Brassens et la camarde

Raymond Prunier

Brassens ou le désaccord parfait 

Ed. Mille sources 2022

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Ce livre n’est pas seulement une sorte de commentaire de son œuvre ni même seulement de ses paroles; ce livre prétend faire également entendre la musique de Brassens. 

Quand le lourdaud dit: la musique de Brassens c’est toujours la même chose, il ne sait pas à quel point il dit vrai. Ce “toujours la même chose” est son excellence; on peut le dire tout autant de Picasso, de Montaigne, de Racine. Cela porte un joli nom : c’est son STYLE. Autant dire: ainsi fut-il présent sur cette terre, voilà ce qu’il a apporté en propre à son art délicat. 

C’est un roulé fameux qu’il a imposé à nos tympans. Il a cent fois répété qu’on ne devait pas entendre sa musique… ou alors comme une musique de film, suggère-t-il. Il cultive le sombre des accords, trois doigts le pouce, il sait que cela n’a rien d’original. Je prétends qu’il invente une ritournelle qui fait pièce au temps contre la mort obligatoire; il a écrit “Le Gorille” pour dénoncer la peine de mort, mais la dénonciation de l’autre mort, la vraie, celle de tous, de chacun, l’inévitable, rôde également toujours à l’intérieur de chaque chanson. C’est le fait des très grands artistes, c’est à cela qu’on les reconnaît: la mort est là, on ne la voit pas, on ne l’entend pas, mais elle est là constamment tapie dans l’ombre, comme elle l’est dans nos vies dites quotidiennes. La mort dort derrière nos vacations, son oubli fait d’une certaine manière notre possibilité de vivre, de rire, de chanter. Mais jamais aucune seconde n’est semblable à la suivante. Or, la chanson est justement cette répétition; elle n’est nécessaire que parce que le refrain impose sa manière frémissante et obstinée. La chanson est dès lors un moyen royal pour faire la nique à la camarde, dont Brassens nous parle si souvent, en forme de murmure, pour nous confier sa crainte hélas justifiée. 

Rien n’est plus important dans sa musique que cette discrétion voulue. Il lutte insidieusement contre notre véritable ennemi, la finitude de nos existences précaires. Son fameux 6/8, ce trois en deux, est une course, une marche rapide, que l’auteur commente à satiété: c’est la mort qui est l’objectif réel, c’est la course à l’abîme qui est mimée. Le roulé incessant imite les vagues qui s’avancent monotones et donnent un décor régulier qui permet à l’auteur de bâtir l’aventure drolatique: fondations immobiles et mouvantes (le bateau dérisoire des “copains d’abord”) sur lesquelles la mélodie peut monter et donner sa pleine saveur. La régularité des sons permet à la mémoire de garder en son cœur (et jusqu’à notre mort) la puissante hypnose cathartique de ses chansons qui nous bercent en riant et  qui sont surtout, on le voit bien, autant de consolations.