Départ 1 et 2

quand on part

si l’on part vraiment 

c’est sans but

la braise couve sous les semelles

 les oiseaux habitués à partir

 semblent flotter sur place

 au regard de l’entêtement 

de celui qui enfant déjà 

chantait sur les coteaux

marchait dans les flaques 

vers le couchant  

quand la lumière gagnée 

guidait sa fuite 

2

des pommes et des baies

 en ce jour aimantent ses pas

 son affaire est au souffle

 l’histoire se fait sur son passage

 ce qu’il voit il le vit

 et les mots comme les pas

 filent vite

s’alignent sur sa respiration

 il a gardé la prophétie

 qu’il s’était faite par devers soi .

il s’y projette

en cet hiver transparent

glissant sur les cristaux de nuit

des étangs endormis

matin d’hiver

enfoui dans le flot du trottoir
au chaud du loden
col relevé de phalanges gantées
il sifflote un chant mineur polonais
qui justement parce qu’il n’a rien de commun
avec l’effroi des boîtes motorisées
lui sonne au crâne comme un sourire
alors que c’est la mélancolie même
effets joyeux d’un pianiste lointain
qui aide à vivre au goudron d’hiver
ça module finement contre le temps de marbre
vie intérieure sans lien aucun
avec ces marcheurs du boulevard
qui s’arrachent à toutes jambes
– que fuient-ils donc –
je crois que c’est la lente évidence
de l’ombre qui nous salua
au premier jour nous quittera
au dernier et fait de nous des
solitaires embarqués
précis et brouillons
zébrés d’une fêlure glacée

l’énigmatique

ce qui frémit ici

fait vibrer l’air vide

sans autre présence que les arbres

la cité les monts et les rues

j’interroge alors l’azur 

pour savoir si le temps qu’il fait 

cultive comme moi ton absence 

avec ses ris de soleil fruités 

l’impensable transparence du bleu 

les gouttes qui humides étincelles 

tombent des branches une à une 

comme si tu étais encore 

comme si tu pouvais revenir 

sur un signe de toi seule connu 

le  temps a balbutié

 c ‘était il y a des lustres

 ta voix dans nos confins 

prenait en charge morts et vifs

  • incroyable quand j’y pense –

tu es demeurée plutôt floue 

j’ai perdu ton sourire 

reste le souvenir de tes paroles

 noyées dans l’encens de la nef

où je crus t’entendre pour la première fois

les bleus du passant

pour entrer dans la foule

il va falloir franchir bien des obstacles

car poser le pied dans ce monde

nécessite d’avoir quelque égard

envers la terre la mer et les étoiles

ce que personne ne fait plus

depuis bien longtemps

sauf peut-être certain passant

qui

en retrait un peu

s’interroge sur

le meuble de la terre

l ‘ivresse du ressac

le mutisme du ciel

mais ahuri par le bruit des boulevards

– ermite dans la presse-

il finit toujours par renoncer

puis se bouchant les oreilles

se fait bousculer

plus tard 

une fois devant son miroir

il lira le reflet

de ses bleus à l’âme

sur sa peau

le pays de partout

j’avance funambule
sur un cable un peu fragile
manière de pointillés inexorables
je néglige le point final tout au bout là-bas
en cet étrange pays de nulle part
que je ne verrai pas
je préfère observer l’avance des nuées
prévoir le temps qu’il fait à défaut de l’autre
patauger sous la pluie
prendre garde aux ornières
c’est ma voie privée oui
mais je me demande si je ne me suis pas fourvoyé
taillis bosquets hêtres chemins de halage
le canal droit vers l’horizon
tiens c’est celui de l’enfance
c’est un autre et c’est lui pourtant
jadis au long de l’eau
les cimes se hissaient jusqu’aux pluies
les peupliers étaient cent couleurs
alignés sur le fil de mes rêves
ils étaient changeants joyeux frémissants
en cet automne leur majesté s’émousse d’avoir trop balancé
arêtes qui se taisent en ligne
j’ai beau pousser mes pas
les chuchotis d’été
étouffés sous les feuilles
s’endorment sous les semelles
j’ai bien peur que l’hiver monotone etc

allons allons
songe à ces printemps qui t’attendent
au pays de partout

l’an futur

il y aura forcément
du sourire et des gâteaux
les vignes croissant à deux pas
le champagne couvrira les voix
et l’on enterrera feuilles rêves et soupirs
dans un immense présent
gouffre intouchable pourtant
même au jour de bascule
on ne sentira pas le cliquetis
féroce de l’horloge électrique
et la main sur la bouche
j’observerai la nuit du fol hiver par la croisée
nuages graves lune grise
je ne suis pas pressé
ce novembre me va
je pense souvent penché sur l’âtre
à ce jour du bilan
fumée brune et bleue
tout me souffle l’éphémère des joies
c’est ainsi qu’auprès du feu
je songe combien est charmant notre petit novembre
esseulé crémeux sobre
je fais couler en gorge un peu d’eau piquante
et levant le liquide léger
à travers sa transparence
j’aperçois dans le ciel
un avion tout chargé de lointains visiteurs
qui faufile son col autour des nuages
je bois à leur santé
souhaitant bon voyage
à ceux qui volent
et à moi qui demeure

courage

j’entends craquer le jadis
mais j’ai beau peser de tout mon pas
la terre présente ne marque plus
ce qui marche est volatile
ce qui pense coule en buée
notre présent s’encapsule de passions
et mes mains tremblent d’être peu
savoir qui commande est bien vague
la parole vocifère pour soi
et pourtant et pourtant dit la voix
toujours des couples s’inventent
à l’instant leurs mots doux
des sourires aux avenues
émergent parfois de la foule
robes et manteaux volent
dessus les pas dansés
les parapluies se ferment
les lèvres s’ouvrent
des voix des voix des voix
j’entends sur le boulevard
des cris qui ne sonnent qu’une fois
c’est moi c’était moi
et l’urgence présente dit la voix
est au petit temps pathétique
alloué à nos vies
ce courage

histoire

c’est l’histoire
d’un qui rêva mille matins d’être grand
mais dont l’après-guerre avait sollicité
les tympans
empli de dissonances il se mit en musique
mais fut vite effarouché des vibrations
alors reclus il se mit à sourire par devant
pour pleurer dans sa manche
mélancolie des livres de lieder
c’était voyage d’hiver stupeur du printemps
les baisers l’enflammèrent
j’aurais pu me disait-il rêver plus grandiose
me jeter au monde
je préférai tu vois le coin du feu
la longue méditation des décennies
dans les automnes bien noirs
dans l’humide colle des sous-bois de chez nous
où les colères s’embourbent
au creux de halliers où les colombes
chantonnent et claquent leurs ailes à même les branches
ah ce chant de toujours joli modèle
avec berceuses regrets petits triomphes
arcs en ciel sur le seuil
chant d’un monde intime
où l’on hume la cire d’abeille
à l’intérieur des vestibules
tout à la joie d’avoir échappé
à la grandeur

ainsi conta-t-il son histoire debout
accoudé au piano droit

promenade

je me perds dans les chemins tendus
le pas me mène
la peine aussi
les feuilles sous le vent
laissent cascader ors et larmes
les lèvres me brûlent
la peur d’avancer m’alimente les rêves
dans la clairière seul
le chagrin pousse l’errance de son filtre mineur
et soudain l’allégresse surgit aux poumons
la marche se fait plus vaste
j’entends des rires là-bas
buissons de joie cachée
l’automne se fait berceau
nourrice qui chante ses échos jusqu’au fond des bois
clarine velours et mauve de pluie
le passé a mon pas
je reviens
sous la bruine amorcée
et contre ce souriant balai de l’ouest un peu vif
il me semble que je danse
dans la boue des ornières
admirant les bouleaux aux frissons
oriflammes glorieux qui saluent
le petit bonheur du grand retour
auprès de l’âtre dévorant

les eaux secrètes

pour Helmut Schulze

j’ai un vallon en tête
il berce un lac
où les voiles procèdent
en hésitant longuement
tiédeur de notre France
les cygnes s’élèvent
semblent marcher sur l’eau
retombent en silence
se croisent apaisés
mes yeux visent le ciel
et la terre là-bas
goutte dans l’eau
on dirait de l’ombre
qui roule et s’avance
ça menace
des voix de feu s’exaltent
le lac soudain agité
vaste peur de jadis
c’était l’Ailette aux morts
pluie de fer ça gémit
au pied du mont souvenir
enfants persécutés
je vous entends courir
sur le chemin
le lac porte vos pas
vers le ciel grand ouvert
cent ans c’est peu
et vous êtes si nombreux
à rêver sous les eaux
loin très loin de nous

fable d’amour

elle l’avait finalement repoussé
jusqu’au palier
elle jeta ses chaussons contre la valise
elle en avait assez des atermoiements d’automne
je t’aime je ne t’aime plus
il aurait voulu donner des gages
projet de mariage partage des frais
compte joint
et puis non il ne se voyait pas
entrelacer leurs doigts
tes lèvres miennes ah là là
les corps nus puis habillés ou tendus toujours
à l’écoute oui à l’écoute
il ne le sentait pas
il préférait la bière seul
au sourire face à la soupe
où l’on jette des croûtons pour ne plus se voir
le couple mou très peu pour moi disait-il
il lui prit l’envie de fuir
tout était boue en la sale saison
de l’ouest mugissant et des gouttières folles
il revint au village
prit pension sans marchander
un couple l’hébergea tout l’hiver
deux qui s’entendaient en secret
sans parler
il sifflait elle chantait
des histoires d’amour qui finissent bien

joie d’automne

une manière de rayon tiède
creuse sa trace contre les nuages groupés
le coeur un moment s’ouvre
à la joie d’octobre
ses menaces s’aménagent en lumière
la suite des jours dit bon débarras
je jette les fleurs sèches
puis avec elles rêveries et papiers
dépassés par le flot tout rétréci des jours
j’ouvre alors la candeur de l’âtre qui rougit
arrosant le tapis et mes mains
d’un trop plein de chaleur folle
joli soleil de bois
lumière orangée
qui insiste vers l’arrière
mord sur l’août noir
croque les noix de septembre
les étincelles débordent ainsi en éclats vifs et noirs de feu
sortes de secondes explosives du moment
pointes subtiles et brutales
dans la pièce où les bûches résonnent
je me perds en cet l’instant qui s’immobilise
dans l’éternité
novembre et ses aigreurs sombres peuvent bien passer
je songe combien l’enfance sera tendre
à l’orée de décembre

Le langage de LF Céline

Ce langage apparemment désinvolte et cru est la résultante du petit gars humilié dans la petite enfance par la nature et qui songe : un jour je me vengerai, un jour je leur ferai voir ce que c’est que le langage, le vrai, le mien, celui que je n’ai pas encore mais qui bout à l’intérieur de moi, de colère, ce langage de ma colère d’enfant impuissant sur son pot et envieux des adultes tout puissants. Sa profération est de l’ordre du : un jour quand je serai grand. Céline se souvient de cette phase affreuse où l’on était dépendant de tout, vexé de tout, inférieur à tout, incapable de parler comme les adultes qui le plus souvent nous humiliaient par leur seule présence, par l’aide matérielle qu’ils nous apportaient (essuyer les fesses, donner à manger, habiller etc.). C’est l’image du paradis qu’on associe à l’enfance qui nous fait oublier (curieux oubli) que c’était l’âge de l’impuissance et de la colère absolue. Il ne faut pas forcément des parents malveillants ; c’est là où est l’erreur commune. Si Céline nous parle, c’est que ses éructations sont notre chant de colère, celui que nous avons entonné à l’intérieur de nous et dont, une fois adulte, nous avons effacé le souvenir, car une fois autonome, il est affreux de se souvenir de sa dépendance naturelle si totale. Des parents malveillants en rajoutent une couche bien sûr ou plus tard l’expérience de la guerre 14 pour Céline, évidemment. Mais il me semble que son charme se situe pourtant dans cette colère retrouvée, soigneusement redessinée contre la tradition française écrite du bien parler, en révolte contre le langage amidonné qui n’est autre ici que l’image du langage si facile qu’avaient les adultes lorsque nous éructions impuissants. C’est ainsi que son langage nous paraît « naturel » : c’est normal, c’est le plus connu, puisque c’est le nôtre lorsque nous étions enfants, c’est-à-dire privés de langage. C’est notre langage lorsque nous n’avions pas de langage. S’opère alors à sa lecture une étrange libération souriante, inconnue, lointaine et désespérée, puisqu’il s’agit de notre bonne vieille colère.

Jours noirs

Il est difficile à l’approche des jours noirs, de garder sous ses cils la petite joie qui chantonnait tranquille en avril, en juillet, sans qu’on y pense. On la portait aux jours de fête, elle était à tous, il suffisait de lever le regard. Les pupilles étaient autant d’étoiles au manteau du jour et les nuits sûres, nocturnes élégants, se berçaient toutes seules.
Et puis voilà l’avalanche du noir poisseux, les yeux en berne. La machine à songer se grippe à chaque pas. Que faire? Il va falloir arracher les jours un à un comme à l’éphémère,et, dans le silence du chemin qui se cherche, chanter, histoire de traverser ce lourd désert de flaques et d’ombres.