Notre rencontre fut des plus naturelles: elle me rĂ©servait toutefois tant de rĂȘveries, paroles et gestes, quâil mâapparut bientĂŽt, dans sa modeste tenue tachetĂ©e, comme lâhomme le plus gracieux de la terre. Regardez, dit-il en soupesant les corolles du bout des phalanges, dites-moi oĂč vous avez vu pareil orange contre lâobscur humus; voir le couchant dressĂ© contre ses pĂ©tales fait de cette seule corolle la maĂźtresse des Ă©tamines. Je lui dis pour sourire quâil Ă©tait lui-mĂȘme le prince des pistils; la remarque Ă©tait dĂ©calĂ©e et, moine shinto, il reprit son ratissage Ă©lĂ©gant, indiffĂ©rent Ă ma voix pourtant bien timbrĂ©e; il se courba soudain sur son allĂ©e fleurie; le silence demeura sa seule rĂ©ponse.
Je lâinterrogeai alors sur ses doigts, ses mains quâil se gardait bien de protĂ©ger. âSentir lâhumus, câest sentir lâhumeurâ, gronda-t-il toujours sans sourire. âCe nâest pas quand vous serez dessous que vous pourrez jouir des finesses de la terreâ. Il rit. âCâest aux vivants que la terre chante, tous les autres sont intouchables vous le savez bien, vous vous souvenez des spectres croisĂ©s par Ulysse au royaume des ombres?â
Il tourna enfin sa tĂȘte vers moi. Je me courbai et fis rouler des mottes compactes entre mes doigts. Je les jetai lĂ devant. Il me demanda si je savais Ă quoi aspiraient les ombres. Je souris: âA la terre bien sĂ»r, Ils veulent revenir Ă lâhomme pĂ©tri par le dieu. Humains enfin.â
Le jardinier mentionna que je venais de dĂ©crire son travail. Puis il ajouta: âChaque jour je ratisse large et ce sont leurs murmures qui reviennent entre les dents de mon instrument. En fait, dit-il je suis un musicien; lyrisme et jardinage sont deux pĂŽles qui se tiennent. Les dents du rĂąteau laissent passer lâheureuse finesse. Joie dâĂȘtre vivant contre lâobscur immense des allĂ©es qui nous portent. â
Jâeus lâimpression en mâĂ©loignant Ă regret que jâavais touchĂ© Ă lâessentiel.