Tiens, je vais revenir sur mes pas. Je crois que je cours en portant au bout du bras le pot à lait au couvercle clos, il danse au rythme de mes jambes, allégresse du corps volant, rasant les murs de brique terne dans l’avenue descendant du cimetière militaire ; j’avance avec le vent qui me soulève les boucles sur la nuque ; à l’écoute des chocs de mes semelles sur la boue du trottoir, j’essaie une mélodie entrecoupée de sauts qui évitent les flaques où je me vois débouler sur l’instant, je bloque sur mes deux pieds, repars, le pull tricoté me bat les flancs cachant presque mon pantalon court et trop large à la fois, soutenu par des bretelles dont je n’ai plus aucun souvenir, sinon que je devais en porter puisque c’était la mode de chez nous. Cette course m’est restée à cause de l’odeur bestiale de la paille : la cour de ferme, la laitière à la louche grasse, mes vingt centimes dans la main qu’elle me prend sans sourire, et cette chaleur épaisse presque lourde qui monte des ballots entassés alentour, caquètements des poules égarées, vaches meuglant quelque part derrière, le soin que je mets à repousser bien à fond le couvercle du pot dans la bousculade des voisins venus eux aussi à la curée. Une voisine me parle, murmure mon prénom, mais je suis si minuscule, tellement insignifiant que je n’ose pas lever la tête et il ne me vient plus qu’une envie, conserver contre mon corps l’énorme vapeur brûlante du lieu pour la porter en courant vers la maison ; le lait de l’espérance va tout régler, la maussaderie, la peur, les angoisses, d’ailleurs à l’instant un chien s’élance à mes trousses, aussi peureux que moi, il flaire mes mollets qui se ruent déjà en direction de la maison mère, mais je cours si vite qu’il cesse bientôt de me hurler sa terreur agressive.
Je cours parce que je veux être seul, défait de tout, courant, courant seul, au chaud, avec toute la chaleur animale sur la peau, paille, poules, vaches, voisins, bien à l’intérieur, sous mes bretelles, la belle chaleur jeune à dépenser, à livrer, à délivrer, au-dessus des flaques, des avenues, le cimetière loin derrière, c’est la nuit, la nuit, il est temps, les étoiles et les monstres pourraient bien, mais oui bien sûr, me dévorer, comme le chien qui n’en est qu’un avatar, à livrer donc ce lait chez moi, rameutant une énorme quantité de chaleur sous mon tricot de corps et que je vois se répandre dans les deux pièces cuisine incluse, magicien dans la maison frisquette, froide de vie, je ramène le plus vite que je peux le lait, vous savez ce liquide superbe, il est encore chaud du pis, il va apporter à la maison glacée un amour d’enfance vraie, valable aussi pour les adultes, les géants, ce biberon d’être, vive source épaisse de joies multicolores puisque le blanc ce sont toutes les couleurs tassées, rassemblées, vous allez m’en donner des nouvelles, parents, enfants, frère et sœur, c’est l’arc-en-ciel que je vous porte à bout de bras, la vie, la vie… On peut imaginer que comme pour Perrette, le lait se renverse. Non, hélas non, même pas de drame, mais bien pire : l’accueil mitigé, le lait mis à bouillir aussitôt « Donne-moi ça toi », enfin le banal, le lait banal… et rien qui cède au rêve du tout petit.
elle m’a laissé
elle m’a laissé sa carte
avec des collines et des fleuves
pour errer dans le temps
il n’y a plus d’espace tu sais
rien que la pluie si douce
et j’arpente tes rêves
passe le pont de bois
qui mène au hameau jaloux
où l’âme oui l’âme est endormie
depuis longtemps et même avant
elle m’a laissé chercher au pays
la visiteuse indiquée en bleu
je tourne en rond misère
il n’y a plus que des fantômes
rien que le soleil à cru
et j’arpente les parvis
passe les porches vides
et reviens vers la ville embuée
où les ronflements des moteurs
grincent de jour comme de nuit
elle m’a laissé sa statue
avec ses ocres et ses ombres
pour espérer contre le temps
il n’y a plus de désert
rien que les nuages roses
et j’arpente le soir florissant
passe les ponts valeureux
et reprend le chemin du pavillon
où j’entends la voix des enfants
de l’air plein des ramages à venir
être
être la terre et le temps
avancer comme elle sur les chemins encore drus et perdre sa voix pour la retrouver plus loin car il faut se taire pour que la parole s’élève dans les pages
être le son et le sol
résonner en syllabes craquantes pour crevant le silence donner à voir le réel à travers le tamis insensé des vocables ténus qui deviennent tangibles pourtant
être le vif et la voix
revenir sur la vibration de l’air alors que ce ne sont que des feuilles de carnet volées aux arbres mais débordant d’échos perçus dans les cimes
être l’ici et le midi
retrouver le méridien à travers sa progression de visiteuse et se dire que chaque lieu peut être partout du moment qu’elle se pose
être la dame et l’ange
écouter la rencontre de la terre et du ciel déflagrations communiquant véritablement alors que ces murmures presque muets miment en fait une absence
être réel et rêvé
avancer comme elle donc sur les voies musicales sa présence bleue aux cheveux son profil de fresque et son aube blanche piquetée de bleu encore dirait-on en fait une immense présence
être changeante et choisie
incarner dans l’absence le mouvement incessant du temps où l’on se croise se reconnaît s’élit et reprendre dans la glissade filée des syllabes tous les non dits
être charme et chaleur
ressusciter en plein vent l’espérance du verbe aiguille et foin je sais bien mais le côtoiement des mélodies fait renaître tant de rouge aux joues qu’on en est ébloui
Vers le sommeil
Moins une marche, un pied devant l’autre, qu’une progression d’une souplesse discutable, entravée qu’elle est par des brindilles fraîches, des branches souples qui cinglent derrière moi en un sifflement sec marquant ma conquête sur le chemin ; je dis conquête, je devrais plutôt parler de ce pas hanté par l’avance, par ce qui n’est pas encore, future découverte du lac aux cygnes impénétrables et droits sur leur col (toujours cette impression qu’ils portent une cravate, un jabot plissé qui trempe dans l’eau). Je me tourne dans le lit côté ventre à plat sur le matelas et je me vois écarter une branche de chêne qui me revient sur la nuque, je n’y prête guère attention et me dis que c’est simplement ma position qui m’a obligé à poser ma tête de côté provoquant cette douleur infime. La lumière inventée de toutes pièces dans mes yeux fermés et la chambre obscure, s’avance à ma rencontre, elle grésille dans l’air matin de cette avancée fictive, j’entends un ramage assourdissant et songe aux nombreuses évocations du silence de la campagne, comme si les oiseaux n’étaient rien ou rares, tandis que le raffut plaintif des branches se frottant sous le vent dans les cimes ajoute au brouhaha pépié une touche humaine. Le mot m’est venu sans réfléchir plus avant, mais humaine me fait sourire car c’est justement cette absence que je cherche, l’ange l’a dit, lorsque tu seras près des eaux, observe la surface huileuse, vaste miroir des nuages, et attends ; bientôt, alors, loin des humains tu me verras surgir puisque tu me dis que tu ne peux dormir sans m’avoir aperçu réellement (c’est-à-dire en songe) au moins une fois. Je serre l’oreiller bourré d’espérance et une fois encore je souris des plumes qui me touchent à travers la toile fraîche, elles me rappellent tout ce que j’ai inventé : oiseaux, ange etc…. Et il découvre enfin le lac au bout du chemin de l’éveil qui sombre justement dans le sommeil. Il n’y croyait plus, mais la solitude, notre état naturel, et le sourire de l’ange ont eu raison de sa conscience. C’est tellement drôle que je crois bien qu’il dort en souriant.
éveil
pousser la porte
qui grince en ouvrant sur le soleil
très antique explosion
d’une journée neuve juste froide
comme il faut
le saut du seuil est un accueil
salut des perce-neiges
qui têtes courbées en abat-jours
se déplient sous l’air cru
et persistent modestes malgré le gel de nuit
regarde vers le ciel
crie l’ange à mes yeux endormis
encore collés des rêves
je revois l’ocre thé puis le pain
remâché distraitement
tant j’étais attentif aux appels des moineaux
regarde reprend-t-il
toits cimes sapins et cathédrale
tout est repeint de bleu
les blés s’allument aux ornières
du bout des pas le temps de vivre est décompté
c’est la vieille loi
soufflée par la visiteuse qui claque la porte
Approche de la visiteuse (2/2)
Si je la nomme mystérieuse, c’est qu’elle nous est proche, sa voix rare n’est pas faite pour éclaircir sa fine obscurité, je la sens toujours là et si l’ange parfois avec son ironie particulière croise son chemin et tente de freiner son avance, elle l’écarte en souriant d’un petit mouvement de main et lui, d’habitude obstiné et drôle dans sa fraîcheur céleste, se dérobe d’un coup d’aile, modeste frisson d’effacement. Il le fait d’autant plus volontiers qu’il sait qu’elle n’a aucune part dans ses agissements, lorsque l’aube et le couchant s’embrasent ou que le soleil nous fait cortège avec ses rires et prolixes survenues entre deux nuages : ce n’est pas du domaine de la visiteuse, et quand elle le chasse ainsi du bout des doigts, elle lui signifie qu’elle est venue non pour enchanter directement le jour mais pour affirmer au présent le perpétuel passage; voici plus précisément ce qu’elle lui murmure de sa voix insistante ; « Je ne te suis pas dans tes jeux de feu follet, j’étais là bien avant et si tu ne me connaissais pas, c’est que tu n’avais pas le regard suffisamment affûté. Maintenant, tu sais. Oui, tout est passage, et même l’instant où je le dis. Reste, cher ange, que je t’aime et ce n’est pas que passage. »
Je reproduis ici quelques mots saisis (et répétés par l’ange) au hasard de son bref dialogue avec elle ; il me semble, à y réfléchir, que ces propos ne s’adressaient pas uniquement à l’ange, mais aussi un peu à moi, toujours en quête d’un point fixe qu’à défaut d’un autre mot je nomme écriture. Aimer, écrire, c’est tout un.
Approche de la visiteuse (1/2)
À force de chanter, le bel ange aux boucles bleu nuit a su m’accompagner à travers les saisons blondes et brunes, il m’a porté au sommeil en plein hiver, mélodies de pluie, symphonies de neige soufflées par les lames du vent issues de l’ombre, puis insensiblement les brumes et voiles du crépuscule se sont trouvés au bord du silence en un ensemble discret que le soleil naissant a regroupé pour faire surgir une figure neuve, accueillante et douce, visage ocre, mantille souple, la visiteuse.
Elle ne remplace pas l’ange – qui peut rivaliser avec lui en joie et en beauté ? – elle forme de l’ange heureux et impromptu la représentation large, terrestre et bienveillante. Elle a troqué le primesaut salvateur de mon double aérien pour une autre venue bien à nous, là où les feuilles de la saison dernière figurent son avance complexe parce que droite et peu causante. La voyant, j’éprouve un léger recul, sans doute à cause du froissement des voiles et de la marche régulière des pas qui saluent le sol plus qu’ils ne pèsent.
Elle s’est imposée sans que je le veuille – je l’ai déjà murmuré – et contrairement à l’ange fureteur elle se moque bien de mes textes, étant à elle seule la prose du monde tel qu’il va avec ses corvées, ses petites joies et son austère splendeur de mythe élégant ; elle est la veille, le jour et le lendemain, milieu du temps comme l’ange est milieu de l’espace et je la vois, immanence gracieuse, remettre constamment en place ses multiples dentelles hésitantes, elle qui justement est si sûre d’elle depuis qu’elle a surgi du fond des terres qui se couvrent un peu plus chaque jour du premier vert.
Objections de l’ange
– Je sais bien dit l’ange qu’il y a des hauts et des bas, comme le ciel et la terre, mais moi qui suis justement dans l’entre deux, je te prie instamment de retrouver le temps présent avec ses cris de joie et son enfance inaltérable.
– Tu veux dire que j’ai oublié l’haleine tendre des ciels gris mauve et l’or des nuits lorsque la lune croit sur le souffle des petits endormis.
– Je ne sais, dit l’ange, mais tes phrases confinées et tes résignations ressemblent peu à ton sourire intérieur …
– Que sais-tu de mon sourire ?
– Je le connais, cela suffit, dit l’ange. Laisse libre cours à ta nature ouverte ; le cœur noisette et les enfants débordant d’espérance devraient te faire tendre les bras vers l’avant sans pour autant toujours viser la barque qui guette là-bas sous le ciel défait d’étoiles.
– C’est la saison sans doute et le temps, celui qu’il fait, celui qui va, cette double contrainte qui me rive au destin. Mais vois, j’écris…
– Oui, oui, et tes textes ne me déplaisent pas, mais là, tu vois, il est l’heure de chanter le jour.
– Le bonheur, cher ange, c’est déjà écrire. Chaque texte, tout mélancolique qu’il soit, est signe que l’envie avec ses vives trouvailles vient du rêve éveillé. Je laisse aller, je t’assure, ce lourd pas des mots qui me pressent dans une semi-conscience où le vide se peuple au bord de mon gré. Le fil n’est jamais perdu.
– Il est des amours, dit l’ange, qui devraient te sortir de l’ornière où parfois tes proses et vers s’empoissent de vase sèche.
– Quelles amours ?
– Le beau, mon ami, dit l’ange. Vois la visiteuse par exemple, ne te méprends pas sur ce qu’elle dit. Il faut être hors du monde pour écrire, certes, mais elle laisse entendre qu’en écrivant tu fais ce détour nécessaire pour ressaisir la vie. Car tu es comme les autres, même hors du temps, lorsque tu parles dans ton carnet, l’horloge n’en poursuit pas moins sa course. Ne l’oublie pas sinon tu risques à ce train-là de rater le retour des hirondelles !
– Ça, c’est impossible, dis-je en riant.
– Oui, je me moque un peu, dit-il. Et j’ajouterai même que l’on n’a aucun intérêt à me prendre tout à fait au sérieux.
– Et la visiteuse ?
– Oh, dans son calcaire ombré, parfois ocre, elle est si belle… et elle est sans aucun doute bien plus sérieuse que moi.
– Mais qui est-elle ?
– Eh bien, malgré les apparences sculptées, c’est un murmure naturel, paroles de branches et de vent, elle est toutes les fleurs à venir et de plus, elle guette tout signe qui lui rendra la vie. Allez… car seuls les vivants peuvent donner forme aux figures rêvées qui sinon s’ennuient tellement dans leurs robes lointaines.
un rêve d’été
Cette nuit, j’ai rêvé de l’été. J’ai pu noter ces quelques lignes.
La route buissonnière et gracieuse tourne vers le n’importe où, et si c’est un chemin tant mieux je continuerai à pied, soleil au dos, ceuillant les baies qui éclatent au palais, donnent un goût d’azur rouge au corps ombreux qui me précède; j’ignorais que j’avais soif: se comble alors un frisson, un désir que je croyais endormi; le cliquetis des insectes ignore le silence et le bourdon des ailes par milliers cachées dieu sait où, est un courant continu que le soleil renforce, étrange soleil omniprésent qui éclate sur les feuilles, entre les branches, vitrail ocre et roux parfois selon les essences des arbres qui hachurent le ciel.
Au bois c’est vrai l’avance est lente, les effluves portées dans la maturité des fruits et des branches craquantes tourneraient la tête, s’il n’y avait la fraîcheur tempérée qui amplifie les parfums en les mouillant de supportable.
Sophocle: la Voix de la Navette
On sait de source sûre que Sophocle a écrit 123 pièces ; sept seulement nous sont parvenues. La culture occidentale a fait de ses pièces sauvées des piliers essentiels pour ses rêveries : les deux Œdipe et Antigone sont au cœur de toutes les considérations politiques, sociologiques ou psychologiques qui sont débattues à notre époque et ce depuis la Renaissance au moins. On se doute, lisant Sophocle, que ce pourrait bien être l’ensemble majeur du théâtre d’occident et que le reste, ma foi, Shakespeare excepté, n’atteint jamais cette largeur de vues. On imagine difficilement ce qu’aurait pu être notre culture si les 123 pièces nous étaient parvenues…
Aristote raconte le sujet d’une pièce de Sophocle qui a disparu ; grâce au philosophe, nous en avons la trame : une jeune fille est violée par un garçon ; pour qu’elle ne parle pas, il lui coupe la langue. La jeune fille se lance alors dans un travail de tissage pour raconter ce qui lui est arrivé et donner à voir le visage du coupable. Il est arrêté et exécuté.
Cette Voix de la Navette résonne en nous de manière étrange à cause des moyens techniques dont nous aurions disposé pour confondre le coupable. Le tissage, malgré tout, s’avère un moyen autrement malicieux que la recherche d’ADN : cet entrecroisement de fils énonce la vérité des faits et donne à voir le visage du criminel. J’y vois une représentation de l’écriture, où ligne après ligne la vérité se fait jour… l’intérêt de cette trame – le mot convient à merveille – semble inépuisable : poésie, théâtre, écriture, récit, tout est convoqué à la fois. Je n’oublie pas que la musique, où la mélodie n’a de sens qu’appuyée par l’harmonie, est également une trame tissée à la fois horizontalement et verticalement.
La Voix de la Navette est perçue comme une pièce magnifique de perspectives… elle est manquante, c’est vrai… mais le sujet en est si ahurissant qu’il nous semble que nos paroles théâtrales (musicales, mythiques) ne cessent de courir derrière son absence jusqu’à l’essoufflement.
Frontières
Je devine dans le ciel les oiseaux qui vont revenir vers le nord pour enchanter nos lacs ; ils migrent avec leur pilote en pointe dessinant ce triangle parfait que nous leur empruntons pour nos géométries savantes, pensées utiles tracées de leurs corps follement hardis ; ils suivent, je le sais bien, le basculement de la terre sur son axe, mais regarde, mon fils, ils font en réalité du sur place, puisque c’est nous dans nos petits pays vitrifiés, dans nos bulles riches qui bougeons immobiles avec la terre, du nord vers le sud. C’est nous qui sommes figés. Les oiseaux ignorent les frontières, méprisent le zèle neutre des fonctionnaires cravatés, sanglés dans leurs costumes étatiques amidonnés, indifférents, même si l’amour a rendez-vous avec la vie.
Contrairement aux marchandises et aux oiseaux, nous ne pouvons pas franchir ces coutures qui donnent forme aux pays du monde, balafres de hasard que l’histoire a tailladées sur le visage de l’orbe. Depuis l’espace, notre monde a l’allure pacifique d’un seul ensemble bleu qui récuse nos mesquins arrangements civilisationnels, obstacles incontournables, même si l’amour a rendez-vous avec la vie.
Annoncée par les roucoulements des tourterelles, cette saison proche est dérision de nos cicatrices apparemment indélébiles et les triangles ailés des oiseaux – que nos avions parodient – sont autrement plus agiles que nos pas hésitants et candides dans les halls des aéroports, lacs de ciment où, revolver à la ceinture, des contrôleurs neutres empêchent tout passage du sud vers le nord, même si l’amour a rendez-vous avec la vie.
Les douaniers sont des fausses notes dans cet embrassement universel où l’ode à la joie devrait pourtant guider tous nos gestes et soutenir nos mains tendues ; des formulaires, des interrogatoires bloquent les êtres humains derrière des comptoirs infranchissables, tandis que bientôt au-dessus de nos jardins clôturés les oies sauvages vont cancaner souplement, libres et droites, presque ironiques de perfection. Il y aura un temps où le vol des oiseaux et des avions sera le même, on le sait bien. En attendant il faut composer avec nos pays froids et frileux, coincés dans leurs costumes empesés, incapables d’ouverture, même si l’amour a rendez-vous avec la vie.
L’air entendu (5/5)
Il veut partir avec eux, il le dit à l’homme en le tirant par la manche : « La musique… j’en ai besoin, c’est la musique », l’autre fait oui de la tête, prend le temps de s’accroupir devant l’enfant, lui pose les deux mains sur les épaules, le fixe droit dans les yeux, souriant, puis il désigne tranquillement les vêtements secs posés sur la grille, fait le geste de s’habiller. L’enfant ôte la couverture, nu mais sans un frisson il se rapproche du feu et s’habille rapidement : sous-vêtements, pulls, pantalon, chaussettes, chaussures enfin qu’il noue à la hâte ; il relève la tête, interroge l’homme en montrant du doigt la roulotte dont il ouvre la porte à l’instant ; le violon sonne plus fort, l’enfant s’approche. Quatre petits sont assis en rond à même le sol couvert d’un tapis rouge coquelicot flambant neuf. Par les fenêtres latérales, des rayons concentrés éclairent le musicien qui, la tête courbée à cause de la hauteur du toit, joue toujours la même danse connue, il rit presque, tape du pied sans forcer tandis que les petits frappent dans leurs mains et le chef qui a défait le crochet de l’extérieur pour qu’il puisse voir, jette de toute sa hauteur un regard déférent à l’enfant, tu vois, semble-t-il dire, tu vois, il n’y a pas de place pour toi dans ce chant, tu n’es pas de ce monde, je suis désolé… L’enfant croit d’abord comprendre qu’il peut entrer et lève la jambe droite pour monter lorsqu’une main l’agrippe par le col, ses jambes battent dans le vide et il se sent tiré à trois pas de l’entrée ; on le dépose, il lève les yeux vers l’homme qui cette fois fait non de la tête et articule quelques phrases chuintantes, légères, au bord du rire. « Emmenez-moi » murmure-t-il, il sait qu’il a perdu, l’autre ne lui répond même pas, frappe dans ses mains, les deux femmes en robes multicolores s’installent sur les banquettes après lui avoir adressé un signe de la main et un sourire grave s’inscrit sur leurs visages. « Ne regrette rien », dit le chef en français; il s’approche du feu encore rougeoyant, l’éteint de quelques coups précis de la semelle, raccroche la grille sur le côté extérieur de la roulotte ; après avoir craché dans ses mains, il va vers l’avant, monte sur le siège du cocher et donne trois petits coups de rênes ; les deux chevaux avancent sans hésiter. L’enfant court sur une dizaine de mètres, son pied accroche une branche, il tombe ; en relevant la tête il aperçoit l’homme qui lui fait un signe d’adieu, la main en l’air et la musique s’éloigne dans les cahots de la roulotte ; puis, hésitant soudain, le chant s’arrête sur une fausse note.
L’air entendu (4/5)
C’est une caresse rude, bien sûr, une caresse cependant, ses bras, ses jambes, tout y passe, geste à la fois rustre et chaud, j’aspire l’air saturé d’eau et d’humus de ce petit bois où ils se sont réfugiés, on me saisit par les épaules pour me rapprocher du brasier fumant de mes vêtements, les voix reprennent, tiens c’est un violon là-bas dans la roulotte et je reconnais un air joué faux, crincrin rythmé, oui, c’est ça le chant, oui c’est lui : l’anacrouse relance régulièrement la mélodie que l’archet écrase jusqu’à toucher le bois, doubles cordes à casser l’instrument, et l’une des femmes esquisse quelques pas en rythme, s’approche de mes vêtements, les retourne d’un coup ; puis un homme prend la parole longuement, massif, moustaches, les jambes écartées, posé comme une statue, voix grave, langue opaque précipitamment coupée de « h » aspirés; on l’écoute en riant, visiblement il pratique l’ironie froide, le mot « police » surgit de temps à autre, ils éclatent de rire à chaque fois et lui, l’enfant, nu sous sa couverture, pose son menton sur ses genoux, et rêve de cette chaleur qui le tient enfermé à l’intérieur de la couverture protectrice, espère qu’elle va durer, la chaleur, le chant, c’est une même chose. C’est alors qu’il constate que le chant dont il rêve pour couvrir le silence remonte de nouveau, mais les harmonies sont plus subtiles qu’il ne le croyait, en bref ceci : dans le fond le remuement gras soufflé de la rivière, par-dessus le violon toujours aussi divinement faux, et dans l’entre deux, le lieu le plus beau, la voix de baryton lente puis accélérant par endroits jusqu’à se faire murmure, et – mais pourquoi ne l’avait-il pas remarqué plus tôt ? – le froissement large de la brise, frisson amical de mon corps retrouvé au milieu des hêtres dorés par le soleil d’avril, cet âge encore tendre de l’année où je suggère au printemps de ne pas précipiter son écoulement. C’est une prière que je formule, tandis qu’ils rassemblent les pièces dispersées du campement, un pneu ici, un sac là et des plats, des bouteilles, un quignon jeté vers un chien qui bondit, la musique ne cesse pas, le chant toujours le chant, allegro ma non troppo, je songe qu’ils vont partir et que c’est impossible ; le chien s’approche, me lèche le visage puis s’éloigne ; aucun effroi.
L’air entendu (3/5)
Le chant, j’y reviens pour le cerner d’un peu plus près – tous les prétextes sont bons pour m’approcher de lui – le chant est né de la rivière et sur la cire de ma mémoire l’enfant avance contre l’interdit du bord de l’eau : « Jamais au bord de la rivière compris, » voix de rogomme et moi l’oiseux, j’opine bien sûr, je ne vais pas risquer des coups pour un retour de sincérité, dictature et mensonge sont jumelles, donc l’eau lui baigne la plante des pieds, il a choisi un sureau un peu vieux, lui a lié un crin raccroché au roseau et abandonné là par un pêcheur avec son hameçon ; il pêche devant le temps qui fuit, ligne tombant d’amont vers l’aval et soudain horreur, ça mord, il glisse un peu vers l’avant, panique, tombe à l’eau, revient en barbotant et tout est parti, la gaule avec le reste, lui trempé de la tête aux pieds remonte la rive, il ne peut pas rentrer ainsi, ce serait un corps aveu, tremblant, la vie mouillée à mort et il avise un feu bleu mouvant, s’approche ne fait rien – combien sont-ils ? – ils parlent une autre langue, l’une lui fait signe de se déchausser, accroche ses chaussettes sur un châssis métallique au-dessus du brasier, l’autre les tourne pour éviter qu’elles ne brûlent, il doit se déshabiller, aucune honte, personne d’autre n’esquisse un geste, ils le regardent, ses vêtements fument, ils lui passent vivement une couverture, l’une d’elles lui frotte le dos… ça y est je l’ai dit, l’une d’elles lui frotte le dos et chante… enfin je crois, peut-être n’est-ce pas un chant, seulement le bonheur qui lui fond sur l’échine sans prévenir, c’est un silence, un énorme silence qu’un chant anime il n’en doute pas, et la jeune femme qui sourit là-bas.
L’air entendu (2/5)
Il n’est pas de moment plus riche que ces écoutes retranscrites, leur ton assuré vient de là, de ce souffle tiède où je parle et où, ordonnée et mauve – je l’ai déjà mentionné, mauve est la nuance des nuées accrochées à la plaine crayeuse, ou plutôt leur reflet sur le blanc ondulé des champs arrosés par l’ouest débordant d’intentions ténébreuses et hautement utiles – et où, ordonnée et mauve donc, l’existence se leste de lois lentement instaurées qui font ces heures gâchées où l’on traîne à la bouche une lavasse, temps d’angoisse de mort, alors que ce chant justement si je veux le décrire – et rien n’est plus pressant – a tout de la nuit chaude, inventive, dans laquelle je poursuis avec d’autres – est-ce si sûr ? – les figures en chair que je devine sans peine, tous ces gens qui m’ont donné me donnent me donneront à découvrir ( dans la bouillie d’années qui nous est accordée) leurs grandes présences totales, et je les écouterai mieux que la nuit cousant les étoiles en frottant leurs éclats, leur parole sera piété, je le sais, je l’ai expérimenté mille fois déjà, et j’espère que le chant ne cessera jamais car alors comment saurai-je qui je suis (non c’est trop demander, non, pas l’être, passer seulement, car alors avec l’être je ne pourrais plus aligner les mots) le chant, le chant, et si je perds ma voix je songerai incontinent : à quoi bon, et replongerai dans le gâchis décrit plus haut, ce temps de rien, hachis d’heures, maladresse de vivre dans l’étroite prose des bonjours que l’on lance dans l’air givré des matins mal ficelés. J’ai la terreur de l’inutile.