Dans l’atelier de l’artisan (2)

Il est bon de voir les couleurs et de ne pas s’abandonner bêtement au cliché: un corbeau, c’est noir! En regardant bien un corbeau on peut voir qu’il est bleu, ou azur, ou myosotis (voir la remarque d’Iris de Lange à propos du poème sur les corbeaux).
 Paul Gauguin ne faisait pas autrement: si le cheval par la lumière apparaît rose il faut le peindre en rose. Mais la poésie traditionnelle joue aussi son rôle perturbateur: le texte très connu du “Corbeau” d’Edgar Poe ramasse sciemment tous les clichés et en fait un poème que son auteur commente lui-même. Brassens estimait que ce poème commenté était pour lui très important. Il était auteur de chansons et savait bien que la mathématique est au coeur de ce genre particulier, c’est du temps compté selon un rythme régulier et il y a des techniques précises pour susciter des émotions. La mécanique de l’écriture poétique est ainsi démontée par Poe. Je crois que Brassens avait besoin de se rassurer sur sa propre pratique. Il n’en reste pas moins que le “Corbeau” d’Edgar Poe est une erreur. Ce démontage laisse croire que la poésie est concertée par la conscience et uniquement par elle (il a fait la même chose avec le récit policier et là c’est plus convaincant).
La meilleure poésie est cependant tout le contraire. Il y entre certes de la mathématique et du calcul, Pythagore guette, mais cependant l’inconscient frappe plus sûrement que la raison, non pas d’ailleurs l’inconscient au sens freudien orthodoxe, mais une sorte de rêve flottant que l’on guide par la pensée presque sans le vouloir.
Je parle de mon côté d’un artisanat: je le fais parce que je dois assimiler progressivement, presque chaque jour, une technique d’écriture que je n’ai jamais pratiquée avant l’année dernière. Et c’est justement la partie rationnelle, calculée que je dois assimiler, et non la partie rêvante: cette dernière est là sous mon crâne, il suffit d’enclencher la machine à rêver, ça roule tout seul. Non, le plus dur est de faire un texte bien agencé selon un rythme que la thématique impose. Le texte d’avant-hier est un bon exemple pour illustrer ces propos. La disposition des vers et des strophes correspond aux étapes de la journée, non comme les décrirait un diariste, mais selon l’ordre qui découle des rêveries successives dans une journée. La forme rapide est la seule possible dans un texte qui veut rendre compte de la vie intérieure dans l’espace de notre vie vécue durant un jour entier.

Hölderlin affirme en un propos mystérieux que ce qui nous est proche est ce qui nous est le plus difficile d’accès. Traduisons son propos ainsi: une presbytie nous empêche de saisir la rationalité qui est notre marque occidentale. Au contraire, le rêve fuyant et difficilement saisissable nous est plus accessible, comme ce qui est loin de notre corps est plus facile à saisir que ce qui nous touche presque le bras.