vivre

ils n’ont sans doute pas tort

alors porté par les bienveillantes paroles

je laisse filer l’esquif

je me retourne par instants

humeurs chagrines qui fuient 

avec le défilement des peupliers

emplis d’oiseaux multicolores

berge et regrets sont loin

le roulis est si doux

caressant les piles des ponts

je me plais Ă  chanter une chanson

qui parle d’un voyage que l’on fera

jusqu’à la mer immense

oĂč les soleils se couchent longtemps

sylvestre

je t’attendais

je sais bien que tu tournes comme tu peux 

mais là fin décembre

je me demandais 

avec mes 75 ans sur les bras

si tu cesserais enfin de te dérober

Ă  mes yeux Ă  ma peau

et voilĂ  que soudain

triomphant 

tu arroses mes pas donc mes pensées

comme si le printemps déjà avançait son nez rouge

la peur ancestrale vaincue

je tapotais sur la vitre croisée

appelant les oiseaux  Ă  t’enchanter

pour te dĂ©crocher de ce lieu du ciel 

oĂč tu t’oblitĂ©rais

bon vieux soleil

mon ami d’écriture 

te voilĂ  avec des thĂ©ories d’ombres douces

tenancier du bar des nuances oĂč l’on rĂȘve

les dĂ©combres de l’automne enfin mort

jonchent le sol oĂč tout froisse

nous n’irons plus au dĂ©clin

scruter les rougeoiements entre les troncs 

– nos vitraux naturels –

l’oppression lente a cessĂ© de peser

de descendre en décembre

naissant comme Ă  Nazareth

le savoir va s’ouvrir tout neuf

la peine versifiĂ©e ne va plus rĂ©gresser 

le pire sera emporté par avril proche

mĂ©lancolie comme brume 

vont lever enfin sous ton éclat 

leur paresse facile

et nos poumons vont exploser de rires

interminables

brins d’hiver

branches nues

la peau du gel leur pĂšse

sĂšve coincĂ©e au pied des troncs 

elles Ă©prouvent les effets de l’an

se souviennent amĂšres

des batailles lĂ -haut entre brindilles

quand la joie les chantait sous le vent

applaudissements bourrasques lointaines

et les voici gourdes

dans la prison du froid

encloses au désamour des feuilles perdues

oĂč est passĂ©e la verticale fiertĂ©

et ses fouillis sonores

ce ne sont que squelettes qui chuchotent 

patience patience

bientĂŽt reviendra la jeune chair

pincĂ©es de lumiĂšres flĂ»tĂ©es 

retours des boutons 

une douce magie engendrera des pointes rouges 

dĂšs le sylvestre mystĂšre

et allumera prestement les bosquets

Helmut Schulze

TrĂšs aimablement Helmut Schulze propose ici une version en allemand de mon poĂšme “nuit”.

Helmut est Ă©galement le traducteur de tous les poĂšmes du recueil “Le Chemin 14-18”.

Son travail admirable mĂ©rite d’ĂȘtre saluĂ©.

Virtuose en langues étrangÚres il publie présentement des poÚmes stupéfiants en quatre langues dont je donnerai des exemples trÚs bientÎt.