réveil

les trames du matin au fond du lit

esquissent des espérances miraculeuses

une fois debout chaussons aux pieds

je traverse hésitant la brume du salon

croise le miroir et me souhaite un bonjour quand même 

abandon

sous mes doigts le soir s’éteint au chevet

j’abandonne la terre à l’univers

mon corps consent à s’absenter

joues et rêves s’échangent sur l’oreiller 

puis vient l’embaumement familier de la nuit

déclin 

le déclin se lit à l’horizon sur le visage

il a débuté ses ravages

balayant la joie d’été

feu d’artifice de ce qui fut

et le printemps au sourire lisse

s’enfonce lentement sous le tain du miroir

éclairs

cette allumette craque en rêve

souvenir des bords de l’âtre

qui enflammèrent mes nuits de neige

l’orage d’été a ces mêmes éclats

et je souris du retour complice

du couple des solstices

voix

quand le grain de ma voix m’échappe

que les mots meurent au désert

tout au fond de ma gorge sèche 

le roc de mon âge souffle un vieil air 

ma mie s’enchante au seul appel de son prénom

et nos pas glissent de concert vers l’oasis

de tu à vous

les enfants se tutoient

de leurs voix flûtées

ils s’avouent de graves secrets

montagnes d’énigmes

qui plus tard s’effacent dans la foule

dès qu’un passant leur dit vous

aube

quand le matin s’éveille

qu’il cale ses voiles

sous le souffle du temps

mes mains tendues font

un rempart fragile contre

le soir qui faseye à l’horizon

café

ce bol de porcelaine tout neuf

où mes paumes pâles se réchauffent

je sens mes mains qui s’animent de leur sang

je hume alors le fort du café noir

et l’aventure du jour m’emmène au château

où s’avance pas après pas le graal de Perceval

le sourire de minuit

cette nuit qui procède vers nous

induit mille vertus d’étoiles

et nos visages c’est toutes les lunes

qui conspirent contre l’obscur

dans ce bal oublié des danseurs

inventons aujourd’hui le sourire de minuit

brusqueries

la brise porte en son souffle tout un monde

de branches frémissantes

qui aspirent hors sol

le juin limpide

on entend les étoiles du jasmin qui se frôlent

au cru des tiges

une enfant siffle au coin de la rue

l’histoire d’une amour mélancolique

et d’un qui n’en peut mais de vivre

puis le solstice des angoisses

se dissout bientôt au noir des frondaisons 

le vent léger expire une joie de rêve

ça y est ça y est

il se passe quelque chose

la brise redouble son fouet

les nuées d’ouest affluent

la pluie s’effondre

le jardin à peine sec

réinterroge ses racines

tout est bien tout est beau

miracle

les miroirs d’azur soudain écartent les blancs frissons

les troënes frottent leurs tiges au soleil 

un poivre amer et pur

monte en poussières mouillées

longtemps l’aventure d’être sera cet unique parfum 

paradis des pavillons de chez nous

calés contre de gris et bleus bosquets engazonnés

Brassens et la camarde

Raymond Prunier

Brassens ou le désaccord parfait 

Ed. Mille sources 2022

Pour toute commande: gilbert.beaubatie@gmail.com

ou 05 55 26 27 77

25 € + 3 € de port

Ce livre n’est pas seulement une sorte de commentaire de son œuvre ni même seulement de ses paroles; ce livre prétend faire également entendre la musique de Brassens. 

Quand le lourdaud dit: la musique de Brassens c’est toujours la même chose, il ne sait pas à quel point il dit vrai. Ce “toujours la même chose” est son excellence; on peut le dire tout autant de Picasso, de Montaigne, de Racine. Cela porte un joli nom : c’est son STYLE. Autant dire: ainsi fut-il présent sur cette terre, voilà ce qu’il a apporté en propre à son art délicat. 

C’est un roulé fameux qu’il a imposé à nos tympans. Il a cent fois répété qu’on ne devait pas entendre sa musique… ou alors comme une musique de film, suggère-t-il. Il cultive le sombre des accords, trois doigts le pouce, il sait que cela n’a rien d’original. Je prétends qu’il invente une ritournelle qui fait pièce au temps contre la mort obligatoire; il a écrit “Le Gorille” pour dénoncer la peine de mort, mais la dénonciation de l’autre mort, la vraie, celle de tous, de chacun, l’inévitable, rôde également toujours à l’intérieur de chaque chanson. C’est le fait des très grands artistes, c’est à cela qu’on les reconnaît: la mort est là, on ne la voit pas, on ne l’entend pas, mais elle est là constamment tapie dans l’ombre, comme elle l’est dans nos vies dites quotidiennes. La mort dort derrière nos vacations, son oubli fait d’une certaine manière notre possibilité de vivre, de rire, de chanter. Mais jamais aucune seconde n’est semblable à la suivante. Or, la chanson est justement cette répétition; elle n’est nécessaire que parce que le refrain impose sa manière frémissante et obstinée. La chanson est dès lors un moyen royal pour faire la nique à la camarde, dont Brassens nous parle si souvent, en forme de murmure, pour nous confier sa crainte hélas justifiée. 

Rien n’est plus important dans sa musique que cette discrétion voulue. Il lutte insidieusement contre notre véritable ennemi, la finitude de nos existences précaires. Son fameux 6/8, ce trois en deux, est une course, une marche rapide, que l’auteur commente à satiété: c’est la mort qui est l’objectif réel, c’est la course à l’abîme qui est mimée. Le roulé incessant imite les vagues qui s’avancent monotones et donnent un décor régulier qui permet à l’auteur de bâtir l’aventure drolatique: fondations immobiles et mouvantes (le bateau dérisoire des “copains d’abord”) sur lesquelles la mélodie peut monter et donner sa pleine saveur. La régularité des sons permet à la mémoire de garder en son cœur (et jusqu’à notre mort) la puissante hypnose cathartique de ses chansons qui nous bercent en riant et  qui sont surtout, on le voit bien, autant de consolations.

été 1

fragile gris bleu de chez nous 

qui s’ouvre azur cru de midi

nous échoit un vent fluide agité

toujours l’ouest agrippe les cheveux

et mes mains rêvent d’arrêter la houle

pour écouter une seconde d’éternité

solstice

le solstice est le vrai nouvel an

je soupèse les cadeaux du printemps

la lumière s’attarde sur son plus long sourire

fruits et blés sont à deux doigts de donner

je note que le piano des pluies

oublie un temps ses doigtés

à l’aube du déclin nu

dans ce jour sans fin 

ma joie capte la main du jour ouverte au plus large

et voici le rouge

teinte maîtresse

couchant fier de son empire

qui ne cesse de s’étendre

mais avant

cerises et coquelicots seront ciel et terre

avant la nuit un récit de couleurs s’inventera 

où jaunes et bleus vont se disputer le vert la vie

puis entre le chaud de ma présence 

et le froid de la voie lactée

les étoiles vont finir par gagner 

plus tard plus loin

c’est la loi de nature

mais le jour éternel planté dans l’année

affirme en ce présent

que j’aurai bien tenu

vie des roses 

les rosiers frisquets de l’aube

embués immobiles 

chantent à bas bruit 

l’arc du jour et ses lents déploiements

les boutons cousus dans la nuit

amorcent l’éclosion

ce florilège savant des roses

qui vont maquiller les lèvres des maisons

au pied des seuils avenants

elles passent la matinée

à se coiffer les pétales sous la brise

et lorsque sonne le vif de midi

les bonjours des tiges frémissent une dernière fois

la rosée aspirée par la lumière n’est plus

l’ombre donne alors le la du repli

forçant les belles à s’ouvrir encore 

puis la brise de l’après-midi

se joue des coupoles de couleur

la vigueur ne sert plus 

qu’à déflorer plus vite

tapis de grâces frêles

un velours rouge recouvre les plates bandes

des volets claquent quelque part

je crois qu’au crépuscule les rosiers saignent

il est tard

on frôle minuit

demain tôt le jour refleurira

ainsi vivent les rosiers 

aux alentours du solstice