Couperin et l’oiseau

Je m’efforce sur le sable de la sente de procéder d’un pas léger. Je crois que je danse. Je note depuis des années où je vais par ce bois un petit pépiement au chemin qui bifurque, là où chênes et bouleaux s’épousent vert pâle dans la haute tenue de l’orée intime. Malicieux, l’oiseau m’appelle et fuit aussitôt; je pense que le grincement de mon pas agace son refuge étroit. Par respect pour sa présence, je m’en veux à chaque fois de venir au couchant , c’est le moment sans doute où il assemble ses dernières forces après l’harassante journée où il a glissé de l’ombre à la lumière afin de piquer ses graines, moisson pour sa survie. Le voilà qui relance sa forte pince criée dans les cimes hantées des rayons bleu orangés.

Je tente le dialogue du bout des lèvres en lui sifflant une imitation de son appel. Un papillon me fixe de ses yeux noirs. Il désapprouve la rouerie. C’est vrai que mon sifflement, malgré le rythme bien calé, sonne faux. L’oiseau reprend comme s’il avait compris mes efforts, mais son chant a changé, il est beaucoup plus sophistiqué, assorti de trilles injouables pour une bouche humaine. Il se moque. Que faire? Que n’ai-je apporté ma flûte douce, comme je le fais parfois pour signaler ma présence pacifique? Je palpe ma veste d’été, affairé, comme un qui a perdu son portefeuille.

L’oiseau, sachant qu’il est le dernier à emplir le sous bois déjà frais, relance une mélodie encore différente, andante con moto, moqueuse et tendre. Les apics en sont vertigineux, acrobatie lente. Je le vois sur son bouleau serrant ses pattes faciles et fluides.

Il pépie encore quelques notes interrogatives.  Je m’avance et, impromptu, j’appuie sur le bouton de mon portable d’où sort une pièce de Couperin que je me repasse en boucle: “Les fauvettes plaintives” et le clavecin envahit le chemin; il roule longuement sa malice détachée comme pour éclairer la sente que la nuit recouvre sans pitié. 

“Ne t’inquiète pas, dis-je à l’oiseau, c’est Couperin, le Grand, pas Louis, hein , non, son fils, François, ce sont ses oiseaux à lui… enfin à nous… c’est ressemblant, hein? Enfin, moi, je trouve!”

L’oiseau s’est tu, il fuit. Je connais le chemin par coeur, comme les fauvettes, et je fuis moi aussi dans la nuit, mon Couperin contre la poitrine. 

fin du jour 

Nous voici au moment où le tissu des jours  s’effrange, léger déclin de la lumière aux deux extrémités, matin puis soir. Le clair extatique de la saison tremble un peu sur l’août (ce roc de l’année); il se laisse raboter, il n’est plus ce chant vertical qui prépara ses ombres dans les secrets gracieux du printemps grossissant: plus la lumière montait, plus les halliers s’assombrissaient sous la hardiesse entêtée des feuilles neuves; oui, vous verrez l’air transparent je veux dire non mouillé, semblait dire la saison nouvelle, mais permettez que je ménage à votre visage un peu de baume froid, cette ombre nécessaire à votre survie contre le feu d’été, qui tombera comme un torrent venu des ciels.

Voici descendre, en cet août joyeux, la pente douce (mais dure)de ces moments qu’on aligne en pensée, quand les ciels chargés miment la glissade trop chaude qui sournoisement, lente feinte, mène plus vite qu’on ne l’imagine aux tiédeurs de septembre. 

Dansant dans l’ivresse de la pluie d’août (oh la finesse, c’est à peine de l’eau, douche légère, que l’on pourrait semble-t-il contrôler!) je constate que j’imite de mes bras les branches du saule qui bravent le vent. Mais j’invente une envie dont je ne fais rien: il m’est difficile de ne pas suivre du regard les hésitations de l’arbre gris dans lequel je me vois. On dirait qu’il approuve les petites brises, ce qui le vieillit plus encore; le soir, je le félicite d’avoir tenu un jour de plus.

Perdu dans ses tortillons, il se fait totalement immobile; un ultime oiseau lui pique l’écorce mais aucune brindille ne cède. On ne bâtit plus à cette heure, ainsi l’oiseau apprend-il que la nuit s’effondre plus tôt, sans un bruit. Le merle va dormir dans le recoin ombreux qui lui ressemble. Sa ponctuation ironique dit en riant que c’est fini et donne l’ordre au jour de fuir dans les filaments irisés du couchant. Je souris avec lui. 

marelle

En ces pays de craie d’après guerre – la rue sans voiture étant à moi – je traçais des rêves sur le goudron, figures blêmes, que les hirondelles, vers le soir, effleuraient, encourageant mes grincements de craie qui entraient en écho avec leurs appels pincés. J’ai souvenir qu’un soir une voix suraiguë envahit la venelle. Une princesse surgit, flûté très fort: “On joue à la marelle”. Ce n’était pas une question. Je levai les yeux brusquement apeuré. Elle ignorait manifestement que j’étais occupé à dialoguer avec les visiteuses du ciel. 

Elle ramasse une craie et trace les carrés, tandis que pour faire bonne figure j’écris ‘terre’ et ‘ciel’; l’épaisseur de mes traits me fait graver très lentement les lettres, enluminures éphémères. Elle jure, tape du pied, puis commence à jouer avant que j’aie  achevé mes écritures. 

Elle prétendit que les chiffres étaient déjà inscrits, qu’on n’avait pas besoin de terre ni de ciel. Elle passa les semelles de ses savates sur ma belle écriture aux ornements sophistiqués. “Ca sert à rien, ciel, ça sert à rien, répétait-elle”. 

Indigné, je jetai ma craie au caniveau. La malchance aidant, ma mère me rappela à l’ordre, il fallait manger. Je tournai le dos à la princesse qui promit de revenir le lendemain. “J’en suis déjà à trois; on verra si c’est toi le plus fort!”

Personne ne fut le plus fort. En tout cas, pas moi; j’esquivai le rendez-vous, admirant toute la saison le prodigieux ballet des hirondelles du soir. 

Jours, années, décennies s’écoulèrent dans les rues de la cité de la craie. Il m’arrive de croiser la petite fille aux savates; sur ses hauts talons elle me toise maladroite, me glisse un bonsoir comme à regret. Je donne alors un coup de pied dans la première craie venue, puis évitant son regard je tourne les yeux vers le ciel et je souris aux hirondelles.

le dit de juin

la lumière assaille

la rétine vacille 

des éclairs annoncent la fusion 

des jours

les nuits s’étranglent menacent de disparaître

sommeils heurtés 

cris d’ivrognes aux boulevards 

et puis la joie de juin

le débraillé des heures qui font grandir 

les blés et les pivoines 

mon amour tu crois toi aussi 

à l’expansion des âmes au creux des paysages

nous habitons un astre bien curieux

qui pousse à la folie vertige

mais le voici qui s’arrête

solstice

aide nous à respirer

on se pose mon amour 

on se repose

tant pis pour le sommeil 

on grimpe aux nuages

le simple temps d’un soupir 

je t’avais dit que le temps peut se suspendre

que le temps a ses ratés 

qui sont aussi des réussites

j’en veux pour preuve les coquelicots

ce sang sans pareil

qui bat vermeil au long des épis serrés verticaux

c’est celui de nos veines 

où l’on n’oublie jamais 

qu’il est notre chance vitale et qu’on s’aime

la voix grave 

Tout en arpentant le labour entre le mont rêvé et la route violente, je songe, pour me distraire du bruit des véhicules qui me frôlent, aux sons divins que dû percevoir Ulysse attaché à son mât. 

La tricherie d’Ulysse consiste à ne pas s’en laisser conter, à ne pas se laisser avoir par les on dits (les Sirènes nous emmèneraient vers le fond) et à pratiquer les “on-écoute”. Ce qu’il entendit alors fut sans doute le silence; non seulement le “sans bruit”, mais le silence intérieur qui préside à toute création (l’Odyssée). 

Créant, il se passe ceci: ce qui monte a des allures de battements de coeur, ce fin tambour du corps, la pulsation originelle; mais je m’avance déjà, je crois que ce qu’il entendit est AVANT la pulsation originelle, or ‘avant’ cela veut dire le passé, le grave je crois, le grave de toute existence finie, le grave égaré dans la suite des temps et l’infini de l’espace. Il existe en effet une contrebasse qui rôde en raclant, c’est la terre à l’incessante rotation. 

Ce qui trompe c’est ce préjugé qui affirme que les Sirènes avaient un chant aigu, or la terre ne peut pas chanter l’aigu, n’importe quel marcheur vous le dira.

Dans ma rêverie hantée du très rusé, je m’aperçois que j’ai attaqué la première pente du mont.  Me revient alors, en secouant ma semelle boueuse, la formule de Reverdy: “la vie est grave, il faut gravir”; elle laisse entendre finement,  derrière son sourire, le tragique de notre condition.  

J’insiste sur “grave” parce que c’est ce qui manque le plus aujourd’hui. Ce n’est pas que nous soyons sourds à notre condition, puisque nous y sommes plus que jamais exposés, les croyances ayant sombré dans la mer où guettaient les Sirènes; nous voici  criant, implorant quelque dieu qui ne connut la terre que de loin et qui, mistral fou, a soufflé dans les consciences durant des millénaires . 

Or, la situation présente nous amène à écarter le rêve et les dieux. D’où les cris, les suraigus des klaxons et des chants: appels dans la nuit… 

Et si nous rêvions dans cette nuit. C’est ici que le mont entre en scène. Il est tout habillé de rêves. Je sais qu’il a un nom, c’est vrai, mais la voix grave ne le dit pas. Son élévation est si douce. 

Il me semble que le nommer serait déjà un peu l’éroder. Or, éroder, c’est dire l’horizontale du champ en contrebas du mont, Là où les betteraves ont leur pâture: au cœur de la voix grave.

Élever la voix bien sûr, mais sans trop. Je préfère le murmure. Celui de l’avant concert, les gratouillis des cordes qui promettent toute la beauté du monde; maquillage confus avant l’apparition du sublime. De même les vents qui se chauffent à travers  l’humide du corps qui passe dans la nuit de l’instrument, après que l’anche a affûté ses vibrations.

Je donnerais toute la musique vocale pour ces tremblements de la matière; et pourtant je sens que j’exagère. Le grave dort d’abord dans les instruments, pure matière, mes souvenirs sont pleins de ces valisettes à l’intérieur velours rouge ou vert, là où les instruments dorment le plus souvent. Ce sont des joyaux que le souffle fait chanter, à l’égal du coucou ( cet oiseau ne pépie pas, il souffle). Un seul regard à l’intérieur de la boîte où repose le hautbois fait lever  tous les sons qui s’y préparent, 

Mais enfin, la voix, cet instrument à cordes que l’on porte avec soi, est à l’évidence l’instrument majeur. On parle trop, c’est vrai; la profusion palpitante des paroles est à l’origine sans doute des instruments qui ont besoin de nos bras ou de nos lèvres.  

Parlant pourtant, j’ai l’impression d’entrer en concurrence avec le délire surchauffé du monde. Et pourtant quoi de plus frais qu’une parole, une seule, quand on est resté plusieurs jours perplexe sans avoir eu un aigu ou un grave pour s’extraire de sa nuit intérieure. “Quelqu’un parle, le jour se lève”, a dit un audacieux penseur.C’est que nous vivons dans la nuit, nous parlons à des fantômes; ils nous viennent en rêve, comme s’ils étaient là. 

C’est pourquoi on peut écrire: ainsi fait-on lever des figures entrevues même un court instant de notre vie. Parfois, sous le coup de l’inspiration, hallucination, on peut faire remonter à l’aide de vocables choisis, arrangement chanté de syllabes, un être tout entier, un monde, mais il y faut la voix grave, le sérieux, le calculé sans trop, l’énergie et la patience. 

L’autre nom de la voix grave est alors poésie.

horizon

Les vagues les plus lointaines 

tracent à main levée 

une ligne si parfaite 

qu’un effroi même sous le feu d’été

parcourt la colonne frêle qui me tient

je tremble alors de cet obscur glissé

au moment où les lames s’effacent

c’est un presque violet

nuit de mer

qui naît du bleu des eaux 

frôlant le ciel

fil d’avril 

Funambule d’avril je marche sans un bruit sur le fil dont je ne dois pas me découvrir. Derrière le dicton, couve en effet une menace, comme si le trop plein du printemps, par son exubérance même, mettait en danger l’équilibre dont nos corps sont tissés : trop et trop peu sont les extrémités de la corde sur laquelle nous allons. 

Or, la nature fait la folle, aux champs et au lit; oreillers et horizons se creusent, on y plonge le visage, le regard est décidément trop sollicité. La longue caresse du jaune colza avance vers nos pas, à l’imitation de nos corps rondement malmenés sur la rivière des draps. Vive est la tendresse parfumée qu’au froid nous avions oubliée. Et pourtant les enfants s’y font : les dames font comme ci, les messieurs font comme ça, on se croirait partout en Avignon. 

Mon fil d’avril passe ainsi par un pont, dessus le temps, le meilleur temps, puisqu’il est le premier, primus tempus. 

J’aimerais comme les merles ameuter mille musiques pour arrêter le temps sur ce printemps et faire durer la joie poudrée des routes secondaires qui se font primordiales; nos horizons et nos désirs étant finis, les barrières des champs et nos désirs paraissent forcément limités.  

Reste le flot des jours : chacun d’eux croît c’est vrai, mais chaque jour bute sur la nuit, à la fin, quand le ciel semble un sang répandu dans le jaune et le vert. J’aime alors, pensif, découper du regard avec les branches des aulnes des figures de rêve qui me confient leurs inquiétudes. 

Je proteste, j’en appelle à la rivière qui sourit depuis des millénaires. Les berges tendent à s’aligner; le flot mordant les méandres, c’est un fil qui est visé aussi bien par le mois que par les eaux. Je me penche, puis, ventre à terre, j’humecte mon front, rêveur affalé contre la rive de l’oise douce. La mer l’appelle, elle prend son temps. N’étant pas éternel comme elle, aucun estuaire ni aucun horizon ne viendront prolonger ma joie des jours. Demeure seulement le souvenir de mon reflet que le courant porte, marée montante, par les plis du mascaret jusqu’à la source qui chuchote, très loin derrière moi, que l’on est en pleine renaissance.  

pauvretés

J’oserai affirmer que les enfants mal aimés, mal famés, vivent, plus que les autres, la chance de Pâques avec ses cloches aux sons voilés et les nombreuses clochettes soufflées, autour des tiges : les corolles, c’est bien connu, s’inclinent par respect envers la misère. La beauté est enfin à cueillir. La machine ronde, notre terre, en équilibre parfait – équinoxe – habille nos quartiers, fabuleusement laids, de teintes que les enfants perçoivent alors comme un univers flambant neuf, blanc bleu et rose, tout changé comme leurs voix qui muent et qui s’envolent vers les ciels devinés entre deux immeubles: même retapées, les bâtisses dressent leur violence contre les petits et font mourir de chagrin les mères grises au coeur de notre temps qualifié, sans doute par dérision, de “moderne”. 

J’oserai affirmer d’autres saisons, où malice et rire auront droit de cité, car les pauvretés cèlent d’éventuelles excellences. 

journée

les balayages des cimes

et bavardages des troncs

c’est l’ouest et ses oiseaux 

qui s’en viennent faire les échos et miroirs

des lacs encore glacés

il souffle aux étangs de l’aurore

un friselis gracieux 

qui arrache au clapotis des eaux 

l’allégresse des voix fières

d’être au présent 

mais voici un visage qui douce alarme

émiette sa mémoire en  plein midi  

mélancolie des bois 

je serre alors sa main

puis déployant son trésor 

je lui dévoile du bout du doigt

la ligne de vie 

à haute voix dans l’air déclinant déjà 

prophète des jours heureux 

et suivant sa paume crue 

je lis limpide 

son enfance aux cicatrices d’antan

tandis que des tant pis dévalent des phalanges

notes sombres des violes de gambe

où les marais du soir 

caressent les bruyères 

et font rosir dans ce printemps encore 

les lambeaux rampants de la nuit qui procède

printemps

Dans l’attente du temps net de l’été titubant, les lointains alourdis de nuées, teintes encore dures d’avril proche, voient la vigueur des azurs virer à l’effondrement dans la brume monocolore des demi-saisons où tout tergiverse.

À l’avant, les branches se secouent dans le gris de leurs arbres frappés de mille métamorphoses crues et c’est souvent une manière d’explosion neigeuse empruntée aux fontes des montagnes et remontant par la sève jusqu’aux moindres ramilles, flocons en fleurs.

Plus avant encore, alentour, les maisons s’habillent de blanc, fenêtres et portes se maquillent pour séduire le promeneur averti dont les pas résonnent jusqu’au fond des chambres, frémissement régulier du gravier chaleureux contant le passage d’une vie.

Je m’étends à mi-pente du champ ahuri de croissance et mon corps se laisse recouvrir du feu frais des jeunes pousses, bain de jouvence dans l’eau bleue de la rosée, vin de vigueur qu’on boit par la peau et dont les senteurs sucrées rappellent ces baisers qu’on dépose avec ferveur sur les cous des bébés.

Ce faisant je surprends un craquement de digue, rupture des os de nos années, blocage éruptif des muscles que je croyais décidément plus souples et me voilà grippé de partout mesurant mes crampes en alarmes rouillées et c’est tout d’humilité que je me redresse sur les coudes, songeant, le regard perdu vers les lointains brumeux, combien est judicieux le décompte de l’âge en printemps.

Il faut dire que la douce France des jonquilles commence à semer son or sur les seuils: entre deux, entre l’intérieur et l’extérieur, là où sont nos pas perdus, ceux où l’on marche maintenant d’un entrain ralenti sur le chemin dallé.

 Je tâte du bout du pied les primevères proches,qui, toujours premières, obéissant à leur patronyme, ont devancé toutes les autres fleurs. Je sens que cet hiver, tapies, elles ont bien travaillé pour éclore avec une pareille promptitude. Je les en félicite. Pas vantardes pour deux sous, elles étalent contre leur gré leurs feuilles au plus large du sol, si bien qu’étoiles en terre elles brillent au milieu des pâquerettes frémissantes, comme si ces marguerites du pauvre n’étaient là que pour rehausser les teintes des roturières colorées, joyaux précoces aux violets pâles ou jaunes imprécis. 

La  chance est à l’eau et au soleil mêlés dans nos jardins noirs, je veux dire déjà verts. Cet hiver, tapies, les primevères ont bien travaillé pour éclore avec une pareille promptitude.  Tout ce petit monde à leur imitation s’habille. 

On va pouvoir danser prochainement sur le gazon en gésine. Mars laisse glisser sa glace au soleil bien qu’il paraisse encore emprunté. 

Le silence prend l’espace; il s’emplit doucement des abeilles et je songe au miel auquel mes fleurs participent du bout de leurs étamines au pollen enchanté. Ma gorge bouge, me prend une envie d’entonner des pièces de clavecins dont je dirais les notes à défaut de paroles. 

J’aime ce temps qui n’est d’aucun temps. Depuis la chandeleur, les buissons, hérissés à faire peur, se couvrent de rougeurs timides  puis de virgules à la tendresse stupéfiante qui feront les branches de demain. C’est prévu. Pour une fois que le futur se trahit, et mars était la guerre et le voilà murmurant les ombrages à venir. Ce temps sera délices et repos et l’on entendra battre et la sève et le sang. 

Les folies de l’an peuvent amorcer leurs joies, pétales, halliers enfin verts, et toi, mon amour, accroche tes doigts aux miens, et sourires éberlués, sortons de l’eau froide des mois grincheux!

premier printemps 

L’enchantement de fin février vient de loin. D’avoir longuement dormi, bourgeons et oiseaux prennent leur temps. L’aurore leur est fade encore. Ils se méfient, dirait-on. Sortir de l’ombre en douceur est délicat, je les comprends. Car une fois éclos, il n’est aucun retour. La feuille et son vert trop tendre, l’œuf et ses éclats frileux, tout cela demande prudence et ruse; les nids cachés, les brindilles esquissées. L’existence risque tout, à seulement sortir pour exister. 

Je m’interroge souvent sur la première inspiration des oisillons; c’est infime; c’est peut-être la même que la mienne quand les voyelles

s’installent presque sans bruit, murmure du crayon quand les consonnes tardent. La griffe du style tire son souffle du jour neuf, le bourgeon craque dans sa lenteur première, mais si naturelle que les mots se pressent , autant de tiges serrées qui s’entrecroisent et les pétales ne dorment plus: le temps va traînant, s’étire, se déplie, ainsi les folioles, ainsi les ailes encore humides qui se défroissent, ainsi la feuille qui se couvre de mots. La main se cache, le bourgeon se déprend de sa colle et l’oiseau creuse l’accueil du nid, tout au fond, car naître est dur, mais si naturel que les mots se poussent, autant de tiges qui se tissent, et les pétales ne dorment plus. 

En février on a raison d’espérer. C’est l’instant de l’année où les risques s’enchantent d’être pris. Mais je tremble pour eux, comme eux. Le bleu qui viendra se paie sur cette pointe de temps. On entend dans février, à le dire, le tremblement des mois, de l’an et finalement des années que l’on tire au cordeau du destin. Peut-être est-ce la raison de son exceptionnelle brièveté, février a tant à faire. C’est un que faire? qui a sa réponse en germe. J’ai toujours envie de dire pas si vite aux bourgeons; leur extension bientôt si rapide exagère, on dirait qu’ils fuient. Les oiseaux et ma main n’ont pas la hâte des plantes. Le rouge des brindilles nous alerte, je sais bien, mais cet échauffement angoisse un peu. Et si le gel survenait? 

L’horreur d’une nuit, une seule suffit. Le mercure alors m’effraie. On a raison de trembler pour les fleurs. Implacables nuits de mars où la guerre contre les pétales se déclare impromptu. Et si avril s’en mêle, je n’ose y penser. On en veut alors d’une haine tenace au février du sourire, celui qui laissait le soleil se lever chaque matin. Il y avait tromperie, songe-t-on. A quoi bon en effet réchauffer la terre si c’est pour la rabaisser sournoisement au-dessous de zéro? 

voix d’enfant                          

février grave ses dernières gelées

dans les bruyères grises 

on le sent pressé d’en finir

avec sous ses pas 

les feuilles tordues du bout de l’an

mais le temps de la vie réclame son dû

et le pays des décennies rieuses s’éloigne

empochant richesses et misères

maintenant c’est sérieux c’est net 

une voix d’enfant – je crois-  commande au dégel

le ru s’éclaire d’eaux neuves 

solide compagnon en pente douce 

mon ami 

ruisseau du temps

emporte mes jours mes joies 

je t’en prie écarte tes rives

fais toi rivière

que les ponts ouvrent 

d’autres horizons 

je sens que 

la source neigeuse

emportée par la pente 

au fil de mille méandres 

va emmener en flânant 

mes sensations

toutes jusqu’au bout 

vers l’océan où peut-être

un avenir palpite

moineaux 

Le curieux du printemps, c’est le constat déconcertant que les préliminaires n’arrivent pas – comme la vérité – sur des pattes de colombe. Ce février, les moineaux, dans leur bure noisette, ont ramené l’azur du bout du bec, décrochant les baisers à venir, caresses de brise au creux du bois. Agacés, inquiets, ils avaient traversé neiges, pluies et bises, repliés sur leur propre fièvre emplumée. Il faut dire que les mésanges, arcs-en-ciel des passereaux, leur avaient damé le pion et qu’elles avaient ri, tête en bas, des averses de janvier. Et voici que certaine tiédeur consolide les appuis bourgeonnant des moineaux. Sérieux, ils aspirent le rouge des rameaux, ce peu de chaleur, de leurs pattes serrées sur le brin, et vont semant l’amour parmi les jardins. A chaque pas, à chaque patte, sa pâquerette. C’est autre chose que l’appel affairé des pimpantes mésanges. Eux font place nette en grattant les fleurs et les fruits de l’hiver. Discrets, ils ont toujours été là, devisant, sautillant, plein de cette agitation qui mime toute la nature à la fois. Ils ont murmuré entre eux, dès le début d’hiver, l’inclinaison lente de l’axe de la terre dans l’autre sens, dans le bon sens, dans celui qui suscite le printemps. Je sais gré à ces ombres mignonnes de leurs alertes pépiées tout au long de l’an. Rien ne vaut leur chant monotone de noël à novembre, les moineaux sont de vrais compagnons.

aïeul                    

que l’aurore paraisse

et les yeux de sang froid 

étonnés de leur audace 

fixent fleurs et toits 

je me pense dans l’aube

le corps déplié vivant 

reflet dans la croisée 

un sourire un bonjour 

c’est ma voix qui se rassure 

s’installe au creux des vibrations 

une aria s’esquisse vive 

grave sans que je le veuille 

je me souviens de ma place 

dans la suite familiale 

être l’aïeul n’est pas mal 

du jour est encore un peu devant

pour vivre serein 

lointain bien sûr 

dépris d’un avenir à faire 

mais le présent y gagne en fierté

la moindre mésange m’est soleil 

les poumons disent oui à chaque pas

alors je fixe la terre vrai futur 

avec un étonnement d’enfant

mes lèvres sentent monter 

un début de parole 

matin petit qui donne joie 

et déplie les brumes trop calmes 

je sens qu’un bonheur est là 

je pourrais le toucher 

les couples

c’est une danse

le violon est à l’impalpable

le pas cogne contre l’essence du bois

ainsi se forment les couples

sous l’égide imaginaire des sons

et le croisement bien réel des pieds mêlés

toute une vie s’y bâtit

souvent – parfois – 

j’aime aux yeux des couples

cette assurance d’éternité

ils se serrent les mains

pour lutter contre la terre qui tourne

horloges saisons années

c’est alors qu’ils sont splendides

candides et purs

hors temps

les damnés du ciel

n’y croient pas

haussent les épaules

la rime amour toujours les fait rire

la poussière du temps les fera déchanter

songent-ils en refusant la danse

ce sont pourtant eux les pauvres

immobiles et clos

car ils se jouent l’oubli

de l’ivresse épiphanie

qui brûle les corps

aux jours des verts printemps