journée

les balayages des cimes

et bavardages des troncs

c’est l’ouest et ses oiseaux 

qui s’en viennent faire les échos et miroirs

des lacs encore glacés

il souffle aux Ă©tangs de l’aurore

un friselis gracieux 

qui arrache au clapotis des eaux 

l’allégresse des voix fières

d’être au prĂ©sent 

mais voici un visage qui douce alarme

Ă©miette sa mĂ©moire en  plein midi  

mĂ©lancolie des bois 

je serre alors sa main

puis dĂ©ployant son trĂ©sor 

je lui dévoile du bout du doigt

la ligne de vie 

Ă  haute voix dans l’air dĂ©clinant dĂ©jĂ  

prophète des jours heureux 

et suivant sa paume crue 

je lis limpide 

son enfance aux cicatrices d’antan

tandis que des tant pis dévalent des phalanges

notes sombres des violes de gambe

oĂą les marais du soir 

caressent les bruyères 

et font rosir dans ce printemps encore 

les lambeaux rampants de la nuit qui procède

printemps

Dans l’attente du temps net de l’été titubant, les lointains alourdis de nuées, teintes encore dures d’avril proche, voient la vigueur des azurs virer à l’effondrement dans la brume monocolore des demi-saisons où tout tergiverse.

À l’avant, les branches se secouent dans le gris de leurs arbres frappés de mille métamorphoses crues et c’est souvent une manière d’explosion neigeuse empruntée aux fontes des montagnes et remontant par la sève jusqu’aux moindres ramilles, flocons en fleurs.

Plus avant encore, alentour, les maisons s’habillent de blanc, fenêtres et portes se maquillent pour séduire le promeneur averti dont les pas résonnent jusqu’au fond des chambres, frémissement régulier du gravier chaleureux contant le passage d’une vie.

Je m’étends à mi-pente du champ ahuri de croissance et mon corps se laisse recouvrir du feu frais des jeunes pousses, bain de jouvence dans l’eau bleue de la rosée, vin de vigueur qu’on boit par la peau et dont les senteurs sucrées rappellent ces baisers qu’on dépose avec ferveur sur les cous des bébés.

Ce faisant je surprends un craquement de digue, rupture des os de nos années, blocage éruptif des muscles que je croyais décidément plus souples et me voilà grippé de partout mesurant mes crampes en alarmes rouillées et c’est tout d’humilité que je me redresse sur les coudes, songeant, le regard perdu vers les lointains brumeux, combien est judicieux le décompte de l’âge en printemps.

Il faut dire que la douce France des jonquilles commence Ă  semer son or sur les seuils: entre deux, entre l’intĂ©rieur et l’extĂ©rieur, lĂ  oĂą sont nos pas perdus, ceux oĂą l’on marche maintenant d’un entrain ralenti sur le chemin dallĂ©.

 Je tâte du bout du pied les primevères proches,qui, toujours premières, obĂ©issant Ă  leur patronyme, ont devancĂ© toutes les autres fleurs. Je sens que cet hiver, tapies, elles ont bien travaillĂ© pour Ă©clore avec une pareille promptitude. Je les en fĂ©licite. Pas vantardes pour deux sous, elles Ă©talent contre leur grĂ© leurs feuilles au plus large du sol, si bien qu’étoiles en terre elles brillent au milieu des pâquerettes frĂ©missantes, comme si ces marguerites du pauvre n’étaient lĂ  que pour rehausser les teintes des roturières colorĂ©es, joyaux prĂ©coces aux violets pâles ou jaunes imprĂ©cis. 

La  chance est Ă  l’eau et au soleil mĂŞlĂ©s dans nos jardins noirs, je veux dire dĂ©jĂ  verts. Cet hiver, tapies, les primevères ont bien travaillĂ© pour Ă©clore avec une pareille promptitude.  Tout ce petit monde Ă  leur imitation s’habille. 

On va pouvoir danser prochainement sur le gazon en gĂ©sine. Mars laisse glisser sa glace au soleil bien qu’il paraisse encore empruntĂ©. 

Le silence prend l’espace; il s’emplit doucement des abeilles et je songe au miel auquel mes fleurs participent du bout de leurs Ă©tamines au pollen enchantĂ©. Ma gorge bouge, me prend une envie d’entonner des pièces de clavecins dont je dirais les notes Ă  dĂ©faut de paroles. 

J’aime ce temps qui n’est d’aucun temps. Depuis la chandeleur, les buissons, hĂ©rissĂ©s Ă  faire peur, se couvrent de rougeurs timides  puis de virgules Ă  la tendresse stupĂ©fiante qui feront les branches de demain. C’est prĂ©vu. Pour une fois que le futur se trahit, et mars Ă©tait la guerre et le voilĂ  murmurant les ombrages Ă  venir. Ce temps sera dĂ©lices et repos et l’on entendra battre et la sève et le sang. 

Les folies de l’an peuvent amorcer leurs joies, pĂ©tales, halliers enfin verts, et toi, mon amour, accroche tes doigts aux miens, et sourires Ă©berluĂ©s, sortons de l’eau froide des mois grincheux!

premier printemps 

L’enchantement de fin fĂ©vrier vient de loin. D’avoir longuement dormi, bourgeons et oiseaux prennent leur temps. L’aurore leur est fade encore. Ils se mĂ©fient, dirait-on. Sortir de l’ombre en douceur est dĂ©licat, je les comprends. Car une fois Ă©clos, il n’est aucun retour. La feuille et son vert trop tendre, l’Ĺ“uf et ses Ă©clats frileux, tout cela demande prudence et ruse; les nids cachĂ©s, les brindilles esquissĂ©es. L’existence risque tout, Ă  seulement sortir pour exister. 

Je m’interroge souvent sur la première inspiration des oisillons; c’est infime; c’est peut-être la même que la mienne quand les voyelles

s’installent presque sans bruit, murmure du crayon quand les consonnes tardent. La griffe du style tire son souffle du jour neuf, le bourgeon craque dans sa lenteur première, mais si naturelle que les mots se pressent , autant de tiges serrĂ©es qui s’entrecroisent et les pĂ©tales ne dorment plus: le temps va traĂ®nant, s’étire, se dĂ©plie, ainsi les folioles, ainsi les ailes encore humides qui se dĂ©froissent, ainsi la feuille qui se couvre de mots. La main se cache, le bourgeon se dĂ©prend de sa colle et l’oiseau creuse l’accueil du nid, tout au fond, car naĂ®tre est dur, mais si naturel que les mots se poussent, autant de tiges qui se tissent, et les pĂ©tales ne dorment plus. 

En fĂ©vrier on a raison d’espĂ©rer. C’est l’instant de l’annĂ©e oĂą les risques s’enchantent d’être pris. Mais je tremble pour eux, comme eux. Le bleu qui viendra se paie sur cette pointe de temps. On entend dans fĂ©vrier, Ă  le dire, le tremblement des mois, de l’an et finalement des annĂ©es que l’on tire au cordeau du destin. Peut-ĂŞtre est-ce la raison de son exceptionnelle brièvetĂ©, fĂ©vrier a tant Ă  faire. C’est un que faire? qui a sa rĂ©ponse en germe. J’ai toujours envie de dire pas si vite aux bourgeons; leur extension bientĂ´t si rapide exagère, on dirait qu’ils fuient. Les oiseaux et ma main n’ont pas la hâte des plantes. Le rouge des brindilles nous alerte, je sais bien, mais cet Ă©chauffement angoisse un peu. Et si le gel survenait? 

L’horreur d’une nuit, une seule suffit. Le mercure alors m’effraie. On a raison de trembler pour les fleurs. Implacables nuits de mars oĂą la guerre contre les pĂ©tales se dĂ©clare impromptu. Et si avril s’en mĂŞle, je n’ose y penser. On en veut alors d’une haine tenace au fĂ©vrier du sourire, celui qui laissait le soleil se lever chaque matin. Il y avait tromperie, songe-t-on. A quoi bon en effet rĂ©chauffer la terre si c’est pour la rabaisser sournoisement au-dessous de zĂ©ro? 

voix d’enfant                          

février grave ses dernières gelées

dans les bruyères grises 

on le sent pressé d’en finir

avec sous ses pas 

les feuilles tordues du bout de l’an

mais le temps de la vie réclame son dû

et le pays des décennies rieuses s’éloigne

empochant richesses et misères

maintenant c’est sĂ©rieux c’est net 

une voix d’enfant – je crois-  commande au dĂ©gel

le ru s’éclaire d’eaux neuves 

solide compagnon en pente douce 

mon ami 

ruisseau du temps

emporte mes jours mes joies 

je t’en prie écarte tes rives

fais toi rivière

que les ponts ouvrent 

d’autres horizons 

je sens que 

la source neigeuse

emportĂ©e par la pente 

au fil de mille mĂ©andres 

va emmener en flânant 

mes sensations

toutes jusqu’au bout 

vers l’océan où peut-être

un avenir palpite

moineaux 

Le curieux du printemps, c’est le constat dĂ©concertant que les prĂ©liminaires n’arrivent pas – comme la vĂ©ritĂ© – sur des pattes de colombe. Ce fĂ©vrier, les moineaux, dans leur bure noisette, ont ramenĂ© l’azur du bout du bec, dĂ©crochant les baisers Ă  venir, caresses de brise au creux du bois. AgacĂ©s, inquiets, ils avaient traversĂ© neiges, pluies et bises, repliĂ©s sur leur propre fièvre emplumĂ©e. Il faut dire que les mĂ©sanges, arcs-en-ciel des passereaux, leur avaient damĂ© le pion et qu’elles avaient ri, tĂŞte en bas, des averses de janvier. Et voici que certaine tiĂ©deur consolide les appuis bourgeonnant des moineaux. SĂ©rieux, ils aspirent le rouge des rameaux, ce peu de chaleur, de leurs pattes serrĂ©es sur le brin, et vont semant l’amour parmi les jardins. A chaque pas, Ă  chaque patte, sa pâquerette. C’est autre chose que l’appel affairĂ© des pimpantes mĂ©sanges. Eux font place nette en grattant les fleurs et les fruits de l’hiver. Discrets, ils ont toujours Ă©tĂ© lĂ , devisant, sautillant, plein de cette agitation qui mime toute la nature Ă  la fois. Ils ont murmurĂ© entre eux, dès le dĂ©but d’hiver, l’inclinaison lente de l’axe de la terre dans l’autre sens, dans le bon sens, dans celui qui suscite le printemps. Je sais grĂ© Ă  ces ombres mignonnes de leurs alertes pĂ©piĂ©es tout au long de l’an. Rien ne vaut leur chant monotone de noĂ«l Ă  novembre, les moineaux sont de vrais compagnons.

aïeul                    

que l’aurore paraisse

et les yeux de sang froid 

Ă©tonnĂ©s de leur audace 

fixent fleurs et toits 

je me pense dans l’aube

le corps dĂ©pliĂ© vivant 

reflet dans la croisĂ©e 

un sourire un bonjour 

c’est ma voix qui se rassure 

s’installe au creux des vibrations 

une aria s’esquisse vive 

grave sans que je le veuille 

je me souviens de ma place 

dans la suite familiale 

ĂŞtre l’aĂŻeul n’est pas mal 

du jour est encore un peu devant

pour vivre serein 

lointain bien sĂ»r 

dĂ©pris d’un avenir Ă  faire 

mais le présent y gagne en fierté

la moindre mĂ©sange m’est soleil 

les poumons disent oui Ă  chaque pas

alors je fixe la terre vrai futur 

avec un étonnement d’enfant

mes lèvres sentent monter 

un dĂ©but de parole 

matin petit qui donne joie 

et dĂ©plie les brumes trop calmes 

je sens qu’un bonheur est lĂ  

je pourrais le toucher 

les couples

c’est une danse

le violon est Ă  l’impalpable

le pas cogne contre l’essence du bois

ainsi se forment les couples

sous l’Ă©gide imaginaire des sons

et le croisement bien réel des pieds mêlés

toute une vie s’y bâtit

souvent – parfois – 

j’aime aux yeux des couples

cette assurance d’Ă©ternitĂ©

ils se serrent les mains

pour lutter contre la terre qui tourne

horloges saisons années

c’est alors qu’ils sont splendides

candides et purs

hors temps

les damnés du ciel

n’y croient pas

haussent les épaules

la rime amour toujours les fait rire

la poussière du temps les fera déchanter

songent-ils en refusant la danse

ce sont pourtant eux les pauvres

immobiles et clos

car ils se jouent l’oubli

de l’ivresse Ă©piphanie

qui brûle les corps

aux jours des verts printemps

légende

puis nous irons ramer sur le lac 

pour lire le jeu des fruitiers

aux joues rouges crues 

qui rebondissent sur l’étal miroitant des eaux 

la barque nous rapprochera de l’île

au milieu des foulques 

qui crient gravement 

et s’envolent sous les rames 

le chant de vivre Ă  deux 

trouvera son havre 

en heurtant la crique bleue 

l’accostage nous jettera l’un vers l’autre

l’île verger nous y attendait depuis toujours

avec ses trois larges  pommiers vacillant 

dans leur allègre approbation des vents 

une fois lĂ  nous dresserons un lit de feuilles vives

nos membres se porteront secours 

contre les impasses d’autrefois 

la chaleur de l’île enchantĂ©e 

attisera nos appetits 

après les baisers

nos dents croqueront la pomme

soyeux instant

oĂą l’oubli du temps 

etendra vers l’horizon notre rire sonore

dans un clapotis submergé

par notre duo d’accordéon chanté

écriture verte

effet peut-ĂŞtre du patronyme 

le vert me tient au corps

la familiarité buissonnante

du petit printemps de février

me tarde

je ne rêve que prés et ramures

le dĂ©lire des citĂ©s ne m’est rien 

exceptĂ© ses visages et paroles amies 

mais les collines et certain mont 

ont le lissĂ© chantant des partitions 

oĂą chaque arbre chaque branche 

caracole en ascension lente

accrochant le regard 

d’agrĂ©ments calculĂ©s 

le plus étrange est sans doute la nuit

oĂą les yeux clos je vois un prĂ© 

puis des chants que j’entends 

au fond de tes yeux pers

lorsque je rĂŞve de toi

autant dire chaque soir 

quand la lune déborde

et que le vert de minuit

englouti d’ombre 

n’a de sens dans son aigreur

que lorsqu’il se refait avec l’aurore 

une oeuvre au maquillage frivole 

et vif et prenant de lumière

sous les paupières de l’horizon

lorsque le vert pĂ©pie 

dans la rosée diamantifère

oĂą la dictĂ©e des reverdies 

mouline ses mots presque sans moi 

Une histoire de rivière

depuis les cimes

l’eau avait rompu les grès

au long des millénaires

on entendait encore l’écho des rocs

qui s’écartaient avec respect

sous la force basculante

l’eau dans sa hâte accélérée

fatiguait le lit

usant de la gravitation

pour dévaler ses kilomètres

de bienfaits

le chant des jeunes berges

approuvait la cavalcade

des hĂŞtres des aulnes

qui bordaient les pentes

où les chamois s’abreuvaient

les éclats des eaux folles

contre les chalets

accrochaient leurs seuils

vertigineux

des femmes étonnées

appuyées sur les rambardes

saluaient les saisons

souhaitant bon courage

au flot qu’elles effleuraient

du bout des doigts

puis le cours consentait

Ă  reprendre son souffle

en mélodies vallées

la rivière adulte

creusait alors

mordait au fond

le lit s’installait riche et gras

dans les contrées

où les moutons s’acclimataient

des riverains s’appelaient

d’un bord à l’autre

civilisés par l’amont et l’aval

ils arrangeaient leurs toits

sur les meulières ocres

afin dès juin de profiter de l’ombre

et les soirs d’hiver de la musique

des âtres qui crépitaient

ça grouillait de poissons

qui s’entredévoraient en un éclair

et les ponts faisaient craquer

les flots les courants les tourbillons

devenus domestiques

les eaux accueillaient les esquifs

et ça tanguait pour rire

c’était encore l’âge des éclats

où les voix se parlent en échos

dans le silence étonné

des champs environnants

puis dans l’accroissement des villes

on multipliait les arches les tabliers

on s’installait près du flot

pour user de son courant

les villes grossissaient

l’amont semblait caduc

la richesse était à l’estuaire

les ports mimaient le monde

le flot doux des montagnes

finissait pas se mĂŞler

au salé de l’océan

conflit éternel du vaste mascaret

quand le ressac suscité par la lune

venait cogner contre la terre

des saumons loyaux

remontaient alors Ă  leurs origines

forçant l’admiration

des vieillards inquiets de la perte définitive

de l’eau douce dans les lames amères

et les délicieux poissons ravis

témoignaient alors

en sautant les barrages

que rien n’est jamais perdu

rosier

entre les double rideaux 

j’ai suivi la dĂ©gringolade 

des pétales

jusqu’à noël

les voilĂ  gisant sur l’allĂ©e de glace 

Ils ont pris les rides 

du gel de janvier

les voir me pĂ©trifie 

puis me passant la main sur les joues 

j’entends un suraigu de givre

ma peau a dĂ©gustĂ© autour de l’an neuf 

(vagues rides de l’océan des jours)

je me souviens de l’enfance 

Ă  l’infini des ans descendus 

alors je sors sur le seuil

sans prendre soin de m’habiller 

j’interroge un bouton de rose surgelé

posé encore sur la tige intouchable

il se moque de moi 

tu vas attraper la mort dit-il

glacĂ© comme je suis 

en me touchant 

tu meurs à coup sûr

je ris de son dĂ©fi piquant 

un frisson me sillonne le dos

j’éternue

il se peut qu’il ait raison

arbres d’hiver

Les frissons tremblent aux bras de nos arbres embarrassĂ©s d’avoir laissĂ© leurs feuilles au pied de leur unique patte rĂŞche. Ces verticaux chantent au noroĂ®t une frĂŞle mĂ©lodie scandĂ©e des heurts de leurs rameaux dĂ©faits. Il sacoquinent entre eux, bosquets oĂą l’on s’abrite, Ă©glise laĂŻque aux piliers friables. 

Les croisements de leurs branches Ă©toilĂ©es tracent au ciel d’hiver d’abstraites malices que les bouleaux soulignent de leur pastel crayeux. 

Ma main les effleure tendrement comme si j’étais le maître d’oeuvre de la chapelle impromptue et je me surprends à leur parler, murmure pour les amis.

“Personne ne vous voit. Vous pouvez sommeiller sereins dans nos brumes. Parfois, c’est vrai, on entend des tronçonneuses, je comprends vos atermoiements. Ce sont des chasseurs de troncs qui préparent l’hiver à venir; mais vous êtes si frêles; votre bois ne ferait pas long feu. Et puis voyez les pies, les merles, ils savent mieux que nous ce qu’il en est des hommes des bois. Leurs nids sur vos épaules sont preuves, malgré votre apparence, de votre solide permanence. Croissez tranquilles!”

Ils me confient qu’ils ne se risquent pas encore à bourgeonner; l’un d’eux dit en frottant ses branches: “Voyez, vous, vous ne vous promenez pas tout nus”. Du bout des gants, je remonte mon col en souriant: “Gardez-vous bien de bourgeonner, dis-je, le gel vous tuerait les pousses!”

L’arbre est un sage. Il ne rĂ©pond pas. Il sait. 

Je dĂ©passe la clairière au bosquet et soudain, Ă  main droite, un bloc rouge descend sur les cimes brouillĂ©es. Un tableau s’élabore mystère. 

Le gris pèse sur le silence et comme la brise se pose, les cimes se taisent; me voici seul au monde; je songe un court instant que je suis sourd. Un geai me rassure en m’effrayant de son vol droit devant: Il hurle. Le globe orangĂ© du couchant entame sa glissade derrière le fouillis des branches puis soudain se maquille en vitrail. Chaque brindille offre un encadrement de nuance diffĂ©rente. Il me plaĂ®t de penser que c’est le geai qui a donnĂ© le signal. 

Je suis seul face Ă  la peur d’être seul. Immobile j’observe le chevet qui croule du rouge Ă  l’orange. S’y mĂŞle un vert pâle venu d’on ne sait oĂą. Chaque rameau fait office de plomb qui encadre les couleurs peintes par le crĂ©puscule gĂ©nĂ©reux.  

Le temps, ouvrier du beau, fait dĂ©croĂ®tre les teintes et me voici, bras ballants, face Ă  la nuit. Je rĂ©pète en secret : bras ballants, face Ă  la nuit. 

Je crois bien que c’est ma vraie nature; et je souris de reconnaissance car c’est la preuve que je suis vivant.

la gondole

longs méandres de la rivière passée

années lourdes

qui brĂ»lèrent les illusions d’alors

(ça vĂŞt l’imaginaire)

cultivant les idées de carton

j’ai avalĂ© l’alcool sec des concepts

puis recrachant depuis la prison des mots ce monde trop humain

j’ai ouvert la bonde de ces filandreux affects

et réinstallé le monde à sa place

papillons saisons fleurs étoiles îles confins

sur la rive le pas s’est enfin affermi

c’est heureux

il était temps

la sombre gondole glisse vers moi

quand viendra le creux de l’hiver

le chanteur qui la gouverne va demander des comptes

je dirai m’excusant d’un sourire

que je ne l’attendais pas que je vivais vivais vivais

et léger comme le cabri

je sauterai dans la gondole

avec l’espérance de la faire chavirer dans les flots de la nuit

VA

(il m’est arrivé d’arracher au chat un moineau dont il s’était brutalement emparé)

fleur vaguement brune 

je tiens fermement le corps de l’oiseau 

il tiĂ©dit ma paume 

j’ouvre mes doigts 

son coeur bat une chamade folle

risquant tous les rythmes

il n’ose pourtant pas l’envol

pris dans l’antique terreur des proies 

ses plumes se serrent 

il sait les griffes qui le guettaient en silence 

ma main brise la loi de la nature

me voilĂ  sauveur 

je siffle sur ses plumes 

une musique minuscule 

ivresse des matins lĂ©gers 

oĂą il fait bon voler 

va

n’aie pas peur chanté-je

il n’y a pas que les chats tigrés

il est aussi tu vois des paumes refuges

qui protègent les passereaux perdus 

j’ai tant besoin de vos visites

j’envie je l’avoue l’élégance de vos envols

et tes affolements prĂ©cipitĂ©s me sont si proches 

ami va colporter cette paix des phalanges

qui furent un moment ta maison

porte leur lĂ -haut le message

d’un monde d’en bas

oĂą la chair palpite

et rĂ©chauffe  

et sauve un peu parfois

Ă  ras de terre

il fuit

(J’emprunte la conclusion de ce texte Ă  un poème de Marguerite Clerbout dont je fais un long commentaire au chapitre XII de mon “Traces de pas”…:

“A l’instant, l’oiseau suffit… il fuit”; ce poème qui, c’est le cas de le dire, se suffit à lui-même, est une œuvre magique dans sa brièveté éblouissante.)

3 poèmes de pluie

midi

crudité trouble

des midis barrés

par les charges d’ouest

qui lestent l’air

la peine enivre

jusqu’au fond du salon

et janvier l’élégant

pensait-on

alourdit de haillons

les heures et les hommes

le voisin court

nuque mouillée

je le salue par la croisée

il éternue

gratte ses bottes

sur le paillasson rétif

ma vie compte Ă  peine

guirlandes

la pluie s’ingénie

à déposer au plus fin

des brindilles

ses plombées fraîches

les gouttes accrochées

se font perles d’un collier

cent mille clochettes

font guirlandes de l’an

gammes pour les yeux

mon coeur les enclosent

avant qu’elles s’éparpillent

ensemençant l’humus

bonne chance

dans leur chute

car sous mes pas crispés

leur sort est scellé

en négatif sous ma semelle

vivre

le silence de l’humide

n’est jamais net

toujours gloussant

les gouttes font au cou

comme un nid blessure

j’aurais dû rentrer

l’eau du ciel me brûle

mes vertèbres protestent

on n’est pas des gouttières

et le dos m’est à douleur

billes projetées maladives

porteuses d’affections

que le vieil âge aggrave

je souris de ces calamités

que j’invente à plaisir

pour dire que j’ai vĂ©cu

et j’ai vécu

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1Barbara Rousseau