marelle

le silence emplit la cour
je marche sur le gravier
pendant que des corbeaux
froids s’abattent aux confins
des parois de béton
et l’on entend la voix
de craie des maîtres gris
qui crisse de savoir sec

l’appel de quelque chose
d’autre marque sautée
cascade dans ma cervelle
les univers se troublent
je rêve de fondre sur place
comme on se jette à la rivière
l’amour n’ouvre sur le tangible
que quand on joue à la marelle

ciel et terre sur l’asphalte
éveillent un rêve stimulant
galets et danses habiles
animent de vrais faux-pas
où l’on joue sur le langage
des avenirs d’acier trempé
et les voix enfin chantonnent
des issues contre l’abandon

Quiétude

Il est des pauses en début d’après-midi de mai qui suspendent et le temps et le vent cependant que parvient par la croisée ouverte le parfum des bouffants chèvrefeuilles qui là-bas s’entassent tranquilles sur des grillages de fortune, murmures de jaunes plus que pâles accrochés aux limbes gris dans l’ombre des toits stridents, et le calme s’avance sur des pizzicati de cordes que j’entends très pointues tandis qu’un vieux hautbois souffle en majeur la mélodie hors temps que la mémoire suggère pour ouvrir l’espace encore et je me dis que le jardin à portée de main donne à écouter plutôt un cor anglais, plus grave, plus terreux, héritier des immenses friches qui furent autrefois décorée de moulins naïfs et guindés, à deux pas de l’endroit « où s’épousent les chênes et les peupliers d’argent ».
Tiens, c’est le Hölderlin de « En souvenir de » qui me retrouve au plein de cette quiétude et je sens que l’esprit s’élargit, il parle dans le poème d’un voyage vers les Indes, c’est bizarre, je ne m’attendais pas à le retrouver ici, cher ami, le cher ami qui chante au bord de la Garonne, près de Bordeaux, qu’il orthographie Bourdeaux ; si la quiétude me suggère cette rêverie c’est que le poète voit le monde de très haut – il s’agit sans doute du bec d’Ambès – et qu’il voit surtout très loin. Or, il ne bouge pas et son rêve s’élargit encore pour se clore sur une pointe connue que l’on se murmure souvent entre amis, comme une formule magique ; mais je préfère citer la dernière strophe en entier, espérant qu’on y entendra ce qu’il y a de plus beau :
« Mais les hommes sont maintenant
Partis chez les Indiens,
Là-bas par la pointe venteuse,
Au long des vignes, là
Où la Dordogne descend,
Où se conjugue, ample comme la mer,
À la Garonne magnifique
Le fleuve, et part. Mais la mer
Prend et donne la mémoire,
Et l’amour aussi attache assidûment les yeux,
Mais les poètes seuls fondent ce qui demeure. »

La noblesse et l’angoisse

Quoi de plus comique que la noblesse ? Des siècles durant, des femmes et des hommes se sont crus d’une nature supérieure : sang bleu, générations successives, héritages divers en formaient les attributs. La particule « de » qui rattache à une terre – le moindre « fossé bourbeux » (Molière) faisant l’affaire – on était plus grand, plus fort, enfin on possédait en plus ce rien indéfinissable qui coulait dans les veines. Cela donnait droit à des pensions, un château ou un manoir, on appliquait à ce hasard des vertus morales et il a fallu attendre le XVIIIème siècle pour que l’on commence à remettre en cause cette immense absurdité du « bien né ».
C’est un rêve d’enfant : tout enfant se croit fils de roi et Proust nous décrit longuement la rapide déchéance de ces rêves risibles tout en observant avec acuité les préjugés de cette noblesse défaite de justifications rationnelles. Plus c’est absurde plus c’est puissant. Adossée au vide, la noblesse s’effondre sous les coups de boutoir du premier conflit mondial. On se demande cependant avec perplexité comment de pareilles stupidités ont pu être colportées si longtemps dans les populations de nos pays.
C’est qu’il faut à l’être humain ces grandes figures qu’il a côtoyées dans l’enfance ; les adultes ont tous les droits, ils forment la principale préoccupation des petits : les adultes habillent les rêves des petits d’une grandeur réelle, hautes ombres dominantes et qui rassurent, permettant à l’enfant de dormir en toute quiétude. Mais le petit une fois adulte et formé par cette dépendance ne peut accéder à lui-même sans se défaire de cette emprise rêvée, ce qu’il a bien du mal à faire lorsqu’il n’a joui d’aucune éducation digne de ce nom, et son imaginaire habité de grandeur ne peut finalement qu’approuver un monde dans lequel la noblesse domine. Tous les textes libérateurs de Voltaire, de Rousseau, de Kant et de tant d’autres consistent à éduquer l’esprit, à lui faire toucher la peur d’être libre et à le défaire de cette angoisse inutile.
La noblesse et l’ignorance – couple infernal qui permit la transmission des pires préjugés – ont été vaincues par l’éducation : celle-ci n’est rien d’autre qu’une lente sortie de l’enfance où la raison vient mettre un peu d’ordre dans les délires puérils de nos rêves ancestraux. En cette période de crise civilisationnelle, quoi de plus important que de rappeler cette évidence : l’éducation est sortie de l’imaginaire naïf, elle peut se faire dans la douceur persuasive et a un rôle capital à jouer. Enseigner est alors un métier à nul autre pareil, le plus important sans doute puisqu’il remplace l’angoisse de vivre sous la domination par la liberté de l’esprit.

Kafka, Le Château et nous

Il n’aime pas la métaphore et écrit, dans le silence neigeux du village où l’on s’efforce de le guérir de ses difficultés respiratoires qu’il sait fatales, l’histoire d’un homme à peine nommé (la lettre K est figuration d’un être dont bras et jambes arpentent et désignent le vide) qui veut trouver sa place puisqu’il a été appelé au village en qualité d’arpenteur : il ne sème que troubles et confusions diverses – l’arpenteur est agent d’un remembrement probable, ce qui dans une société rurale est l’équivalent d’une révolution.
Si je ferme les yeux, si je songe à ma propre vie, puis aux images suscitées dans ma mémoire – réussites, hontes, rebuffades – et que je leur accole celles qui sont décrites dans le roman au cours de conversations interminables,  je constate avec étonnement que la superposition joue à plein, jointement de mon réel vécu et des scènes contées dans la fiction. Je ne force pas le trait : les situations sont certes dissemblables, mais le fond de l’affaire correspond en tous points à ce que j’ai éprouvé durant toute ma vie provisoire… Provisoire, voilà bien par exemple la sensation que j’agite en moi lorsque je songe à mon existence, de même que j’ai toujours cru à la réalité d’un château. Je vais tenter d’être clair à propos de ce fameux château : tout enfant rêve d’être fils de roi, château, tout jeune homme espère que la vie le comblera, château, tout homme exige que le monde le reconnaisse tel qu’il est, K. et le château, tout citoyen a été pris dans les rets d’une administration aveugle contre laquelle il a tempêté, château encore, château toujours. (La quasi-totalité des villes et des villages de nos contrées sont dominées par un château ou les ruines d’un ancien bâtiment qui fut le lieu du pouvoir.) Or, nous savons bien que nous ne saurons jamais ce qu’il est advenu de nos rêves, de la grandeur espérée, de même que nous ne saurons jamais si ON nous a admis tels que nous sommes : le château de Kafka n’est pas une métaphore mais un mot qui regroupe tous ces rêves incertains. On notera que « bâtir des châteaux en Espagne » (ce que nous avons pu rêver… c’est incroyable !) se dit dans la langue du texte : « Luftschlösser bauen », mot-à-mot : construire des châteaux en l’air, or, c’est exactement ainsi que K. voit le château et c’est ainsi que le conteur nous le présente. Le héros, K., est un SDF qui ne cherche pas seulement à exercer un métier, il exige qu’on le reconnaisse officiellement : qui n’a rêvé d’être pris pour ce qu’il est réellement, non pas un rôle social seulement, un rouage parmi d’autres, mais un être humain qui devient ce qu’il est dans toutes ses dimensions ?
K. étouffe. Kafka aussi, physiquement c’est sa maladie, mais aussi dans le monde qui l’entoure. Aller au château (qui est le désir central du récit), c’est chercher une justification à sa vie, et je sais bien que cette recherche n’a pas de fin, que tant que je respirerai cette quête sera à la fois interminable et vaine. D’où le caractère fragmentaire de l’œuvre, sa non fin qui est la vraie fin de notre existence. Max Brod, l’exécuteur testamentaire et ami de l’écrivain, nous révèle dans une postface ce que Kafka avait envisagé comme fin possible : K. meurt et tandis  que les habitants du village se rassemblent autour de lui, un ordre du château parvient trop tard pour reconnaître l’existence de l’arpenteur. Ironie de toute existence, où tout advient trop tard, comme pour l’homme de la campagne dans la parabole : « Devant la loi ».
Reste le château, notre vrai moteur, forcément imaginaire, et dont Kafka ne fait pas la critique loin de là puisque c’est notre condition, château autour duquel volent des choucas, dont le nom tchèque est Kafka… et lorsque des corbeaux s’abattent dans mon jardin, je souris en pensant au récit de Kafka, comme s’il venait me rejoindre un instant dans le petit silence de mon impasse.

parfums

aller au bois c’est fouler des parfums
je sais bien les nuances mais l’œil est écart
alors que le miel poivré des chèvrefeuilles
rend grâce à notre corps qu’il embaume
impalpable comme le temps mais plus proche

le pas le sait avant que je le veuille
et le gris des halliers ne vaut pas la fragrance
alors que le ciel moiré s’ouvre entre les feuilles
il est une trace qu’on inspire sous le dôme
sur la table du vent où l’on progresse

vivre au bas du vallon d’une avance mouillée
que rien ne gâte est une danse de la peau
alors que le fiel des soirées où seul sur le seuil
je songe sur la place qui dort sous les aulnes
déjà faible souvenir auquel je m’accroche

il n’est de foi qu’à la houle sans fin
et rien ne pense que les odeurs rares
alors que l’appel soigné du bouvreuil
lève un silence encore face à la somme
incalculable des ententes qui s’approchent

la loi des roulements qu’on cueille
au creux des mains vient et repart
alors qu’elle et lui s’empoignent dans l’accueil
franches présences où dans la nuit se frôlent
des doigts amples au vent des porches

instants

l’éclat crème de la croisée close
suggère un chant si banal et droit
que la tension de la peau qui me tenait
s’efface laissant place à des pas
ponctuant les secondes velours et joie

plus de glas même au loisir ouvert
où j’erre passant le chenal du jour
voici que l’action découvre le beau et que naît
sur cette place un sens que je n’attendais pas
situant ma ronde du jour dans la loi

le la du thème se défroisse et j’ose
penser que la terre s’installe à son tour
dans la révolution du beau là sur la haie
où la glace mordait avant que le froid
et l’an fondent pour s’enfouir ici ou là

l’aplat des ciels se creuse et pose
sur l’air un franc et calme émoi
où la passion très tôt renaît au vrai
grâce aux instants où l’on s’embrasse en joie
remuant les atours du bout des doigts

l’éclat des mêmes pensées roses
allège le temps souvent pâle et froid
si bien que la maison des os qu’enchaînait
l’acide des ans se tasse et se tait loin de moi
n’inquiétant plus ni ce jour ni ma joie

Gifles, fessées et autres tortures

Lorsque le fort mésuse de sa puissance sur le faible on le qualifie à juste raison de lâche. Il en profite… et l’on s’indigne et l’on se demande comment une pareille chose est possible dans une société policée. Battu comme plâtre pendant mes dix-huit premières années, je sais qu’il n’y a guère d’action plus destructrice pour un enfant que de le battre ; les parents qui le pratiquent souvent ou de temps en temps ne considèrent que leur propre colère et ne voient pas la destruction profonde qu’ils provoquent chez l’enfant. Je ne me référerai pas aux psys et autres –logues, pour eux c’est l’évidence ; pour demeurer optimiste je citerai René Char (Les Matinaux p.58) où « L’adolescent souffleté », malgré les coups, se retrouve à la fin engagé dans une voie possible ; s’il s’éveillait malgré tout « il se tiendrait droit et attentif parmi les hommes, à la fois plus vulnérable et plus fort ». Je ne connais aucun texte qui soit plus émouvant et précis dans sa description du processus de récupération de soi après les coups. Il n’en demeure pas moins que battre un enfant est un crime impardonnable qui dans un ou deux siècles apparaîtra comme une ignominie stupéfiante, un moyen-âge de carte postale où les parents étaient de sombres brutes.
J’entends la superbe de la doxa, ce visage bonhomme ou bonne femme, gras et plein d’assurance qui, souriant, vient vous dire avec aplomb qu’une bonne gifle ou une bonne fessée n’a jamais fait de mal à personne. Ils évoquent ce faisant leur propre expérience d’imbécile superbe qui fut parfois châtié jadis et dont ils prétendent qu’ils n’en ont gardé aucun traumatisme : que ne voient-ils dans ces coups les prodromes de leur propre bêtise prudhommesque et les stigmates de leur suffisante insuffisance ! S’ils prêtaient l’oreille – c’est leur supposer une attention à l’autre qui justement leur fait défaut et les amène à cogner sur les petits – s’ils écoutaient, ils entendraient les remuements des coups qu’ils reçurent, les insomnies et terreurs qui furent engendrés par les ridicules engendreurs.
Les coups marquent pour la vie et de manière si profonde qu’il est difficile d’y être attentif, une fois l’enfance terrible écoulée. On refoule, on ne tient pas à y resonger et il faut bien des années et des recherches intérieures pour s’avouer à soi-même : eh oui, j’ai été un enfant battu. La plupart du temps, une fois adulte, celui qui fut un enfant battu et qui se souvient vaguement l’avoir été relativise (« oui, oh, un peu de temps en temps, mais c’est une broutille ») et trouve mille excuses à ses parents de ce comportement ignoble. Il le répète d’ailleurs avec ses propres enfants, c’est bien connu, mais surtout, il cache à sa conscience la terreur subie quotidiennement. Je sais que les parents ont mille « bonnes » raisons pour le faire : situation sociale dégradée où l’enfant est le seul lieu possible de vengeance pour les humiliations subies au quotidien, frustrations économiques et autres « bons » motifs du genre : leurs propres parents les battaient etc. Il n’empêche : le mammifère humain est parmi les êtres vivants celui qui met le plus de temps à devenir adulte et il a besoin durant ses dix huit ans de maturation de l’inverse exact que je résumerai en peu de mots : amour, amour, amour. Plus on donnera de tendresse plus –comme une plante qu’on arrose régulièrement – la croissance sera aisée et la vie adulte ouverte au maximum du bonheur possible. Les coups sont dans ce cadre des cicatrices ineffaçables, des blessures inexcusables, des manquements absurdes au plus élémentaire respect de l’autre (l’enfant).
On s’inquiète à juste titre des femmes battues (voir ma pièce « Des Illusions, Désillusions »), mais qui ne voit dans cet acte monstrueux la suite des coups vécus dans l’enfance ? Ce qui vaut pour les femmes vaut pour les enfants. Rien ne justifie cette barbarie et on peut gager que si un jour les coups envers les petits venaient à être éradiqués, les êtres humains vivraient dans une plus grande harmonie. Car le respect dû aux enfants apprendrait aux adultes que l’autre en général est digne comme soi-même d’être respecté. Mais le parent violent justement ne se respecte pas lui-même, tout est là, et s’il se voyait faire (ce qui est le minimum que l’on attend d’un être humain) il prendrait conscience de l’absurdité criminelle de sa brutalité.
Pour en finir provisoirement je reproduirai ce passage éloquent de Montaigne (Livre II, XXXI) :
« Entre autres choses, combien m’a-t-il pris envie, passant par nos rues, de dresser une farce, pour venger des garçonnets que je voyais écorcher, assommer et meurtrir par quelque père ou mère furieux et forcenés de colère ! Vous leur voyez sortir le feu et la rage des yeux… et avec une voix tranchante et éclatante, souvent contre qui ne fait que sortir de nourrice. Et puis les voilà estropiés, étourdis de coups ; et notre justice qui n’en fait compte, comme si ces boiteries et claudications n’étaient pas des membres de notre chose publique.
Il n’est passion qui ébranle tant la sincérité des jugements que la colère. Aucun ne ferait doute de punir de mort le juge, qui, par colère, aurait condamné son criminel ; pourquoi est-il  alors permis aux pères et aux maîtres d’école de fouetter les enfants et les châtier étant en colère ? Ce n’est plus correction, c’est vengeance. Le châtiment tient lieu de médecine aux enfants : et souffririons-nous un médecin qui fût animé et courroucé contre son patient ? »
Je suis naturellement en faveur d’une loi qui réprime de tels agissements. Le privé ne justifie pas tout et rien n’est plus urgent que de mettre un terme définitif à ces cruelles perversions encore admises dans nos contrées qui se prétendent civilisées.

La lettre à “Son”

Le petit devenu grand, croissance heureuse, éclate de rire dans ma mémoire, enfant aux mille jeux abreuvé de mille contes, hanté par la joie qui lui brille aux yeux lui donnant une force ravageuse qui suscite l’amitié spontanée ; il glisse sur l’océan du temps, ne marche dans aucune combine sociale qui pourrait le normaliser, vit à Londres, la ville aux cent peuples, skater, il flotte au-dessus du plancher des vaches, refuse de traîner les pieds, court pour dépasser le temps afin de s’en rendre maître.
Et te voici trentenaire ; avec toi cependant rien n’est jamais triste, les déconvenues même prennent des allures de soulagement, tu es d’une indifférence magnanime envers tes propres petits déboires, un haussement d’épaules suffit, surtout ton rire, ton sourire qui attire l’autre et dans le même temps l’inquiète, car en ce temps de gueules d’enterrement tu fais figure d’original, alors qu’au contraire tu es nature, frais, empressé vers l’autre qui n’en demandait pas tant, en bref, lorsque tu es dérangeant c’est là où tu es le plus toi-même et pourtant il te suffit de paraître pour que ton éclat s’impose, grandeur et modestie mêlées. Tu es solaire.
Je sais pourquoi : tu as été élevé avec la plus grande liberté, l’indépendance d’esprit a vite été ton empreinte et nous avons tenté – tout en rappelant constamment la loi – de t’ouvrir au maximum sur le langage et la joie de vivre ; nous n’avons jamais donné raison à tes incartades contre le monde, mais en secret – et tu le savais – nous te comprenions parfaitement. Et puisqu’il est question de révolte, le père que je suis, ton père, s’étonne en toute ironie de n’avoir jamais connu la fameuse révolte du fils contre le père ; il y a là un manque qui m’amuse car enfin tous les ouvrages sérieux de la doxa présentent cette hostilité comme nécessaire. Mon amour pour toi enfant, s’est vite mué en admiration devant ton insatiable curiosité et ton refus systématique des normes ; courber la tête, ça jamais, et c’est ainsi que nous avons franchi avec toi tes dix-huit premières années ; le nuage d’amour qui t’entourait de toutes parts est devenu confiance ; nous t’avons fait confiance, une confiance aveugle, totale, et tu nous as rendu au centuple ce don accordé de plein gré.
Te voilà un homme, un adulte au plein sens du terme, responsable, devenu ce que tu es, nullement contraint par les obligations du quotidien et si je pouvais te donner quelques conseils – mais en matière de bonheur ce serait plutôt à toi de m’en donner – je dirais ceci : continue de donner, garde ta fraîcheur, use et abuse de ton rayonnement, ne renonce jamais à chercher le bonheur et moque-toi du reste. Que ton rire submerge ceux que tu côtoies partout où tu passes et garde tes distances avec le monde qui nous tire vers le bas, le commun, le prêt-à-vivre. Ta puissance qui n’écrase pas est ton plus bel atout, reste ouvert et confiant, sois toi-même toujours, cher Son…

absence des oiseaux

certains matins les oiseaux boudent le monde
malgré les cimes nouvelles et la sève
le vent neutre poursuit sa course
mais ce vieux ruisseau impalpable
de l’air fuyant est veuf d’ailes filantes

nos étoiles de jour si bruyantes au coucher
raffut dans les brins ils se pressent
cherchant leur ultime place avant la nuit
les plumes s’arrachent et voilà qu’à l’aube
leurs appels absents m’enlisent au lit

j’attends l’heure où ils vont faire vivre
le ciel à la blancheur de grève
qui n’offre semble-t-il aucun espace libre
aux mille pointes trilles verticales
et je rêve d’eux immobile et tendu

par la fenêtre j’écris au tableau blanc
les vacations qui m’attendent ce jour
et tandis que je songe aux malades gisants
je perçois les aigus des chants revenus
ce n’était pas eux mais moi qui dormais

quittant l’enfance où les draps me tenaient
ce temps où les cris écrasaient leurs gazouillis
trop futiles sans doute à mes tympans cognés
je me lève saisi de reconnaissance
envers ces enfants du présent délivré

Soixante-deux printemps

Dans l’attente du temps net de l’été titubant, les lointains alourdis de nuées, teintes encore dures d’avril, voient la vigueur des azurs virer à l’effondrement dans la brume monocolore des demi-saisons où tout tergiverse.
À l’avant les branches se secouent dans le gris comestible de leurs arbres frappés de mille métamorphoses crues et c’est souvent une manière d’explosion neigeuse empruntée aux fontes des montagnes et remontant par la sève jusqu’aux moindres ramilles, flocons en fleurs.
Plus avant encore, alentour, les maisons s’habillent de blanc, fenêtres et portes se maquillent pour séduire le promeneur averti dont les pas résonnent jusqu’au fond des chambres, frémissement régulier du gravier chaleureux contant le passage d’une vie.
Je m’étends à mi-pente du champ ahuri de croissance et mon corps se laisse recouvrir du feu frais des jeunes pousses, bain de jouvence dans l’eau bleue de la rosée, vin de vigueur qu’on boit par la peau et dont les senteurs sucrées rappellent ces baisers qu’on dépose avec ferveur sur les cous des bébés.
Ce faisant je surprends un craquement de digue, rupture des os de nos années, blocage éruptif des muscles que je croyais décidément plus souples et me voilà grippé de partout mesurant mes crampes en alarmes rouillées et c’est tout d’humilité que je me redresse sur les coudes, songeant, le regard perdu vers les lointains brumeux, combien est judicieux le décompte de l’âge en printemps.

Qu’en est-il de “Traces de Pas”?

“Traces de pas” paru en 1995 chez Calligrammes,  a obtenu le prix du livre de Picardie. On peut le trouver ici.

Si ces trois derniers jours j’en ai fait paraître quelques pages, c’est simplement à titre documentaire, afin que le lecteur intéressé puisse découvrir un peu de son contenu. Les articles qui suivent traitent de la même manière d’autres grands esprits du passé : Racine, Jean-Jacques Rousseau, Goethe, Hölderlin, Schubert, Chopin, Nerval, Proust.

L’idée centrale est un constat qui revient à imaginer, au-delà de la critique littéraire commune, un PAS qui un jour pesa sur la terre que nous foulons encore aujourd’hui, PAS que l’on entend toujours à cause de la présence indéniable d’un style propre qui résonne à nos tympans lorsqu’on lit ou écoute ces esprits exceptionnels. Mes rêveries sont donc des échos de leur présence vivante.

Lorsque j’ai écrit ce livre il y a quinze ans j’étais comme aspiré par leur présence, j’hallucinais leur vie à partir de leurs textes. Naturellement, suivant la personnalité choisie, l’accroche est différente et alors que je mêle des détails biographiques précis pour Jean-Jacques, on peut ne pas comprendre tout de suite dans le chapitre intitulé “Draps” qu’il s’agit de Racine. Cela m’apparaît sans importance. J’ai laissé se développer ces personnages qui hantent ma mémoire de la manière qui leur convenait le mieux: je ne commente pas ces grands esprits, je décris les échos qu’ils éveillent en moi. Ce faisant, je les amène dans notre temps, non pas pour en dire naïvement leur actualité, mais pour décrire à travers eux la persistance de notre culture dans les temps où la vraie lecture lente et patiente semble être peu à peu abandonnée au profit d’une lecture non subjective, neutre, scientifique qui défait ces trames au lieu de les faire revivre. Ce livre se situe ainsi à la croisée peu probable qui miroite vers nous avec insistance: entre lecture et écriture. On peut le lire comme un ouvrage sur le style, comme un chant, un appel, une fiction basée sur des personnages réels qui vécurent un jour et demeurent nos phares.  On comprend que ce n’est pas un livre de critique sur ces auteurs, mais un livre de lecture écrite, une approche toute subjective, ainsi que chacun de nous le fait lorsqu’il se débarrasse des notes de bas de page ou du ton magistral, et se jette dans l’oeuvre sans d’autres repères que le livre qu’il tient en main. Je m’en tiens à la littérature primaire, le texte de l’auteur et rien d’autre. J’entends son pas, je dis ce que j’entends: le pas gravé de Montaigne, le glissement sur la glace de Goethe, l’absence de pas chez Nerval etc. Chacun d’eux a dans l’aventure de sa vie une avancée physique spécifique, un pas,  qui se traduit par le style que j’entends chanter. J’essaie de restituer ce chant à partir de leurs traces splendides.

Je me permets en une modestie toute teintée d’ironie de classer ce petit texte du jour dans la catégorie: Actualité puisque ce petit livre existe toujours et doit poursuivre sa vie. Après tout il n’a que quinze ans, c’est le bel âge…

Montaigne : Traces de Pas, chapitre 3

Ce texte constitue le troisième chapitre de mon livre: “Traces de Pas” (cf. Bibliographie)

Panique

Seul, au milieu de sa vie, un homme marche dans son château. La mort lui a ôté son meilleur ami et il a laissé toute activité. Il pourrait continuer à s’engager dans les folies à peine réelles du monde : la France a besoin de représentants qui comprennent vite et s’expriment avec aisance ; on l’enverrait ici ou là régler des conflits et avec un peu de chance il deviendrait ministre, à moins que des événements imprévus ne le précipitent dans une oubliette.

Mais le corps de Montaigne est devenu lourd. Ses pas sur le parquet et les tapis font vibrer les murs et sa présence s’impose à lui-même comme une vraie question. Chaque pas est une interrogation qui se retourne contre lui. Chaque vibration imprime à ses pensées un tour nouveau, inattendu et que l’inactivité des longs après-midis fait résonner jusqu’au centre de chaque heure, de chaque minute. C’est un temps où les secondes même ressemblent aux grains de sable du désert : aucune n’est justifiée par la suivante ; elles s’entassent sans se connaître sur la grève désolée des ans. Alors tout est possible et le pas se dérobe sur le matériau fuyant : il a l’impression que sa vie s’en va grincer ainsi jusqu’à sa mort. Pensées et sensations s’entrechoquent en vain. Son existence est une panique inutile, une chimère féroce qui l’embarque vers des horizons toujours différents. Le soir, par la fenêtre, il observe les pierres qui glissent vers le bas de la colline, au long de cette hauteur de « Montaigne » où le penseur niche comme un oiseau sans proie.

Un matin d’avril il cueille la première corolle d’une rose trémière qui pousse au pied de sa tour entre deux pierres et lui demande : « Que fais-tu là ? Comment es-tu venue jusqu’ici ? » Le jardinier, qui passait par là, pense que les livres ont rendu fou son pauvre maître.

Les jours viennent au devant de lui et exigent qu’il fasse un pas, un pas qui ne se contente pas de faire vibrer les murs, mais un vrai pas qui ordonne et commande à la suite des ciels changeants, car il est tellement seul que le temps qu’il fait vient rejoindre ses humeurs et l’habite tout entier. S’il fait beau, il est sec, intouchable et nu. S’il pleut, en revanche, c’est la mélancolie et il n’a rien de plus urgent que d’aller serrer la main du palefrenier, simplement pour avoir un autre qui palpite un instant dans sa paume.

Le soleil d’été fait éclater les meulières à même les murs. Il faut marcher. La moisson fut bonne mais les chaumes tremblent pour rien. Ses os craquent sur le chemin, son tibia renâcle, sa cheville se coince contre une pierre. Il n’a plus le primesaut de la jeunesse et quand l’Aquitaine est écrasée sous les rayons d’août, à midi, il s’enfuit dans sa tour, boit un verre d’eau tiède et compte les battements de son cœur sans savoir pourquoi. Le temps le tient dans son étau et son corps l’entraîne peu à peu dans une sorte d’asthme métaphysique. Montaigne est à la fois le prisonnier et la prison.

Pierre

Partout les pierres l’enserrent, l’encadrent, l’enrobent. Il a en garde le château naturellement et la corvée n’est pas mince, mais il y a aussi la « montaigne » de pierres sur laquelle il se dresse, avec le prénom du père en prime, sans oublier cette maladie dite de la « pierre » qui vient ironiquement le narguer jusqu’au fond de son corps. La pierre est décidément son signe et les mille livres qui se dressent sans sa librairie sont autant de pierres levées qui lui font des appels et l’invitent à venir les rejoindre.

Au début, il n’ose pas. Les livres forment un mur qui le dépasse et contre lequel il cogne sa tête de périgourdin cultivé. En lisant pourtant, il écrit les choses qui lui viennent comme ça au creux du livre et il s’en empare un peu en lui mangeant les marges. Il sème ses premiers cailloux dans la mince bande que la prose abandonne, mais c’est bien, ça suffit, c’est bon. Par ce détour il effectue sans en avoir l’air le dérapage qui le mène à sa pensée. L’essentiel est de ne pas mordre directement dans la pierre, il se casserait les dents contre ces dalles qui l’écrasent encore. Lentement il s’installe dans le détour, dans la feinte qui fera sa fortune.

Vient un moment où les marges débordent, où le prétexte du commentaire devient un texte. Il est alors là, dos aux livres, et le plus naturellement du monde il entre de plain-pied dans l’écriture. Ce second glissement est le pas décisif car cette fois la feuille est vierge et l’attaque de la plume doit être réussie.

La première trace est la bonne. En fin d’après-midi, au début du mois de septembre, il affirme son pas dans l’escalier qui mène à sa librairie. La pierre a vibré sous son poids et le papier posé à la hâte reçoit les premières entailles. Il a toujours su qu’il en viendrait là. Il faut l’imaginer debout, il pèse de tout son poids sur l’écritoire, toute l’antiquité et son père sont dans son dos, son buste est légèrement incliné et il sent que son corps peu à peu se dénoue, se redresse. Il n’écrit pas, il grave. C’est d’emblée le bon ton, la hauteur de vue, la phrase qui s’inscrit dans le marbre. Tout vient avec bonheur ; c’est la gravure contre la gravelle, à la mort qui le poinct il oppose un poing ferme et clos. On verra bien. Ce n’est pas mal, et puis après tout, ce n’est qu’un essai.

Homère (Géographie): Traces de Pas, chapitre 2

Ce texte constitue le deuxième chapitre de mon livre “Traces de Pas” (cf. Bibliographie).

Ulysse parcourt la Méditerranée de bout en bout mais comme il n’y a pas de pôle pour les pensées de l’homme, comme à tout instant il a perdu le nord, il lui faut une arme infaillible ; la ruse ; c’est l’aiguille du compas qui indique le chemin tortueux d’Ithaque.
Le problème est que les eaux ne laissent pas de traces. L’étrave a beau creuser dans les prés bleu, la nef n’abandonne aux vagues aucun souvenir. Certes il y a un moment d’émotion quand les mille tremblements du sillage hésitent un instant ; on croit qu’elles vont emplir toute l’étendue des eaux de notre présence ; mais soudain, précipitamment, elles s’en vont se coucher sous les lames naturelles de la mer, et c’est comme si personne n’était passé. Que faire alors de cet immense désert où nos pas ne pèsent plus ? C’est pourtant notre vie qui est là devant, à l’infini, bien au-delà de cet horizon que nous fixons déjà avec angoisse. Il faudra désormais aux mots une force peu commune pour faire jaillir de la masse salée des noms propres qui tiennent et résonnent plus fort que tous les océans.
On s’imagine souvent que l’aède en sait long ; mais non, il est aveugle autant que nous ; seulement il fait le premier pas, il ose s’engager dans la grande flânerie mouvementée, plantant au passage des balises arbitraires que l’hexamètre aux pieds sacrés assoit sur le fond commun des eaux. La mer était inquiétude, irrésolution, et voici qu’en la nommant du haut de sa cécité virile, en disant l’Olympe et le Styx, Troie et les Colonnes d’Hercule, il quadrille notre vie, il offre à notre existence des ancrages sur lesquels nous exercerons durant des siècles notre rêverie fascinée.
Sa boucle aux mille noms rassure. À la vague il oppose un flot de mots agencés savamment. Tant de hardiesse est terrifiante. L’aède sait qu’il fait le travail des dieux. Avant que le chant ne s’apaise Ulysse devra donc s’humilier au milieu des cochons et surtout, puisqu’il faut sauver celui qui parcourt le monde en le nommant, massacrer ceux qui prétendent en plus avoir le droit d’aimer.
Ce sang est le souvenir des combats contre les hommes-loups, bien sûr. Mais il semble qu’il est aussi l’anticipation de ce qui va être notre deuil à l’instant où nous retrouverons dans la salle de bains sous les feux de la glace notre visage qui palpite au présent. Nous avions oublié la veine des tempes qui effraie et nos yeux qui s’enfoncent jusqu’au tain nocturne du miroir. On a beau passer sa main sur le front et les joues, contrairement à ce qui se passe parfois dans les livres, les yeux restent enfoncés et les pommettes boursouflées à jamais par la lame de fond du temps. Le livre c’était le bon temps. À la fin il faut toujours s’arracher aux caractères noirs et retrouver le blanc des heures, le pâle infini des jours qui s’en vont et des actions qui n’ont rien d’homériques.

Histoire: Traces de Pas, chapitre 1

Ce texte constitue le premier chapitre de mon livre “Traces de Pas” (cf. Bibliographie).

En ce temps-là le corps était présence sur la terre, traces de pas d’abord, et les flancs des bêtes et des gens brisant les brindilles, ouvraient sans cesse des voies jamais frayées. C’était aussi le temps où les hommes et les animaux se livraient une guerre sans merci. Patiemment, les hommes traquaient l’animal : ils levaient le front parfois, scrutaient un instant les lointains bleu, puis ils revenaient aux traces, couraient, tuaient et quand s’achevait le repas sous les ombres de la clairière provisoire, ils somnolaient le ventre plein jusqu’au cœur de la nuit où ils se faisaient parfois surprendre et dévorer par un carnassier en chasse.
La vie était dure mais le combat devint vite inégal car l’homme, les yeux rivés sur la boue et la branche, apprit à lire. Dans la trace laissée il déchiffra aisément le poids, la taille, enfin il devint malin, savant. La bête mourait maintenant presque à chaque fois, étonnée qu’on lui résistât. Le soir de ses victoires l’homme se mit à emplir l’air des vibrations de ses cris, et le syllabes et les noms jaillirent pour célébrer son triomphe. Désormais, le lieu du carnage était nommé et quand le chasseur mourait il avait droit à un jardin de mots. C’est dans ces temps-là qu’on inventa l’écriture.
Pourtant certains hommes demeuraient loups, refusaient de changer et s’enfiévraient de jalousie à la seule vue de ces traces volontaires. Ils se ruaient sur les stèles, leurs bifaces cognaient jusqu’à ce que la pierre gravée éclate en morceaux : alors, braillant des malédictions, ils jetaient au vent les lettres fracassées et les ossements frais.
Quelques fois des graveurs s’attardaient sur le souvenir du héros dont ils avaient noté les exploits. À deux pas de leur œuvre ils rêvaient là debout : ils avaient tant de peine à se défaire des mots et des morts, surtout quand les reflets du couchant venaient jouer sur les pierres tombales. Tandis qu’ils hésitaient entre la mélancolie et la joie, les sauvages les surprenaient et le massacre était atroce : que pouvaient-ils avec leurs styles et leurs poings délicats contre les haches des brutes ?
Plus tard, la tribu inquiète revenait sur ses pas et découvrait le sacrilège. Il fallait collecter les éclats et enterrer les braves dans les larmes et le ressentiment. La nuit, au cœur de la forêt, on ne savait plus qui était mort et qui était vivant, et les ombres et les pierres se mêlaient en un chaos épouvantable que les torches vacillantes projetaient sur les cimes des arbres ténébreux.
Ils passaient le reste de la nuit autour du feu à ruminer des plans contre les hommes-loups. Ils dormaient un peu vers le matin, mais en rêve les traces écrites leur dansaient sous les paupières et le réveil avait des accents de bonheur en harmonie avec le soleil levant.
Ce fut au cours d’une de ces nuits blanches qu’un esprit audacieux, après une discussion orageuse et compliquée, imagina pour les écarter, pour les dérouter, un système de fausses pistes. On allait les emmener dans l’infini du feuillage serré tandis que la petite troupe brouillerait sa propre trace. L’effet fut immédiat : les hommes-loups se perdirent dans leur poursuite jalouse. Aucune voie n’était plus fiable et ils s’égaraient d’autant plus aisément que leur colère ne connaissait plus de bornes. La troupe libérée de la pression des loups poursuivit désormais sans souci sa progression savante.
Parfois on entendait les hommes-loups hurler dans les halliers ; alors au centre de la clairière, les graveurs se défaisaient un moment de leur sérieux, échangeaient des regards entendus, puis reprenaient leur précieuse tâche, tranquilles. Il va de soi que les hommes-loups, après avoir parcouru ces chemins qui ne mènent nulle part, retrouvaient la droite voie avec un sourire désormais civilisé, ayant compris dans l’aller et le retour l’ironie de toute existence.
Ces voies sans issue sont ce que nous avons de meilleur. Nul doute que la littérature n’a depuis lors jamais perdu ce pouvoir de nommer, de dérouter et de ramener chez les hommes les loups égarés.

La fusion (scène de théâtre)

Deux chaises et deux tables séparées par une cloison fictive ; au pied de chaque table une poubelle de bureau : la situation des objets est parfaitement symétrique pour le spectateur, les tables et chaises se situant à égalité d’espace aussi bien en largeur qu’en profondeur. Christine est côté jardin, Bertrand côté cour, chacun est assis sur sa chaise. Elle écrit sur un bloc de feuilles. Bertrand repose sa tête sur ses bras croisés sur la table et semble sommeiller. De temps à autre il redresse la tête, on le voit souriant, puis il repose sa tête tout le temps que dure le monologue de Christine.

 

Christine :         (La voix est solennelle lorsqu’elle lit ce qu’elle écrit et redevient naturelle lorsqu’elle réagit à son texte) « Je t’écris cette lettre, mon cher… » (Elle hésite, jette la feuille) Non, non, ça c’est nul ! : « Mon très cher Bertrand… » Non, non, non, zut alors ! (Elle barre, puis déchire la feuille et la jette au panier) « Mon amour… » (Elle se recule en faisant grincer la chaise, elle se balance un moment sur les deux pieds arrière de la chaise) Voilà, c’est bien ça, mon amour, c’est très bien (Elle tape sur la feuille de son stylo), c’est tout à fait ça, je suis son amour, il est mon amour… Continuons : « Je veux te dire que je ne peux pas vivre sans toi ». (Elle relit, lève les yeux) Non, non, ça c’est trop direct, et puis ça n’est pas dans le ton allons, réfléchis, réfléchis ! (Elle barre, puis jette la feuille) « Mon amour, je pense à toi toujours depuis notre rencontre… »  (Elle barre, se lève d’un bond, la feuille pendante à la main. Elle s’adresse au mur fictif la séparant de Bertrand) Tu vois, rien ne me vient, je voulais… je voulais te glisser un mot sous ta porte, mais non, vraiment, ce que je veux c’est le baiser que nous avons échangé dans l’ascenseur. Quelle idiote d’avoir dit que j’avais à faire et que… et que… oh, je t’aime tant que ma nuit fut pleine de tes bras, de ton sourire, ai-je rêvé, dis-moi ai-je rêvé ? Ah oui, je t’ai vu toute cette nuit, tu me tendais les bras (Elle tend les bras, lâche la feuille) Quelle idée stupide de lui faire un mot ! Bien une idée de gamine ça ! Tu n’es qu’une gamine ! (Elle pose ses mains sur la paroi fictive et Bertrand de l’autre côté s’est levé aussi et pose ses mains contre les siennes.)

Bertrand :         Comment te dire derrière ce mur qui nous sépare que depuis hier soir le monde a basculé. Oh, Christine, le moment qui a suivi notre baiser où nous avons échangé nos prénoms. Ce furent nos seuls mots. La terre semble avoir cette nuit tourné dans l’autre sens… non, qu’est-ce que je raconte ? Ton baiser me semblait pourtant sincère pourquoi n’avons-nous pas passé ce samedi soir ensemble ? Et quelle pauvre nuit pleine de rêves agités. Je te vois, je te vois… non, justement, je ne te vois pas, je t’entends, c’est curieux comme j’entends tes pas, le bruit de l’eau qui coule dans l’évier, j’ai l’impression que tu chantes… non, tu ne chantes pas… (timidement) tu chantes ?

Christine :         Je suis là, je suis sûre de toi, je l’ai senti à tes bras qui me serraient ; comment se fait-il que j’ai osé te dire que j’étais occupée ? (Ils lâchent leurs mains) Mais je n’avais rien à faire. C’est drôle déjà l’autre jour, je t’ai croisé dans l’escalier, quand il y eu cette panne d’ascenseur. J’ai vu tes yeux verts, ton teint d’enfant, tes pas sûrs qui sonnaient comme un appel que je n’ai pas voulu entendre. Quelle ironie d’habiter à deux doigts de celui que l’on aime ! Quelle bêtise de t’avoir dit que j’étais occupée. Tu as dû croire que…

Bertrand :         C’est bizarre, j’ai eu l’impression que tes cheveux tes bras tout ton corps me voulaient, mais lorsque tu m’as dit gênée que tu ne voulais pas entrer avec moi dans mon studio, j’ai bien entendu que tu te forçais. Mais au fait, oui, c’était ça qui m’a retenu, peut-être es-tu déjà comment dire, déjà prise… déjà occupée des pensées d’un autre, ça ne peut être que ça, je ne vois pas d’autre explication, peut-être es-tu pleine de la présence d’un qui n’est pas moi et tu m’as embrassé pourtant… pourquoi ? Je n’ai pas rêvé, c’était sincère pourtant, pourtant, toute cette nuit que nous aurions pu passer ensemble, tu es déjà mon amour alors que tu ne le sais peut-être pas. Oh, tant de peut-être ! Je devrais…

Christine :         Ce n’est pas rien de donner un baiser, un vrai baiser long et doux… si tendre. Que te dire maintenant ? J’ai eu peur ? Oui, j’ai eu peur.

Bertrand :         Je t’entends, je te vois, non je ne te vois pas. J’ai eu peur quand tu m’as dit : « Non, excuse-moi, je suis occupée ». Tu m’as doucement repoussé. Je t’ai crue. Je n’aurais pas dû. Non, j’ai bien fait. Par respect je crois. Mais j’aurais dû aggraver ma voix, et j’ai parlé du bord des lèvres, j’étais tellement ému, c’était trop doux. Oui, trop tendre…

Christine :         J’ai pensé toute la nuit que tu étais peut-être comment dire, pris par une autre, déjà pris, déjà occupé dans ton esprit par une autre, mais alors pourquoi m’as-tu prise dans tes bras, comment interpréter ce beau geste timide et ferme à la fois. Tu es timide ? Tu es pris par une autre ?

Bertrand :         (Il pose ses mains sur la paroi et elle pose ses mais contre les siennes une nouvelle fois) Oh c’était tendre, c’était doux, je n’ai jamais connu quelqu’un comme toi ; brune, yeux en amande, je t’ai rêvée, ah oui, tiens, au fait, je ne me souviens plus. C’est tellement confus. Peut-être as-tu les cheveux châtains ? Oh, je ne sais plus ; je me souviens de tes bras voilà, oui tes bras qui me serraient si fort que je n’ai pas osé respirer. Je m’en veux d’être si timide. Je suis tellement farouche… farouche… farouche… J’ai peur de quelque chose ? (Sans le vouloir elle ôte ses chaussures comme en un geste machinal) Un bruit, tiens, de l’autre côté. Là je ne rêve pas. J’appelle, tant pis… (Murmure) Tu es là ? Dis-moi tu es là. Dis, dis-moi ! (Il parle plus fort) Si tu es là parle-moi, je t’en prie.

Christine :         (Elle ôte ses mains et colle son oreille à la paroi fictive) Je te parle là, je t’entends, on dirait que tu parles au mur. C’est pour moi. C’est à moi de refaire ce que j’ai empêché hier. C’est à moi ? Oui, c’est moi qui ai refusé, disant que j’étais occupée. Je dois réparer ça. Je vais l’appeler.

Bertrand :         (D’une voix forte) Christine, tu es là ?

Christine :         (D’une voix forte) Oui, je suis là. Je t’entends. Tu es réveillé ? Dis, tu es réveillé ?

Bertrand :         Quelle question !

Christine :         (Elle crie)Attends j’arrive ! J’ai besoin de… j’ai besoin de

Bertrand :         J’ouvre…

                        (Ils se précipitent sur le devant de la scène et s’étreignent)