Mon fils m’a emmené à l’extrême est de l’Angleterre (Norfolk), là où la terre de l’est et la mer du nord se touchent, s’échangent des mouvements troubles, mer salée contre eau douce (mascaret?), des rivières qui s’endorment là; il ne semble pas y faire froid et l’on prendrait volontiers pied dans ces terres, ou sur ces canaux. Paradis loin de tout. 

BOARDS du Norfolk (eaux canaux bateaux)

Entre les 7 rivières qui roulent vers la mer du nord, des terres de tourbe s’étalent longuement; les Vikings occupèrent, du Vème au Xème siècle, ces territoires privés d’arbres. Ils creusèrent la tourbe pour se chauffer, fondant tout un réseau de bassines et de canaux; la mer du nord et les rivières se sont glissées dans les lits ainsi formés.Pour parcourir ses réseaux tous les bateaux font l’affaire : on en trouve de toutes tailles mais les canaux grouillent surtout de bateaux de plaisance garés au long des eaux.

Parfois l’un d’entre eux se glisse entre deux maisons : les plaisanciers rentrent semble-t-il directement à l’intérieur de la salle à manger: il y a dans cette vision une bonne part de songe, de douce rêverie lente quand la proue s’avance colorée entre les murs noirs; les maisons en bois sombre sont autant de splendeurs tranquilles. Les reflets dans l’eau redoublent la vision de la petite ville (Wells). On est étonné d’apprendre que ce groupement d’habitats sur l’eau – Venise du nord (Bruges n’est pas si loin) – traversée de canaux porte un autre nom que Boards. L’omniprésence de l’eau miroir horizontale à peine troublée par le passage des navires, fait paraître le premier étage des maisons plus haut qu’il n’est réellement. Il se crée une atmosphère calme, écho muet d’un décor sourd constamment brisé par les appels des oiseaux, perpétuels passagers porteurs de souffle venus de partout. Ils tracent sur le silence des eaux de vives déchirures que les canaux absorbent sans effort.

 À ma grande joie, un héron s’est dressé sur une patte à quelques mètres. Il est si discret que je ne l’ai pas vu arriver. Immobile, on aurait pu croire qu’il était empaillé. Les courbes de son corps souple au bec redoutable mettent en valeur le gris uniforme qui l’habille avec ce classicisme dont la nature est seule capable. Il se laisse dessiner du regard, puis un battement suffit pour que son corps s’arrache à la pesanteur. L’envol m ‘est douloureux, Sans que je sache pourquoi. L’effort sans doute.