J’aimerais revenir sur mon ancre, là où la barque dérivante se pose un jour à jamais. Évoquer l’esquif c’est dire la mort que nul n’esquive… pauvre jeu de mots, comme si le mutisme caché derrière le ‘mot’ annonçait le silence qui me prendra un jour au collet. La barque va de-ci de-là sous les saules qui saluent bien bas jusqu’à effleurer mon corps embarqué sans nul retour, passage cher à Montaigne souriant et lucide. Une voix suggère qu’on n’évoque pas impunément la faux cafardeuse ; qu’on le fasse ou non ne change rien et si l’envie me prend de le faire, toi qui es sans doute immortel dans ton présent, passe ton chemin ou plutôt laisse passer la barque ; sache cependant mon ami que la paix fatale te viendra aussi bien qu’à ma voix. La gorge se serre de songer à bientôt et la gorge se dénoue de goûter ce tantôt où la tiédeur d’avril inonde les yeux et les eaux, elles qui roulent imperturbables sous le premier soleil. Ce petit rien de temps, ce léger de l’instant lesté de ma présence a des silences secrètement entretenus par les mots que je jette comme galets précieux, m’essayant pour sourire aux ricochets menteurs (puisqu’aucune pierre jamais ne flottera de même que toute vie, tu l’as compris, ne se conçoit sans la compagnie-gravité de la mort). Ainsi la barque va-t-elle d’un bord à l’autre ; de la lumière du ciel au gris tranquille de la pierre sur laquelle on grave discret le nom de qui fut vivant et quelques chiffres nets pour dire la seule chose sûre que l’on saura de toi, de moi ; mais là encore ce n’est qu’apparence car les dates relèvent d’une convention qu’ailleurs on peut bien lire autrement. Je ferais mieux de goûter l’autre bord où le soleil donne à plein sur les eaux, miroitements peut-être, apparences encore, mais que le régal des yeux soit notre viatique et si je me lasse, je peux fermer les paupières, oiseaux, clapotis, frissons et parfois cette voix remontent de loin, ma mémoire de toi, ta mémoire de moi, et soudain quelque chose s’ancre en plein midi, verticalité de l’instant où nous cessâmes d’être seuls dans l’esquif. Cela seul demeure.
une chanson
errant dans la nuit des sapins
silence aux lèvres je me pris à chanter
un vieil air plutôt gaillard où l’amour
peu canaille se résumait à un baiser
elle portait un chapeau de paille
et selon la tradition des paroles
refusait naturellement l’offre
si je ne l’épousais pas sur le champ
je m’aperçus dépité combien cet air
était rouillé les paroles pire encore
j’avais beaucoup lu mais ma mémoire
ne me laissait monter que les pires clichés
c’est alors que j’aperçus entre les troncs
un chapeau de paille qui dansait
je pressai le pas vers les prés ouvragés
à l’orée le soleil n’éclairait qu’un vieil épouvantail
Ma chance
Le passage des vies roule avec la mer et lorsque nous voilà jetés sur la grève, plus pauvres que Job, nous avons intérêt à être bien lotis en parents, notre vraie richesse, car il est faux d’affirmer que nous pouvons choisir notre destin, que l’intelligence par exemple se construit à force de travail : il y aura ceux qui en auront envie et tous les autres qui seront trimballés, incapables d’infléchir la courbe de leur destinée, ils n’ont aucun choix, nous n’avons aucun choix. Né chez les analphabètes, je serais demeuré, une fois hors du nid, tel que mes parents furent. Ceux-ci ne furent pas des aigles, mais j’ai pu justement ruer hors de la condition qui m’était inscrite au front dès les premiers balbutiements de conscience et je me souviens qu’à huit ans j’étais leur critique le plus acharné : cette disposition spéciale me vint de la violence qu’ils me firent et les aurais-je aimés, j’eusse été aspiré dans le maelström grave de leur bêtise féroce d’adultes accablés par une existence pauvre, hésitante, peureuse qu’ils menèrent jusqu’au bout à force d’habitudes rances et de dépit haineux. Ce fut ma chance : je lus dans leur jeu dès les premiers tours de vie, leurs inepties suscitèrent ma rage de savoir, je n’eus de cesse de quitter leur pauvre village répétitif et d’entrer dans la vie de l’esprit où la liberté se conquiert à force de travail, de passion, d’ouverture d’esprit. J’ai préludé longtemps sous les coups mais je me doutais, à cause des sensations fortes et des émois farouches, que je ne serais pas fait de leur âpre folie et de leurs errements ineptes.
La vraie richesse de parents convenables ne fut pas mon lot, mais je me construisis hors sol, très tôt, un univers spirituel à l’inverse de leurs visions haineuses et je découvris des richesses dont ils n’avaient aucune notion. Je n’ai à cela aucun mérite, il flotte en effet parfois autour de certains enfants un halo intouchable où l’esprit se déploie, c’est un chant d’ouverture où les mille chemins chatoient sans qu’ils le veuillent, c’est une chance que j’ai saisie au beau milieu de la musique folle où je me réfugiai comme on le fait d’un nid. À l’ombre des grands airs – je dois tout à Bach, à Beethoven, à Mozart – j’entendis aussi autre chose, sorte d’exhaussement de ma sinistre position de victime promise, telle qu’on la voit s’agencer lourdement chez les enfants abrutis par la bêtise parentale. La musique ouvrit d’autres chemins et si je pratiquai la militaire, l’idiote du village, j’en avais une autre dans les disques que je savais savante et douce et forte, si dynamique qu’elle fut la source de tout le reste. Le reste, plus tard, fut un flot de livres, un océan d’idées, et je songeais alors avec volupté, en pleine conscience ceci : à chaque fois que j’ouvre un livre, je m’éloigne un peu plus de mes parents. Né dans un monde ridicule et violent, le destin (qui n’est pas moi et n’a rien à voir avec la volonté) m’a mené hors d’eux, loin d’eux, à mille lieues de leurs remuements fades et glauques, si bien que lorsque je me retourne et que j’observe froidement l’espace franchi, j’ai bien du mal à établir une continuité – qui pourtant est inscrite dans mon corps – entre l’enfant que j’étais et l’adulte advenu.
berceuse
les cimes se rapprochent
là où tu lis une branche lourde
posée à mi chemin du ciel
où clignent mes yeux tes yeux
cherchant le bouclier d’Orion
hasardeuses constellations
les signes se raccrochent
là où tu vois la brume louche
rosée déjà dans la main du ciel
et la ligne du regard bleuit
l’enfance où nous étions
cahoteuses imprécisions
et tes mines sous le porche
là où luit la lune rouge
oser un plein chant de ciel
tu signes de ton art de nuit
des serments où nous sourions
ah les heureuses inventions
du rêve
Une visite
Elle ramena sa robe bleue sur le devant d’un geste rapide du bras.
– À qui ai-je l’honneur ?
– La visiteuse.
– Ah, très bien, dis-je en écartant la porte de la maison qui racla sur le pavement gris.
Désagréable. Je songeai qu’il faudrait un jour glisser des rondelles à l’intérieur des gonds afin de surélever l’ensemble.
– Prenez donc la peine d’entrer !
– Oh, dit-elle, je ne fais que passer… et comme je demeurais contre la porte elle franchit le seuil et effleura mon bras.
– Je ne peux pas rester, mais il faut que je vous dise…
– J’ai fait quelque chose de mal ? demandai-je en avançant sur ses talons.
– Ah, mais rien du tout !
Il me sembla qu’elle étouffait un rire. Elle s’approcha du feu déclinant.
– Vous vivez mal, c’est tout…
Elle fit demi-tour et le tissu épais de sa robe fit trembler un vaste volume d’air ; j’entendis tinter la cuiller dans le bol de thé que je venais de poser sur la table.
– Vous vivez mal, reprit-elle en arpentant la salle à manger cuisine.
Elle semblait vouloir mesurer l’espace de ses pas insistants. Je m’installai sur la chauffeuse les mains jointes en éventail.
– Vous ne voulez pas vous asseoir ? J’ai là un excellent thé de Ceylan et…
– Non, non… je passe, je passe…
– Vous disiez ?
– Vous vivez mal… Trois fois !
– Trois fois ?
– Cela fait trois fois que je vous le dis.
– Oui, oui, je vis mal.
– Voilà, voilà, c’est tout.
Elle marchait toujours de long en large, s’arrêtant parfois pour redresser un cadre ou passer sa main sur les étagères poussiéreuses où les livres, le dos tourné au monde, dormaient debout. Je me souvenais bien de quelques peccadilles :
– Il y a prescription, tout de même, murmurai-je.
– Qui vous parle d’une faute ?
– J’imagine…
– Vous imaginez, vous imaginez ! Ah, imaginer, c’est sûr, vous le faites très bien !
Elle haussa les épaules, ralentit le pas puis se planta face à moi, une statue. Visage impeccable, nez droit, yeux indéfinissables, main droite levée ; ses cheveux bouclés partaient sous un voile bleu, divisés selon une raie qui agrémentait doucement le haut du front. Elle sourit.
– Tu devrais vivre.
– Vivre ?
– Eh bien oui, au lieu de regretter les instants et de compter les jours à l’aide de textes abscons !
– Des textes abscons ?
– Oui, enfin, bref, peu importe, écris si tu veux, mais cesse de parler du temps passé. Le temps c’est moi, et je passe, donc inutile d’en rajouter.
– Mais, fis-je encouragé par son tutoiement, je fais ce que je veux, je suis libre.
– Libre, libre… Ne perds pas ton temps avec ça, puisque la loi, c’est moi. Laisse faire. Ne regrette rien. Occupe-toi de l’instant.
– Il n’y a rien d’autre ?
– Non, rien d’autre que l’instant présent. Mais j’en ai déjà trop dit.
Je me levai précipitamment pour l’empêcher de partir. Pour une fois que je la tenais, elle allait tout me dire. Je me lançai :
– Qui es-tu ?
– Ne t’occupe pas de ça.
Elle se retourna.
– Excuse ma vivacité, je suis pressée… le temps, le lieu… Tu comprends ?
Je fis oui de la tête. Elle avança dans le couloir, posa sa main sur la poignée et dans le raclement de la porte, murmura :
– Euh, pour les textes… euh… continue.
Je lus dans son superbe regard qui soudain me parut gris une approbation heureuse. Elle effleura ma joue du bout des doigts puis elle disparut sur la place, je la vis avancer dans les rues poussée par le temps, son ample robe dansait, bleue puis blanche, un nuage.
mauve
L’ange tend le bras en direction d’un versant (où gît dit-on le tombeau de Brunehaut) : un mauve tout de bois vêtu s’étend à contre-jour sur le dos de la colline ; d’où vient-il ? Il me dit : ce lieu est à peine caressé par le nouveau soleil. Je suis allé y mesurer mes pas : ce n’est que gel et feuilles froissées, les arbres attendent. – Qu’attendent-ils ? – Que la terre basculant davantage sur son axe dépasse suffisamment l’équinoxe de printemps pour que le soleil atteigne le creux du vallon où l’hiver couve encore. Les bourgeons qui se serrent et tremblent encore vont éclater graduellement sous les rayons à venir. Il sera temps pour le mauve de s’effacer devant le vert qui guette, toute tendresse contenue ; la couleur froide se mêlant à l’ocre nouveau dégagera les limbes repliés et c’est alors que le printemps l’emportera sur cette trace d’hiver persistante.
Je pensais qu’il en avait terminé et comme je retournais à mes travaux d’écriture sur la belle saison il murmura comme pour lui-même : il est une cinquième saison entre la nuit et l’éclat où nous allons sans savoir (comme je vole entre ciel et terre). C’est un temps d’avant que nous portons en nous entre le froid bleu et l’ardeur rouge de nos intériorités vives ; quelque part avant la naissance, nous demeurons dans l’attente du soleil, de la pleine saison parlée où la raison se déploie, se déplie, à l’image de ces feuilles en gésine, tassées, mille serrements qui se feront verts, le vert du monde naissant. Ce temps mauve, lui, est en nous, ce bois encore gelé nous dit le silence évité des oiseaux et fui des fleurs, c’est avant la parole, un instant retenu qui rappelle ta page et mes ailes blanches. Ce mauve est nécessaire à l’explosion des voix.
Le silence de Chateaubriand
Il a beau nous conter avec une profusion de détails son voyage de 1833 à Prague, nous décrire les mille et un détours qui le retardèrent, les visages frais des filles de son logeur bavarois, les collines tranquilles de Bohême, sa prose légère se fait symphonie et sous chaque mot, chaque élément, chaque phrase, court un silence où l’on perçoit ses battements de cœur, forme de magie du vieil écrivain dépris de tout – il va saluer Charles X réfugié à Prague – qui s’écoute se taire en écrivant. Les longues phrases faussement lourdes sont un retard, elles s’acheminent lentement vers un futur bien réel, vers ce moment où il va cesser d’écrire ses Mémoires, mais le regret – avec la mort au bout – est repoussé de toutes ses forces par le velours serré de son style aux apprêts très voyants où court cependant une finesse tranquille de prosateur sûr de son rythme et de ses harmonies. Parfois au bout d’une phrase émerge un soupir dénonçant la vanité de son entreprise et l’on dirait alors un nageur qui reprend l’air en surface avant de replonger dans le monde du silence de la mémoire écrite. Il interrompt son avance de courriers prosaïques qui lui permettent d’ouvrir des blancs, de faire entendre le bavardage daté de ses correspondants, si bien que lorsque sa prose reprend, on soupire d’aise de retrouver le souffle éperdu de l’homme vivant qui se souvient, vision musicale de sa respiration inépuisable. La nappe continue des pas donne à entendre le passé dans son entier, tandis que le présent conté dans un silence de sépulcre chante les détails perçus que sa mémoire lui murmure. Un brin d’herbe, un chant d’oiseau, un filet d’eau lui suffisent parfois pour donner vie à ce qui fut et continue sans lui et qui demeure pour toujours présent à l’intérieur de son souvenir. Le silence qui hante ces évocations vient de ce qu’il n’oublie jamais le moment où il écrit, ce « bien plus tard » qui est son vrai présent de mémorialiste penché sur l’écritoire.
Ce matériau de base, le silence, est une enveloppe rude que le conteur projette constamment au devant de lui car il sait que c’est là que résonnent les harmoniques de son chant. Sans sa caisse vide le violon ne donnerait qu’un grincement de porte noire. Mais l’âme est à l’intérieur et si le ton rouge de Chateaubriand entre en écho avec notre sensibilité, c’est que les mémoires s’entrécoutent : mémoire du règne de Charles X, dernier des Capétiens, donc toute l’histoire depuis près de mille ans, mémoire de cette époque de Louis-Philippe où tout est perdu, et enfin présent où l’auteur se souvient d’un temps qui signa le fin d’une époque et que, décrivant, il lance vers le futur de ses mémoires écrites, avec ce minimum d’illusion qui lui permet de progresser dans son récit. Grâce au silence qui entoure ce chant aux multiples étagements nostalgiques, sa voix résonne inaltérée, d’une sûreté de trait que notre lecture écoute avec ferveur, présence vive dont les vibrations entrent en écho parfait avec notre propre présence et nous réconfortent au plein de notre temps qui va.
Vidéo de ma pièce sur la Révolution française jouée par des élèves européens
La pièce que j’ai écrite sur la révolution française et qui a été jouée en anglais le 17 mars 2010 à Hirson par des élèves de cinq pays d’Europe a été enregistrée en vidéo par le groupe anglais (thanks to Tony Baker!)et peut être lue sur Youtube aux références suivantes :
Partie 1
http://www.youtube.com/watch?v=az9trae3NpA
Partie 2 :
http://www.youtube.com/watch?v=UMF4cKwFvOo
Partie 3 :
http://www.youtube.com/watch?v=5nRuUYtL7OY
Partie 4 :
murmures
lorsque l’année a commencé
avec ses lisses lenteurs de glace
j’avoue que songeant à la neige
bouleversante je perdis mes appuis
et comme la terre rigidifiée
le temps me parut aboli et sans suite
la visiteuse couvrant les nappes
de sa longue cape bleu gris
désigna de ses cils l’univers
Vénus et les Pléiades reflétés
sur mon jardinet miroir de poche
et soupirant gaiement désigna l’orient
l’avenir était à l’aube sourde
où je marche guilleret adulte
désormais raccroché au tempo vif
allegro du concert général désarmant
où les fureurs cuivrées des soirs
se préparent tous les jours aux bosquets
tant d’appels de plumes perdues notes
jetées au vent et qu’on caresse distrait
c’est la crête du monde au lissé délicat
crème et brune la plume pèse à la terre
un soupir de visiteuse presque rien
autant que ces décasyllabes bancals
l’abandon de la mesure ce silence
ouvre pourtant un chaos que je tente
d’ordonner à la lumière du grand jour
où je vais solitaire dans la foule espérance
chercher des murmures dynamiques
que la saison distribue ironique
Autour de la Marquise d’O. Dialogue. (3)
Ce texte est le troisième sur le même sujet; voir 1 et 2 en cliquant sur les chiffres.
« a » pour auteur et « c » pour critique.
c : Quelque chose ne va pas.
a : Et quoi donc cher ami ?
c : Je ne suis pas votre ami.
a : Et qui êtes-vous donc ?
c : Le tout autre.
a : Rien que ça ? Ben dites-donc !
c : Ne jouez pas les malins. Vous dites que Rohmer abandonne le marivaudage lorsqu’il met Kleist en scène.
a : Ah, j’ai dit ça ? J’avais oublié.
c : Perdu entre vos poèmes, récits et considérations diverses, évidemment.
a : Et mes rêveries, vous oubliez mes rêveries !
c : Parlons-en de vos rêveries…
a : Dites voir, ça m’intéresse.
c : Non, pas maintenant, revenons à Kleist.
a : Comme vous voudrez. Oui, la Marquise d’O.
c : Vous dites qu’il abandonne le marivaudage. Nous entendons marivaudage en un sens positif évidemment. Inutile de donner des définitions, on comprend.
a : Oui, oui, bien sûr. Enfin, cette affaire de marivaudage… hem… Il faudrait tout reprendre.
c : Permettez-moi de résumer d’abord le récit, on y verra plus clair. Une forteresse italienne est prise d’assaut par des soldats russes. La Marquise d’O, fille du commandant de la place forte, va être violée par les soldats. Un officier russe s’interpose et sauve la Marquise du viol. Elle est évanouie. Il la viole. Elle tombe enceinte. Le soldat russe est envoyé en mission, revient, apprend que la Marquise a été chassée de chez ses parents. La Marquise fait paraître une annonce dans la presse pour retrouver le père de l’enfant. L’officier russe se présente. Ils se marient. Puis, elle lui interdit de l’approcher. Il faudra bien du temps pour qu’elle lui pardonne. C’est ça ?
a : Vous n’avez pas oublié grand-chose en effet.
c : Qu’ai-je oublié d’important ?
a : Elle est veuve, a déjà deux enfants au moment de l’horrible forfait.
c : Ce qui place l’acte au comble de l’atrocité. Son honneur ne lui appartient pas à elle seule, ses enfants et la mémoire de son défunt mari sont également touchés… et quoi encore ?
a : Ah, ça me revient. Nous n’avons pas évoqué l’ironie.
c : De l’ironie ? Une femme violée… étrange…
a : J’évoque ici une très haute forme d’ironie… disons pour faire bref, l’ironie de la vie.
c : Très grossièrement alors.
a : Tiens, puisque nous parlons de grossièreté, je vais l’être jusqu’au bout.
c : Ça promet d’être intéressant.
a : C’est bon, c’est bon… Tenez : supposons qu’un homme et une femme se rencontrent, que font-ils ?
c : L’amour.
a : Mais non, voyez comme vous êtes vous-même très grossier !
c : Je vous remercie !
a : Attendez : un homme et une femme se rencontrent : ils parlent, ils échangent des mots, ils ne disent pas ce qu’ils veulent, ils se servent du langage pour tourner autour du lit. Ils s’embrassent, enfin vous voyez, quoi…
c : Je vois très bien. De nos jours, ça s’appelle flirter. Ils ne se jettent pas tout de suite l’un sur l’autre. C’est même peut-être là le meilleur moment de l’amour.
a : Je vous laisse la responsablité d’une semblable assertion ! Disons qu’ils usent de codes, surtout dans ces milieux sophistiqués, une marquise, un officier… Vous vous rendez compte à cette époque, avec ces rôles sociaux, on est au maximum de la complexité.
c : Ça marivaude, quoi.
a : Oui, et dans notre histoire au contraire, rien. Il la sauve à la manière romantique du feu et de la soldatesque – jusque là rien de plus cliché – puis il la viole… et là le romantisme qui est attente et mélancolie s’en trouve tout inversé.
c : Il profite de son évanouissement pour la violer.
a : Oui, sur ce point précis il faudrait peut-être… comment dire…
c : Être plus précis. Je décris : Il la tient dans ses bras, elle est évanouie, il la touche, il est bouillonnant de colère contre ses soldats, sans doute la robe de la Marquise a-t-elle bougé, enfin quantité de petits détails qui ne sont pas dits mais qu’on devine et qui… comment dire ?
a : Excusent le viol ?
c : Non, pas cela… mais réveillent l’animal qui sommeille en chacun de nous, les hommes. La bête mâle.
a : D’autant qu’ils n’échangent pas un mot. Elle est évanouie. Si la Marquise avait pu parler, sa voix lui aurait servi de rempart.
c : Oui, la voix de la Marquise aurait éveillé l’humanité en lui. Il aurait entendu les interdits civilisationnels qui permettent une relation sexuelle consentie par les deux protagonistes, car seul l’officier obéissant à sa libido assouvit son plaisir. Un viol c’est ça. Mais revenons à votre ironie…
a : Ce n’est pas la mienne. Je reprends : un homme et une femme se rencontrent ; ils parlent, ils échangent, et là tout compte : on échange des regards, les goûts et les couleurs, on estime le grain de la peau, les gestes et le timbre de la voix. Je pourrais évoquer les parfums, les froissements de tissu pendant la marche, les effleurements légers, enfin je veux dire…
c : Oui, que voulez-vous dire ?
a : Je veux dire que ce petit théâtre du non-dit est la vie du monde. C’est la civilisation. Et dans notre récit, ironie suprême, ils couchent d’abord (elle contre son gré) et marivaudent ensuite, bien plus tard. Ce qui est l’aboutissement naturel, est ici au début. On commence par la relation sexuelle violente. C’est cette inversion que j’appelle ironie. La prise de la place forte est en outre une image limpide de l’acte.
c : Oui, oui…Au fait, il est passé où, notre Kleist ?
a : Et Rohmer ?
c : Oh, ce sera pour une autre fois. Ce récit est inépuisable. À bientôt !
a : À bientôt !
Maurice Leblanc: Alcor et La Comtesse de Cagliostro
Sans dévoiler le mystère de ce roman exceptionnel, je reviendrai sur un passage étonnant où la recherche d’un trésor est liée aux étoiles de la Grande Ourse : celles-ci projetées sur la terre du Pays de Caux reproduisent l’emplacement des abbayes et l’on apprend que le trésor se trouve auprès de l’une d’elles. Arsène Lupin devine qu’un mot est la clef du lieu où repose le précieux objet ; ce mot est caché dans une phrase latine : Ad Lapidem Currebat Olim Regina (la reine courait autrefois vers la pierre). On voit que chaque lettre initiale de la phrase latine forme le mot Alcor. Le héros s’aperçoit que ce mot désigne lui-même une étoile qui ne fait pas partie à proprement parler des étoiles de la Grande Ourse, mais qu’elle se trouve juste à côté de l’une de celles-ci qui est tellement brillante qu’elle cache Alcor. Ce mot d’origine arabe signifie épreuve. Il suffit pour la voir de fixer l’étoile brillante (il s’agit de Mizar) et de laisser aller son regard pour percevoir sur les bords de la rétine la fameuse Alcor. C’est une « épreuve » que les anciens utilisaient pour tester l’acuité des yeux. Projetée sur la terre, le lieu qu’occuperait Alcor va donner l’emplacement exact du trésor.
Je n’insiste pas sur la suite que l’on pourra lire ou relire, mais il me semble que cette technique proposée ici a une valeur inestimable pour la recherche de la vérité quelle qu’elle soit. Cette technique est simple : laissons-nous fasciner par notre objet, mais n’en quittons pas moins tout le champ alentour pour y voir clair. La lumière jaillit de l’errance du regard autour de l’objet qui nous occupe. Une leçon est ainsi donnée : lorsqu’on se heurte à un problème, il convient d’en observer attentivement tout ce qui l’entoure pour trouver la solution. Le trésor n’est pas dans la luminosité de Mizar mais derrière celle-ci, au-delà ou en-deçà. Que l’on s’éloigne du centre qui nous attire et nous aurons la solution. François Jacob raconte qu’il découvre ce qui lui valut le Prix Nobel en s’installant épuisé dans une salle de cinéma après une journée vaine où il a fixé son objet toute la journée sans trouver de solution. Il nous est arrivé souvent de voir surgir une intuition au moment où nous étions en dehors de toute réflexion. C’est lorsque l’on oublie ce que l’on cherche que l’on trouve ce que l’on ne cherchait plus. Les poètes ne fonctionnent pas autrement.
Si l’on revient à l’histoire contée, on ne peut qu’admirer la virtuosité de Maurice Leblanc, accumulation d’inventions stupéfiantes qui fait tout le charme élégant de ses récits : la citation latine, les initiales, l’étoile cachée et pourtant présente etc… ces détails mis bout à bout donnent une impression de tournis où jamais cependant le lecteur ne perd pied. Une telle allure confond et l’on se demande pourquoi l’œuvre de cet auteur d’exception ne figure pas parmi les grands du XXème siècle. Il y a cependant un avantage à cette relative méconnaissance (due à la vanité qui hante notre vision bien française de la littérature officielle) : ces textes sont peu étudiés à l’école et on n’en dégoûte pas les adolescents, ce qui permet de les découvrir seul, dans toute leur pureté.
On pourrait s’arrêter sur cet étonnement face à une œuvre aussi ingénieuse que puissante, mais quelque chose nous dit que le fin mot d’Alcor n’est peut-être pas le dernier. Le fond de l’histoire nous y invite : Alcor cache un autre trésor. On se souvient alors que Maurice Leblanc était un fin lecteur d’Edgar Poe et qui ne voit dans l’affaire évoquée ici brièvement une sorte de reprise de La lettre volée, où Dupin (Maurice Leblanc lui emprunte presque le nom du héros) découvre ce qui était caché en décalant le regard ? Pour conclure je me permets de citer le même Edgar Poe, père fondateur du roman policier ; cet extrait se passe de tout commentaire, mais on peut être sûr que Maurice Leblanc le connaissait parfaitement et qu’il lui a permis de stimuler son imagination pour écrire l’ébouriffante histoire de La Comtesse de Cagliostro . Ce passage est extrait de Double assassinat dans la Rue Morgue. Après une critique des méthodes Vidocq : « Il diminuait la force de sa vision en regardant l’objet de trop près », Edgar Poe ajoute un peu plus loin :
« On trouve dans la contemplation des corps célestes des exemples et des échantillons excellents de ce genre d’erreur. Jetez sur une étoile un rapide coup d’œil, regardez-la obliquement, en tournant vers elle la partie latérale de la rétine (beaucoup plus sensible à une lumière faible que la partie centrale), et vous verrez l’étoile distinctement ; vous aurez l’appréciation la plus juste de son éclat, éclat qui s’obscurcit à proportion que vous dirigez votre point de vue en plein sur elle. »
J’ai fait paraître : Deux Nouvelles de Maurice Leblanc chez Libretti (vol.19304 de Le livre de Poche), où la relation Maurice Leblanc-Edgar Poe est explorée plus avant, puisqu’une des deux nouvelles est une imitation avouée de Double Assassinat Dans La Rue Morgue.
La cabane
Tandis que je coupe les légumes, les cris des enfants, leurs rires et peurs me remontent irrésistiblement. Il a fallu ce printemps (éxubérance jouée soixante fois) et pas un autre, pour qu’au milieu des chants ininterrompus, à côté des arbustes qui s’habillent pour l’été, reviennent en plus grand nombre d’anciens précipités plus forts que le présent.
Souvenir.
Je tiens la main des petits, un de chaque côté, le pas est lent, je plie les genoux pour que ma prise ne les oblige pas à lever les bras; ils posent des questions, n’écoutent pas le début de réponse que je propose, parlent d’une cabane qu’ils rêvent de construire et d’habiter, et pris par leur mouvement – occultant ma propre enfance, cette ombre blanche – ma voix s’élève grave contre les milliers de chants d’oiseaux qui nous font cortège: – Nous la construirons en haut d’un arbre! – Oh oui, quelle bonne idée, dit l’une. – Comme ça, les renards ne pourront pas nous attaquer. – Et les loups non plus, dit l’autre. – Les loups non plus. J’évoque les chambres, une bleue pour la petite, une rouge pour le petit. – Oh oui, rouge comme… il hésite… rouge comme le soleil du soir. – Rouge orangé, dis-je, c’est ça orange comme la terre du soir. Je décris le toit de tuiles, rangées comme les fils d’un tissu, la gouttière, c’est important, et les fenêtres qui donnent sur la forêt entière; de là-haut personne ne pourra nous déranger… Oui, il y aura une salle de bain. Une objection s’élève dans le silence: – Enfin, il y aura quand même des oiseaux pour venir nous visiter. – Tu as peur des oiseaux? – Mais non, crie le petit, ce sont mes amis tu penses, ils ne peuvent rien nous faire! – On mangera quoi? dit-elle. – La forêt est pleine de bonnes choses: des noisettes par exemple. – Oui, par exemple, des noisettes bien sûr.
Je prolonge longtemps le rêve, agrémentant le tableau de détails précis, une entrée, un canapé, des meubles lourds, des tables, des chaises et tandis que nous prenons le chemin du retour et qu’au loin la voiture garée luit dans le couchant, ils lâchent ma main et me précèdent en courant. Le petit s’arrête soudain, se retourne et lance: – Notre cabane, ce sera comme la maison, en fait!
– Bien sûr, dis-je.
Je retire les légumes de la poêle et m’installe en souriant; ce n’était pas pour rien… les premières bouchées passent difficilement, puis le présent se réinstalle, meubles lourds, tables, chaises, tout est là comme autrefois, mais le silence…
perspective
impeccable déroulement du jour
à peine d’ombre vers midi
le pas ralentit à cause des parfums
sucres et épices venus du nord
portés par le vent horizontal
c’est un visage poudré à neuf
les chemins glissent menus
j’y vois les parements d’un habit
le vert se noircit au fil des heures
les collines vêtues d’églises froides
parlent en toute simplicité d’un temps
d’un temps perdu supplicié oublié
où la ville chantait tandis qu’en bas
les miséreux labouraient crânement
derrière encore se dressent les hauteurs
et là j’avoue que je ne sais plus
confusion des canons et des morts
par centimètre carré tant de casques
puis plus haut encore liseré perdu
un nuage qui respire semble-t-il
Début de paroles
C’est une esquisse de voyelles lactées s’élançant hors consonnes dans le silence gardé à chaud par les adultes profus qui se taisent soudain, les yeux concentrés sur la bouche énonçant ses premiers “a” (elle a répété pendant des semaines et débute sans prévenir); la petite devine l’attention des parlants, entend dans la rupture de leur flot une attente, elle essaie aussitôt de stopper: on a le temps d’entendre un roucoulement amusé, jeu de voix où des consonnes viennent exploser, manifestement mues par le manger de maman, non pas le moment où elle aspire le lait merveille, pures voyelles, mais celui où elle pince et pause, en puisant dans son corps exposé, lieu des consonnes. Le chapelet de syllabes qui s’ensuit va être mélange du désir vocalique et du physique consonnant: le squelette des consonnes va s’habiller de chair vocalisée. La soprano d’opéra seule en garde pieusement le souvenir ébloui et tragique.
Reverdie
… tellement fin et saoul que j’ose à peine poser mes pieds sur le champ dont chaque brin d’ivraie témoigne du chemin peu frayé à la verticalité dynamique et dont l’aspiration au ciel laisse à la fois admiratif et hanté de stupeur. J’ai peur de blesser. J’entends bien que c’est la loi de la vie, j’entends bien que l’on doit vivre et donc marcher, écraser, détruire ce que la sève s’évertue à lancer au plus droit, fierté fiévreuse, ouvertures d’une audace délirante, où un vert translucide domine au point de virer au gris lorsqu’un nuage avance rappelant la longue peine gravée au ciel des ramilles croisées sombres, c’était à quelques semaines d’ici, quelques jours. Le fracas de ces craquements d’écorces par millions, je l’écoute, tentant de ralentir au maximum ce temps qui trépasse à chaque pas de jour comme de nuit ; autant essayer de stopper la machine ronde, car ces innombrables élancements ne cessent d’être aspirés vers le ciel où je crois bien qu’ils nicheraient volontiers pour faire de la terre un paradis, ce lieu dangereux où les épousailles du bleu et du blé feraient mourir la sève et le temps, si bien que ( perdu dans l’habillement des halliers craquant de leurs coutures si utiles lors du voyage d’hiver et auxquels les pépiements en cascade restituent seuls un équivalent sonore) je me contente d’observer, désirs suspendus. Mais par un retour où je m’arrache à cette fascination, je constate que c’est à un nid que je songe, à un lieu où je serais suspendu entre le ciel et la terre – l’ange sourit -, lieu du temps lui aussi suspendu, cet à peu près silencieux où pour écrire on se retire du monde débordant d’allégresse. Durant cet exil, la visiteuse laisse tranquillement sonner ses pas sur l’humus ; je l’interroge du regard mais les froissements de sa bure étonnamment riche m’interpellent: qu’importe ton pas qui écrase et ta peur de blesser, qu’importe ton retrait, n’est-ce pas justement ce remuement universel qui te pousse à laisser monter tes chansonnettes artisanales, et n’es-tu pas tout compte fait partie intégrante de cette croissance effrénée lorsque tu en décris le décours ? – Je suis à la fois dedans et dehors, d’où le malaise. – Non, dit-elle, tu es entièrement immergé dans la saison. Interroge ton corps, il te le dira mieux que mes froissements murmurés.