légende

puis nous irons ramer sur le lac 

pour lire le jeu des fruitiers

aux joues rouges crues 

qui rebondissent sur l’étal miroitant des eaux 

la barque nous rapprochera de l’île

au milieu des foulques 

qui crient gravement 

et s’envolent sous les rames 

le chant de vivre à deux 

trouvera son havre 

en heurtant la crique bleue 

l’accostage nous jettera l’un vers l’autre

l’île verger nous y attendait depuis toujours

avec ses trois larges  pommiers vacillant 

dans leur allègre approbation des vents 

une fois là nous dresserons un lit de feuilles vives

nos membres se porteront secours 

contre les impasses d’autrefois 

la chaleur de l’île enchantée 

attisera nos appetits 

après les baisers

nos dents croqueront la pomme

soyeux instant

où l’oubli du temps 

etendra vers l’horizon notre rire sonore

dans un clapotis submergé

par notre duo d’accordéon chanté

écriture verte

effet peut-être du patronyme 

le vert me tient au corps

la familiarité buissonnante

du petit printemps de février

me tarde

je ne rêve que prés et ramures

le délire des cités ne m’est rien 

excepté ses visages et paroles amies 

mais les collines et certain mont 

ont le lissé chantant des partitions 

où chaque arbre chaque branche 

caracole en ascension lente

accrochant le regard 

d’agréments calculés 

le plus étrange est sans doute la nuit

où les yeux clos je vois un pré 

puis des chants que j’entends 

au fond de tes yeux pers

lorsque je rêve de toi

autant dire chaque soir 

quand la lune déborde

et que le vert de minuit

englouti d’ombre 

n’a de sens dans son aigreur

que lorsqu’il se refait avec l’aurore 

une oeuvre au maquillage frivole 

et vif et prenant de lumière

sous les paupières de l’horizon

lorsque le vert pépie 

dans la rosée diamantifère

où la dictée des reverdies 

mouline ses mots presque sans moi 

Une histoire de rivière

depuis les cimes

l’eau avait rompu les grès

au long des millénaires

on entendait encore l’écho des rocs

qui s’écartaient avec respect

sous la force basculante

l’eau dans sa hâte accélérée

fatiguait le lit

usant de la gravitation

pour dévaler ses kilomètres

de bienfaits

le chant des jeunes berges

approuvait la cavalcade

des hêtres des aulnes

qui bordaient les pentes

où les chamois s’abreuvaient

les éclats des eaux folles

contre les chalets

accrochaient leurs seuils

vertigineux

des femmes étonnées

appuyées sur les rambardes

saluaient les saisons

souhaitant bon courage

au flot qu’elles effleuraient

du bout des doigts

puis le cours consentait

à reprendre son souffle

en mélodies vallées

la rivière adulte

creusait alors

mordait au fond

le lit s’installait riche et gras

dans les contrées

où les moutons s’acclimataient

des riverains s’appelaient

d’un bord à l’autre

civilisés par l’amont et l’aval

ils arrangeaient leurs toits

sur les meulières ocres

afin dès juin de profiter de l’ombre

et les soirs d’hiver de la musique

des âtres qui crépitaient

ça grouillait de poissons

qui s’entredévoraient en un éclair

et les ponts faisaient craquer

les flots les courants les tourbillons

devenus domestiques

les eaux accueillaient les esquifs

et ça tanguait pour rire

c’était encore l’âge des éclats

où les voix se parlent en échos

dans le silence étonné

des champs environnants

puis dans l’accroissement des villes

on multipliait les arches les tabliers

on s’installait près du flot

pour user de son courant

les villes grossissaient

l’amont semblait caduc

la richesse était à l’estuaire

les ports mimaient le monde

le flot doux des montagnes

finissait pas se mêler

au salé de l’océan

conflit éternel du vaste mascaret

quand le ressac suscité par la lune

venait cogner contre la terre

des saumons loyaux

remontaient alors à leurs origines

forçant l’admiration

des vieillards inquiets de la perte définitive

de l’eau douce dans les lames amères

et les délicieux poissons ravis

témoignaient alors

en sautant les barrages

que rien n’est jamais perdu

rosier

entre les double rideaux 

j’ai suivi la dégringolade 

des pétales

jusqu’à noël

les voilà gisant sur l’allée de glace 

Ils ont pris les rides 

du gel de janvier

les voir me pétrifie 

puis me passant la main sur les joues 

j’entends un suraigu de givre

ma peau a dégusté autour de l’an neuf 

(vagues rides de l’océan des jours)

je me souviens de l’enfance 

à l’infini des ans descendus 

alors je sors sur le seuil

sans prendre soin de m’habiller 

j’interroge un bouton de rose surgelé

posé encore sur la tige intouchable

il se moque de moi 

tu vas attraper la mort dit-il

glacé comme je suis 

en me touchant 

tu meurs à coup sûr

je ris de son défi piquant 

un frisson me sillonne le dos

j’éternue

il se peut qu’il ait raison

arbres d’hiver

Les frissons tremblent aux bras de nos arbres embarrassés d’avoir laissé leurs feuilles au pied de leur unique patte rêche. Ces verticaux chantent au noroît une frêle mélodie scandée des heurts de leurs rameaux défaits. Il sacoquinent entre eux, bosquets où l’on s’abrite, église laïque aux piliers friables. 

Les croisements de leurs branches étoilées tracent au ciel d’hiver d’abstraites malices que les bouleaux soulignent de leur pastel crayeux. 

Ma main les effleure tendrement comme si j’étais le maître d’oeuvre de la chapelle impromptue et je me surprends à leur parler, murmure pour les amis.

“Personne ne vous voit. Vous pouvez sommeiller sereins dans nos brumes. Parfois, c’est vrai, on entend des tronçonneuses, je comprends vos atermoiements. Ce sont des chasseurs de troncs qui préparent l’hiver à venir; mais vous êtes si frêles; votre bois ne ferait pas long feu. Et puis voyez les pies, les merles, ils savent mieux que nous ce qu’il en est des hommes des bois. Leurs nids sur vos épaules sont preuves, malgré votre apparence, de votre solide permanence. Croissez tranquilles!”

Ils me confient qu’ils ne se risquent pas encore à bourgeonner; l’un d’eux dit en frottant ses branches: “Voyez, vous, vous ne vous promenez pas tout nus”. Du bout des gants, je remonte mon col en souriant: “Gardez-vous bien de bourgeonner, dis-je, le gel vous tuerait les pousses!”

L’arbre est un sage. Il ne répond pas. Il sait. 

Je dépasse la clairière au bosquet et soudain, à main droite, un bloc rouge descend sur les cimes brouillées. Un tableau s’élabore mystère. 

Le gris pèse sur le silence et comme la brise se pose, les cimes se taisent; me voici seul au monde; je songe un court instant que je suis sourd. Un geai me rassure en m’effrayant de son vol droit devant: Il hurle. Le globe orangé du couchant entame sa glissade derrière le fouillis des branches puis soudain se maquille en vitrail. Chaque brindille offre un encadrement de nuance différente. Il me plaît de penser que c’est le geai qui a donné le signal. 

Je suis seul face à la peur d’être seul. Immobile j’observe le chevet qui croule du rouge à l’orange. S’y mêle un vert pâle venu d’on ne sait où. Chaque rameau fait office de plomb qui encadre les couleurs peintes par le crépuscule généreux.  

Le temps, ouvrier du beau, fait décroître les teintes et me voici, bras ballants, face à la nuit. Je répète en secret : bras ballants, face à la nuit. 

Je crois bien que c’est ma vraie nature; et je souris de reconnaissance car c’est la preuve que je suis vivant.

la gondole

longs méandres de la rivière passée

années lourdes

qui brûlèrent les illusions d’alors

(ça vêt l’imaginaire)

cultivant les idées de carton

j’ai avalé l’alcool sec des concepts

puis recrachant depuis la prison des mots ce monde trop humain

j’ai ouvert la bonde de ces filandreux affects

et réinstallé le monde à sa place

papillons saisons fleurs étoiles îles confins

sur la rive le pas s’est enfin affermi

c’est heureux

il était temps

la sombre gondole glisse vers moi

quand viendra le creux de l’hiver

le chanteur qui la gouverne va demander des comptes

je dirai m’excusant d’un sourire

que je ne l’attendais pas que je vivais vivais vivais

et léger comme le cabri

je sauterai dans la gondole

avec l’espérance de la faire chavirer dans les flots de la nuit

VA

(il m’est arrivé d’arracher au chat un moineau dont il s’était brutalement emparé)

fleur vaguement brune 

je tiens fermement le corps de l’oiseau 

il tiédit ma paume 

j’ouvre mes doigts 

son coeur bat une chamade folle

risquant tous les rythmes

il n’ose pourtant pas l’envol

pris dans l’antique terreur des proies 

ses plumes se serrent 

il sait les griffes qui le guettaient en silence 

ma main brise la loi de la nature

me voilà sauveur 

je siffle sur ses plumes 

une musique minuscule 

ivresse des matins légers 

où il fait bon voler 

va

n’aie pas peur chanté-je

il n’y a pas que les chats tigrés

il est aussi tu vois des paumes refuges

qui protègent les passereaux perdus 

j’ai tant besoin de vos visites

j’envie je l’avoue l’élégance de vos envols

et tes affolements précipités me sont si proches 

ami va colporter cette paix des phalanges

qui furent un moment ta maison

porte leur là-haut le message

d’un monde d’en bas

où la chair palpite

et réchauffe  

et sauve un peu parfois

à ras de terre

il fuit

(J’emprunte la conclusion de ce texte à un poème de Marguerite Clerbout dont je fais un long commentaire au chapitre XII de mon “Traces de pas”…:

“A l’instant, l’oiseau suffit… il fuit”; ce poème qui, c’est le cas de le dire, se suffit à lui-même, est une œuvre magique dans sa brièveté éblouissante.)

3 poèmes de pluie

midi

crudité trouble

des midis barrés

par les charges d’ouest

qui lestent l’air

la peine enivre

jusqu’au fond du salon

et janvier l’élégant

pensait-on

alourdit de haillons

les heures et les hommes

le voisin court

nuque mouillée

je le salue par la croisée

il éternue

gratte ses bottes

sur le paillasson rétif

ma vie compte à peine

guirlandes

la pluie s’ingénie

à déposer au plus fin

des brindilles

ses plombées fraîches

les gouttes accrochées

se font perles d’un collier

cent mille clochettes

font guirlandes de l’an

gammes pour les yeux

mon coeur les enclosent

avant qu’elles s’éparpillent

ensemençant l’humus

bonne chance

dans leur chute

car sous mes pas crispés

leur sort est scellé

en négatif sous ma semelle

vivre

le silence de l’humide

n’est jamais net

toujours gloussant

les gouttes font au cou

comme un nid blessure

j’aurais dû rentrer

l’eau du ciel me brûle

mes vertèbres protestent

on n’est pas des gouttières

et le dos m’est à douleur

billes projetées maladives

porteuses d’affections

que le vieil âge aggrave

je souris de ces calamités

que j’invente à plaisir

pour dire que j’ai vécu

et j’ai vécu

Toutes les réactions :

1Barbara Rousseau

cheminée

veuve de son feu 

la cheminée résonne tragiquement

l’âtre encore ouvert par le haut 

laisse monter un ronflement d’orgue 

qui me rassure pourtant

c’est un gros chat qui rêve

calé dans mes tympans

il fuit parfois vers les aigus

dévore la chaleur de la pièce

et au lieu de refermer le volet

de ma cheminée palpitante 

je me serre dedans le foulard

remonte ma couverture

et me voilà en pleine tempête

porté par le vent que j’appelle

viens mon janvier viens 

enrage contre enrage toi encore

ma maison ne risque pas le souffle

du loup et je me rêve en mouton

attentif auditeur des bises

les orgues chantent les amours

délices au féminin

le ferme présence du chat fictif

m’amène à sourire du ronron

que le silence des murs fait résonner

les branches au dehors se balancent 

claquent se battent s’éprouvent

au vent qui fait sa scène de ménage

notes graves puis notes aiguës

toutes les répliques sont là 

décidément tempête de janvier 

tu n’es qu’une pauvre pièce de boulevard

pas

ton pas est tout toi

que j’attends

suspendu au rythme de toi 

avec ta voix 

il y a ton corps qui bat le pavé 

et ton coeur qui redouble ton pas

mais que je n’entends pas 

alors que je devrais t’avoir en moi

les amoureux lisent les coeurs au pas

je pense à la terre qui te porte 

à cette dalle frappée qui vient de toi 

et moi de loin j’entends le pavé dépassé

que je passe en pensée

à la joie qui part de l’appel du pied

tu devrais être là 

un bon sang ne ment pas 

j’entends pourtant là-bas 

les échos de ta voix 

qui dit me voilà

mais ce n’est pas encore toi 

je compte du bout des doigts 

le temps sans toi 

c’est peut-être ce pas là 

ce n’est pas dieu possible 

j’ai toujours su ton pas 

c’est bien toi 

mais non 

une passante avait hélas

prit ton pas 

tu ne viendras pas

Égale Genève 

Après la nuit intérieure du train gris, le tendre éveil de Genève vient crever l’immense vallée que le Rhône tout jeune fait sourire. Le fleuve se perd puis se retrouve, optimiste murmure des eaux mêlées qui chantent l’amour et la joie du corps à corps: le fleuve rencontre la large rive du  lac, homme et femme. C’est l’apaisement après la vigoureuse ruée hors des Alpes. Il semble alors en cette fin novembre que l’automne n’aura jamais été plus beau. Le lac de Rousseau tout de soleil vêtu laisse boucler sur ses solides épaules alpestres des suites de vrilles fantaisies – coiffure exubérante-  aux teintes brunes que le silence exalte et les monts  caressent tendrement la laine argentée des flots, prêts à être saisis par une main audacieuse ou un regard enfin un peu curieux. Les rages aux rocs ne sont plus de saison. L’année agonisante s’en vient céder, comme le fleuve contre l’île de Jean Jacques, statue plantée en pleine ville. 

Je reste longtemps à ses côtés, espérant qu’il va me tendre le livre qu’il tient sur son genou, avec son sourire serein, ‘Les Confessions’ sans doute, qui lui valurent tant d’hostilité, alors qu’il s’agissait de vérité crue, pure, transparente comme l’eau du lac. Jean Jacques mon ami, si tu savais comme tu as su m’aider lorsqu’aux pénibles rebuffades de ma jeunesse j’ai pu trouver dans ton texte la joie d’affronter ceux que tu appelais de ce mot enfantin et magnifique de candeur: les méchants. Alors je recourais précipitamment à ta prose mélodique, alors je m’élevais au dessus de tout ce qui fait la cruauté de nos destinées sociales. Tu me prouvais que j’étais en droit de revendiquer la culture et l’intelligence des choses et des hommes, malgré un statut social peu reluisant. Ma maigre fortune me devenait presque un avantage puisque j’étais comme toi!

Ce solitaire qui nous fit tous égaux, dicte dans le bronze l’apaisement qu’on lit au Léman. Tous les hommes comme toutes les vaguelettes sont à égalité. Le génie, enraciné dans son île, livre en main, nous laisse décider dans le doux Genève ce qu’il adviendra de nos hésitations derrière nos chances équivalentes; la ville à l’accent grave sourit pour encourager les amis attentifs, ceux qui nomment Rousseau ‘Jean-Jacques’(y’a -t-il d’autres auteurs qu’on nomme par leurs prénoms?), ceux qui adressent toute leur tendresse vers le penseur, vers celui qui fut tant privé de mère. Il a projeté jusqu’à nous le beau sourire d’ici. Je m’approche, laisse l’eau du lac mouiller ma chaussure, j’effleure sa république en souriant. 

J’ai eu de la chance d’avoir le genevois pour penseur préféré. Il m’a grandi. Son chant résonne en moi tant que je vivrai. Il a justifié à lui seul le droit de m’exprimer, merveilleuse présence.

 voyage à Genève

dès les rocs de Bellegarde 

l’abrupt surgit dans son attente immémoriale

déchiré terrible

effroi des wagons qui les frôlent 

la chute au Léman si bien préparée 

se fait alors prairie grise et bleue

le lac enfin

miroitements régulièrement intermittents

le regard s’apaise au col des cygnes puis monte

vers pics et monts là-bas

crânes blanchis des saisons 

arborant leur abstrait vertical

soulagés par le roulis à mes pieds 

oh la neige

qui copie les ciels de décembre 

c’est le vieux chant des ruisseaux

cultivé patiemment et tout à coup étranglé 

au tendre clapotis de Genève 

dans le sourd chuchotis strié des mouettes cruelles

j’admire enfin 

la poudreuse fermeté 

du jet d’eau trop humain 

qui s’en vient ironique 

parodier les acrobaties des montagnes

sachant en alpiniste pressé

qu’il n’atteindra jamais l’altitude vertige 

modeste mobile immobilité 

et trouble comme nos vies 

qui sourient bouche pincée 

de nos exploits tout relatifs

Le retour mélodieux du traducteur

C’est le plus beau des voyages. Je suis ici, niché dans ma langue avec ses collines bleu horizon et ses fleuves d’évidence, mais je suis aussi là-bas, au pays où rien ne me ressemble, forêt noire et landes de bruyères. L’autre est à portée de main, j’en ai les caractères au bout de mes phalanges, c’est un cousin lointain que j’entends parfaitement ; ma tâche est de l’arracher à son altérité pour l’attirer dans mon palais, enfin dans ce qui est ma vie, mon souffle, mon rythme, raisons et rêves mêlés.
 Que faire ? Je prends des risques, moins des libertés comme on se plaît à dire que des nécessités ; je bouge prudemment la syntaxe comme on écarte les branches à l’orée de la forêt, je déplie la lisière des mots et l’autre pénètre dans mon royaume – là où le mot et la chose s’épousent un peu, où le dire et le voir se font inconsciemment des mines.
 Même si le sens m’en est clair, il se peut que le texte allemand ne consente pas à se défaire de sa gangue ; j’ai souvent l’impression que plus la clarté de l’étrangère est aveuglante, plus l’arrachement vers la langue maternelle est ardu. Tout est blanc soudain ; le prisme qui doit décomposer l’autre se trouble d’une opacité de roc gelé qui aveugle mon esprit pourtant lesté du sens : je guette un retour qui ne vient pas.
 Il faut s’attarder sur ce moment où rien n’advient, où la loi du sens fait pression pour exiger sa restitution dans la langue d’enfance. Je me dis parfois que c’est davantage un lieu qu’un sens : je vole sur place au-dessus du Rhin, je suis totalement frontière, je me vois sur la carte, isolé, battant des ailes contre le vent d’ouest, bloqué par le mur de ma langue bien aimée. Je rêve de péninsule d’Europe, de clarté tempérée où l’Atlantique tiédirait la verdeur du Harz, ce cœur d’Allemagne bien connu, bien entendu, qui viendrait se réchauffer à deux pas du Gulf Stream, au seuil de ma maison.
 L’aller est tellement facile, le mouvement est naturel, on a toujours envie de partir ; je vais à l’aventure, plein d’espoir, sûr de l’étranger dont je connais la langue et qui pourtant me dépayse si bien que je vois déjà miroiter le bonheur de sortir de ma peau. La difficulté est au retour : tant de connivences m’attendent, je vais renouer avec l’allure ordinaire de mes heures toujours jouées, un amont de souvenirs va dévaler sur mes épaules, tant d’affections anciennes à porter. Un trop plein d’amour pour ma langue embarrasse mon retour. L’effacement de l’autre – pure fiction, car avec ou sans ma traduction, il demeure – n’implique pas automatiquement l’ouverture sur le monde des mots où j’ai grandi : celui-ci m’est en effet si familier que mille chemins s’offrent à moi. Tant de voies pour un sens, j’hésite. Superbe attente, délicat retour : j’ignorais que ma langue maternelle allait vers toutes ces directions à la fois et sans l’autre langue je serais resté enclos dans le refrain des tournures moulinées étourdiment chaque jour.
 Mais j’anticipe comme si j’avais trouvé le chemin de la maison alors que je trébuche sur les marches qui nous séparent. Il faut prendre cet entre-deux à bras le corps, lorsque l’autre disparaît et que l’un n’a pas encore paru : je plonge en vérité, je me noie dans la perte du langage, flot d’oubli taciturne. Moment désolé en apparence, très proche de l’ouvert auquel l’écrivain est constamment confronté. Mais le poète aime l’aventure, il chérit ce risque, il éprouve sa force ; le traducteur face au vide, paralysé de stupeur, se reproche sa maladresse. Je me console en songeant qu’ainsi, hors de moi, hors des mots, je côtoie au plus près l’auteur que je traduis : je me penche par-dessus son épaule, je le vois incliner la tête pour que je suive l’avance de sa peine et je découvre alors sa main qui repousse la nuit du mot à venir.
 Je comprends tout à coup ce qui me manquait : j’avais oublié que le poète lui aussi est traducteur ; il traduit une réalité intérieure et c’est ce mouvement qu’au cœur du langage j’ai pour tâche de retrouver. Il a fallu le silence, il a fallu mon indécision pour que, dans la nuit de l’avancée vers la langue française, je croise mon écrivain allemand, dans l’autre sens. Nous nous saluons, nous nous reconnaissons : son effort est à la mesure du mien. Certes, le sien est d’un ordre différent, sa traduction va vers le tout autre, alors que la mienne surgit de sa main de maître. Mais il me donne au passage un conseil de la plus haute importance : je dois m’accorder à lui comme on le dit du violon et du piano. Parmi les mille voies possibles, le chemin que je choisirai dans ma langue est annoncé par son chant. Sa musique va me guider.
 Je dois saisir sa mélodie. Je lis une page de l’œuvre, je la relis jusqu’à la connaître par cœur ; je sens que mon corps assouplit ma bonne vieille langue familière, je m’accorde, je m’adapte, je dis oui à tout, je suis tout ouïe. Je m’efface, j’efface le texte étranger et guidé par la musique, une voix murmure enfin un chant d’eau claire qui sourd au beau milieu du silence. Je sors de l’autre, du livre, délivrant enfin le sens jusqu’alors prisonnier de ma langueur.
 Car une certitude dort au fond de la langue maternelle ; il suffit de dire, d’oser dire et le filet se fait tapis de mots ; la phrase fidèle et imprévue attendait patiemment que la pression du sens se dénoue en mélodie. C’était un jeu, le voyage retour était affaire de confiance, jolie petite peur suscitée mais nécessaire pour retrouver le chant de l’autre.
 On voit bien que le même jeu d’abandon court sous les doigts du musicien : le texte est écrit, croches, noires, blanches, tempo, et pourtant, sur le silence à venir, le soliste va inscrire sa langue au plein du jeu. La chance est au futur, sa règle est plus féroce que celle du traducteur puisqu’il est cloué au rythme, mais il va faire déborder le temps de toute la technique de son corps éprouvé. Il se doute de l’avenir mais il compte sur le ton général dicté par ce moment de son corps pour se surprendre. Il va vers le nouveau puisque tout fuit, mais comme le traducteur il obéit à une règle étrange, déroutante : plus je m’efface, plus je suis moi-même. Car être soi-même dans le temps, c’est vivre l’aube perpétuelle, devenir neuf à chaque instant, entrer dans un prolongement renouvelé de soi.
 En jouant, en traduisant, je me découvre ; je rencontre l’autre, je le devine, ma langue s’affine, le retour m’obligeant à ouvrir dans ma langue des voies que je n’aurais jamais frayées.
 Il n’est pas question pour Ulysse de rentrer sans avoir traduit tout l’espace lumineux de la Méditerranée ; c’est ainsi qu’en devenant « personne » il s’absente de soi pour découvrir les figures stupéfiantes de l’autre. Ce retors s’amuse à se perdre, on admire les mille ruses, mais Homère seul, on le sait bien, est le vrai traducteur de ce traducteur au long retour mélodieux.

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baisers

il fait si bon couvrir

deux lèvres à la fois 

de moi je prends congé

et je plonge au plein de ta voix 

la langue qui coulait parole 

redevient présence 

et distance 

unique et double

tu es moi 

au bocal de nos bouches 

dans le silence revenu 

c’est le chant des sirènes 

mêmes murmures de luxe 

où nous fuyons je crois hors du temps 

l’espace s’abolit

on oublie la soif et on oublie la faim 

et la terre

peut tourner à l’envers 

ne compte plus que le sourire

qui renaît vif entre nos dents 

contre tes lèvres  

et quand nous aurons pris nos doigts

puis nos mains

paumes collées 

nous rejouerons les lèvres 

et l’enfance et le sein 

et nos sourires aux avenues 

qui seuls en moi demeurent 

toujours s’en souviendront  

veilleuse

la veilleuse vacille

au fil du temps 

au gré du vent 

ironique elle faiblit avec les ans 

mais elle tient

brûle rouge

je chéris aussi ses ocres

qu’elle emprunte aux feuilles mortes

brune lampe écarlate tremblante

tu dois tenir encore lui dis-je

saison n’est pas raison

l’ocre de ta base

doit encore supporter mon fragile battant

les éclats sur ma main

sont tavelures qui témoignent des écrits

se disputant ma peau

je souris de les voir se pousser

jusqu’au bord de ces ongles

qui faisaient crisser mes draps

or curieusement

maintenant que j’approche du but 

je dors tranquille

la veilleuse est allumée