le temps entraîne les hirondelles
cruelle ironie des rayons d’août
qui brûlent les labours
vont faire lever les premières brumes
voilant le ballet insolent des belles
qui s’entraînent à disparaître
Le blog de Raymond Prunier
le temps entraîne les hirondelles
cruelle ironie des rayons d’août
qui brûlent les labours
vont faire lever les premières brumes
voilant le ballet insolent des belles
qui s’entraînent à disparaître
5
cette nuit qui procède vers nous
induit mille vertus d’étoiles
et nos visages c’est toutes les lunes
qui conspirent contre l’obscur
dans ce bal oublié des danseurs
inventons aujourd’hui le sourire de minuit
6
ce bol de porcelaine tout neuf
où mes paumes pâles se réchauffent
je sens mes mains qui s’animent de leur sang
je hume alors le fort du café noir
et l’aventure du jour m’emmène au château
où s’avance pas après pas le graal de Perceval
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quand le matin s’éveille
qu’il cale ses voiles
sous le souffle du temps
mes mains tendues font
un rempart fragile contre
le soir qui faseye à l’horizon
1
à mesure que la sérénité perdure
c’est à sons de trompe
que les soirées reviennent
la banalité ne fuit plus
et je perçois à l’arrière du soleil
les plages petites de tes matins chantés
2
le cri fébrile du sang
a laissé place aux grands déserts
où le bon vivre est le repos
et si la nuit file sous ton pas
qui retourne et tourne encore
laisse venir l’or à ta fenêtre
3
et les aubes loyales
revenues de tout
allument les fonds marins
et renvoient au jour dit
la fleur aux éclats
qui dormait dans la nuit
4
fragile gris bleu de chez nous
qui s’ouvre azur cru de midi
nous échoit un vent fluide agité
toujours l’ouest agrippe les cheveux
et mes mains rêvent d’arrêter la houle
pour écouter une seconde d’éternité
le papillon qu’elle m’a envoyé
s’est posé
je l’ai vu venir de loin
il a longtemps hésité
il a bifurqué
j’ai cru un moment
qu’il ne m’était pas destiné
son de-ci de-là
me laissa indécis
puis soudain il s’est abattu sur ma main
je ne pouvais plus bouger
un souffle l’eût chassé
je ne respirai plus que par la gorge
et j’arrêtai d’écrire évidemment
j’eus le temps de voir ses yeux cernés
au bout des ailes
ils disaient la fatigue
je le priai de me dire
ce qui l’amenait
il répondit de ses ailes agitées qu’il avait un message
à regret murmura-t-il à regret
je dois te dire qu’elle ne t’aime plus
les fleurs sont toujours sa passion
mais elle est amoureuse du jardinier
qui est beau grand et sportif
je remerciai le papillon
il s’envola
me restèrent trois grains de poudre sur la main
un souffle suffit
guerres
Nous espérons ne pas mourir trop vite, mais la peur qui nous saisit ne relève pas toujours d'un futur tragique, elle est aussi regard rétrospectif. Les souterrains de Laon et de toute la région sont dévorés de l'intérieur par le souvenir de la guerre, des guerres contre les Allemands bien sûr, mais aussi d'autres guerres plus lointaines. Je me demande si les souterrains (Caverne du Dragon) ne sont pas la guerre, l'autre nom de ce mot affreux, la guerre, avec ses griffes énormes, ses éclats noirs et sa hideur repoussante. La guerre dite 14-18 ou la guerre dite 39-45, toutes deux forment des souterrains dans notre mémoire, excavations sombres avec larmes de terreur et joies folles de la libération. Nos grands-pères, nos pères nous l'ont suggéré, ils nous ont dit un peu parfois par mégarde cette nuit de deux fois quatre ans qui a aggravé leurs vies d'un fardeau insoutenable de haine et d'inconsolable ressentiment. Je crois qu'ils ne sont jamais sorti de la nuit de ces souterrains-là, on le voyait bien au regard qui tombe, aux soupirs qui laissaient entendre une jeunesse en miettes, au noir très sombre qu'ils tentaient d'écarter du bras ou d'un geste las de la main: il ne fallait pas en parler, grand silence de leur souterrain bien à eux, bien horrible car sans langage. La lumière des mots eût aidé peut-être, mais non, ils avaient les amis et leurs morts à garder au secret de leur mémoire. Peu de mots décidément. Je vois ces souterrains comme des parenthèses du passé où la mort roda impromptu dans la nuit perpétuelle de l'horreur, des cris, des explosions, partout, tout le temps. Les guerres sont les souterrains de ce temps-là. Je me demande si la fameuse mort de dieu que l'on situe dans le temps entre la guerre de 1870 et celle de 1914 ne peut pas être également située dans l'espace, ici, dans cette frange géographique qu'on appelle les frontières du nord. Les envahisseurs ne voulaient pas seulement les richesses, nos terres noires, je crois qu'ils rêvaient d'un dieu qui tienne la route, un vrai dieu tempéré, doux comme les climats de la douce France. Les Allemands ont une expression éloquente qui semble évoquer directement nos lieux: heureux comme Dieu en France, c'est dire pour eux l'attrait de nos contrées. Ainsi, j'y insiste, la mort de dieu a-t-elle son lieu: ces frontières déchirées, hésitantes, friables, souterrains de panique noire. Je ne sais pas pourquoi me revient ce souvenir historique très lointain: Syagrius, dernier empereur romain, se réfugia à Soissons où il fut écrasé par Clovis, ce dernier mettant fin ainsi à mille ans d'empire. C'était là, à deux pas dit la légende, dans une grotte où l'empereur fut fait prisonnier, puis emmené de force dans un sinistre cloaque du sud où il fut étranglé. Souterrains encore. Je demande qu'on regarde ces souterrains de jadis avec la même acuité que l'on contemple cet arbre d'avril que l'aube arrose avec l'évidence pacifiée d'un renouveau admirable. Je demande - mais c'est beaucoup demander - que les souterrains soient visités comme un passé et aussi bizarrement comme un espace, cet espace curieux qui fit les guerres et les ravages. Je sais bien qu'il y a des grottes, des souterrains, au pied des Pyrénnées, des Alpes, à deux pas des Vosges ou le long des côtes de l'Atlantique . Mais nos souterrains à nous sont liés à l'incertitude des frontières du nord. Nous n'avons pas de nord limpide, indiscutable. Nous à Laon et alentour nous ne sommes adossés à rien, aucune Alpe ne nous protège, aucun océan. Nous sommes à cru, exposés aux invasions de tous ordres. La plaine court sans obstacle jusqu'à la Mer du Nord, c'est fou. Cette plaine est un terrain de jeu pour enfants cruels et envieux où seules les rivières Aisne, Meuse, Somme, forment un obstacle dérisoire et plutôt amusant pour ces enfants attardés avides de meurtres, de pillages et de richesses.
La nef noire
La nef noire La nuit attire l'amour. On peut être certain que des couples se sont forgés sous la pierre, sculptant à jamais, doigts serrés, ardente chamade, des amours illégitimes, puisqu'on ne pouvait pas s'aimer au jour des rues, dans l'éclat des places; par ailleurs la nuit de la cité était peu sûre. Les souterrains aux petits murs effrités qui donc se croisent, amènent à se retrouver. Ces vies de taupes parallèles et inverses dessinent dans leur ombre des étreintes telles qu'aucun amour vivant au plein de la vie lumineuse ne connaîtra jamais, car l'interdit (cette drogue) augmente les sensations à une puissance décuplée. Les piliers qui soutiennent parfois les salles aujourd'hui désertes - comme la nef du dessus au moment des offices - font songer à une nef noire où des messes frauduleuses, noires elles aussi, purent être célébrées librement. Les souterrains courent dans tous les sens si l'on veut bien chercher les passages. C'est au mépris des appartenances et des propriétés si bornées en surface, tellement emmurées, coupées soigneusement du voisin. Au-dessous rien de tel. Il n'y a plus d'autre. Le respect a fondu. C'est l'anarchie des corps, des classes, des sexes, des appartenances sociales, prêtres, servantes, maîtres et maîtresses, malfrats et nonnes. Bien sûr on a pu reproduire ici ou là les fameux murs mitoyens du dessus qui font la misère et la joie des juristes, mais cela semble fragile, la nef noire aux mille chemins du rêve, aux mille abîmes du cauchemar étant un monde à part où tout circule, où tout peut arriver. C'est l'internet ouvert à tous en forme de réelle présence sous la terre. Quand l'amour se noue sans guide social officiel, c'est la passion certes (Tristan et Iseult en témoignent), mais la folie s'accroît dans l'écorce du couple illégitime, et le sans limite des souterrains dit que dieu est absent et que tout est possible. Le crime guette pourtant. La vengeance dans la nuit des amours impossibles s'abat sur les pauvres diables et diablesses, victimes de leur passion. Avide d'écarts, Satan se pourlèche à l'idée de tant de victimes potentielles. Les pervers de tout poil ont beau jeu de surprendre les naïfs qui s'adorent dans la nef défaite de lois. Car l'inconscient pulsionnel, que figurent si bien les souterrains, regorge de ces assassinats et meurtres qu'on ne voit habituellement qu'au théâtre sous la lumière des sunlights. Ces pièces existent justement pour purger nos passions. Œdipe et Hamlet sont eux aussi les victimes du souterrain, mais c'est un souterrain où l'on parle, alors que la nef noire, elle, scène obscure, résonne de mille voix étranglées, de chuchotis subtils, et la parole y est le plus souvent absente: les baisers empêchent tout discours ou l'on meurt sans un mot. L'écho répercute mon appel, mais les souterrains sont si vastes que c'est tout un peuple qui tout à coup me répond. Souterraine folie des hommes qui retentit dans la griserie inquiétante de son délire.
je n’oublie pas
de féliciter les ciels de juillet
avec leur crudité limpide
qui font deviner sous les troènes graves
les nids tricotés et les vitraux émeraudes
entre les branches d’ombre de mica
ce qui monte alors est pure senteur
prière de fleurs mûres
où s’épuisent nos attentes d’infini
nous voilà tous éternels
et les champs bousculent les épis
les pains foisonnant croûte fendue
s’avancent déjà
tandis que les croissants de lune
nous glissent au fond des rêves
mettant par avance le dormeur en appétit
nos premières nappes de brouillard
s’étalent sur la table des jours
puis l’air nous submerge de ses fournaises impromptues
craquements des chaumes
je m’exalte sans prudence
de l’abondance de la félicité du temps
où l’on vit au paradis de la bêche et des fruitiers
c’est alors que le lac à peine ridé par les ouests infatigables
ouvre aux mille lumières ses eaux tièdies
et enfin tout au bout
aux plages crissantes
la mer accueille dans l’énergie des lames
nous autres et les enfants
sel de la terre nous autres si joyeux
de folâtrer entre châteaux fragiles et ressacs frais
à l’ombre des marées qui nous pressent
vers un estran fabuleux
“Cette cage de mots il faudra que j’en sorte
Et j’ai le cœur en sang d’en chercher la sortie
Ce monde blanc et noir où donc en est la porte” (Aragon le roman inachevé)
La face cachée
Comme la lune, toute œuvre a sa face cachée. Je crois en empruntant les souterrains que le mystère va être levé. On se dit qu’on va tout comprendre, que cette nuit marchée (manière de rêve prémonitoire) va nous éclairer sur l’histoire, la vie, la foi peut-être; après être passé par la nuit, le sens va me venir, car il n’est pas possible, pense l’enfant en moi, que tout cela (le monde) n’ait aucun sens.
On en ressort en effet moins ignorant du pourquoi et du comment, on est soulagé, la lumière du jour nous fait une aube renouvelée, seconde naissance bien sûr, on respire, on s’aperçoit qu’on s’est fait peur, que la vie est cet échange entre ombre et lumière, que l’avance de nos jours a quelque chose à voir avec cet obscur et tortueux chemin de nuit sans étoile.
On se souvient des signes aperçus, de la voix du guide en écho et de notre curiosité qui s’est peu à peu apaisée. C’était un voyage, nous avons eu raison d’emprunter cette nef de pierre, la vie c’est ça aussi, pas toujours ce que l’on dit dans la lumière du parvis mais ce que l’on murmure dans la nuit du secret, de l’intime, tout contre les festons de l’oreiller.
Dans les ombres des souterrains, on croise sa propre personne que l’on ramène comme Orphée ramène Eurydice en pleine lumière. C’est moi qui me suis extrait de la roche-mère. Sans les souterrains je n’aurais jamais éprouvé l’éclat fabuleux des bœufs qui folâtrent là-haut, de même que la nuit quand je dors je réarrange dans mes rêves la lumière complexe du jour passé, préparant le jour à venir.
Les souterrains c’est cela aussi, ce songe mensonge qui à la base devait tout expliquer et qui nous murmure seulement: le vrai mystère n’est pas là-haut ni en bas sous la terre. Le vrai mystère est caché en toi, le mystère c’est toi, le mystère est ta souterraine invention perpétuelle, c’est ton œuvre, là où tu travailles dans le silence, le cœur battant.
ce silence des soirs
où ne se passe rien que le solstice
le temps consent à couler doux
dans ce juin sans nuages
des paroles là-bas
disent entre des murs leurs contes familiers
la peur n’est plus qu’un écho très lointain
le passé suspendu au clou des rêves
échoue dans son ressac
je me murmure entre les dents
une chanson d’autrefois
au piano vertigineux
qui faisait tourner les têtes
et tirer les cordes vocales
j’aimerais tant que ce silence
noie sous son immobile
le reste des querelles des erreurs
qui rôdent sous le jour tardif
le pur ciel manière de mer d’huile
émousserait la pointe des plaintes dites
et ma main
cessant de trembler
protégerait cette flamme de grâce folle
contre le vent des mois
et la froide mélancolie
des futurs crépuscules
“Cette cage de mots il faudra que j’en sorte
Et j’ai le cœur en sang d’en chercher la sortie
Ce monde blanc et noir où donc en est la porte” (Aragon le roman inachevé)
Obscurités gothiques
Puisqu’on cachait aux souterrains tout un monde de vin, de victuailles, de blé, il me vient que ces chemins obscurs renvoient à nos entrailles. Coloscopies, échographies, radiographies ont mis à jour depuis peu une vision claire de cette partie du corps qui nous hante chaque jour. Mais l’affaire est récente: depuis l’aube des temps l’humanité s’est préoccupée avec un zèle émouvant à décrypter les signes de notre abdomen, ce qui nous est le plus proche et qui était depuis toujours tellement lointain. C’était notre bien le plus précieux et nous ne le voyions pas, étrange monde souterrain.
On n’oubliera pas que ce plus obscur est également à deux doigts du lieu d’où la vie jaillit. Mystère fabuleux de la naissance. La vraie vie est ailleurs, dit le poète, il veut dire le féminin sans doute, et ce passage obligé du vivant à travers le chemin des dames, souterrain encore, souterrain capital. Les choses ne sont décidément jamais simples dès qu’on pénètre sous la terre. Le touriste le sait bien qui a une curieuse impression de déjà vu, de déjà traversé, de déjà exploré, même la première fois, surtout la première fois, car ce n’est jamais la première. Il est né; divin ou pas il est né; donc ce souterrain là il le connaît, c’est ce qui le fascine, c’est le plus connu qui est le plus exaltant (ainsi le décolleté, objet de désir majeur du mâle, ouvre-t-il sur le sein qu’il téta bébé avec la passion que l’on sait).
Pour revenir à l’histoire, il me semble qu’autrefois c’est aux souterrains que les fortunes et les vies ont été constamment ramenées. Richesses (vins, blés) entassées loin de la lumière de l’envie et de la cupidité; c’était aussi un lieu de fuite lorsque les envahisseurs avaient percé le rempart, nuit du sauve qui peut, illuminée d’un guide que l’on devine intuitif et malicieux.
Il existe comme on voit une relation entre notre corps et la ville, nous le saisissons obscurément: la cathédrale est la tête, le plateau le corps, les souterrains sont le bas du corps, les boyaux comme on dit. A cette vision enfantine il faut ajouter les constructions souterraines qui empruntent leurs formes à la cathédrale. Les ogives sous la terre présentent une autre cathédrale où l’on pria peut-être selon des rituels peu catholiques comme le laisse entendre le poète conteur Hubert Haddad. Pas de portail édifiant comme à l’autre cathédrale, l’entrée n’est pas évidente, humble porte discrète, lourde, quelques marches, usées en leur milieu (il y passa donc bien du monde) qui projette, une fois ouverte, la lumière du dehors. C’est une structure en miroir: ces ogives noires sans but seraient le tain de la grande cathédrale. On sourit de songer que le gothique était aspiration vers la lumière et qu’ici ce style majestueux, grandiose, qui voulait dévorer le ciel, s’élance, dérision magique, dans la nuit du roc taillé.