matin d’hiver

La mélancolie nous saisit et nous réjouit – car Chopin emplit de joie tant il est parfait ; nous voici au milieu des autres, en hiver de la vie, l homme des foules qui au lieu de nous réjouir follement , nous esseule, nous isole, comme nous le sommes réellement, au tout début et à la fin de la vie. Le froid de l’hiver est là, en avant et en après. Mélancoliser est ici l’autre nom de vivre. C’est notre vraie condition flottante, si bien décrite par Chopin. Il fallait chanter beau pour dire le vrai de solitude. Ce qui est tenté ici.

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Cathédrale II

La cathédrale est au centre de nos préoccupations. Ecrire à Laon, c’est parler du chef d’oeuvre qui nous hante partout où l’on va. Ses formes et les sons qu’elle produit lorsqu’on s’y égare – pénétrer dans un chef d’oeuvre voilà le miracle de l’architecture – emplit de fierté et de grandeur, au “temps de la détresse” (Hölderlin). La vie de l’esprit est honorée sous nos pas, sous nos yeux. Vue de loin, vue de près, elle est modèle de poème et de chant. Nous avons bien de la chance, nous qui vivons à deux pas.

les fleurs de Germain

Germain est un prénom français qui désigne aussi ceux que je nomme parfois nos cousins; ce sont les allemands; ce poème extrait de “Le chemin” 14-18″ (édition lumpen 2018)propose une cérémonie fraternelle, où l’on dépose, Germain et moi, des fleurs (poussées dans son jardin)sur le monument aux morts au jour du 11 novembre. Le recueil dont ce poème est extrait est bilingue, d’un côté le français de l’autre la version allemande du même poème traduit par le poète Helmut Schulze. Il se trouve alors que le livre et l’action de déposer les fleurs (la langue française et la langue allemande)se recroisent et s’échangent, cent ans plus tard. Un poème est une poignée de main a dit le poète de langue allemande Paul Celan, nous nous y tiendrons.

L’ouest

La densité du texte ne doit pas tromper. On a bien deux visions de l’ouest. L’une qu’on pourrait dire météorologique et qui nous concerne de près quotidiennement; elle est faite de bruits et de sons naturels, c’est le vent d’ouest, le vent qui vient de la mer. La seconde vision est celle de l’occident et son histoire avec joies, croyances et amours possibles car cette partie du monde a toujours été prodigieusement avantagée; elle est démocratique et aspire plus ou moins à l’égalité, c’est la civilisation telle que nous la révérons chaque jour. C’est l’occident.

La visiteuse

la visiteuse

C’est une dame de mon invention; elle introduit un personnage qui est à l’image de la joie de vivre. Elle revient parfois pour égayer de son rire des propos parfois sombres qui peuvent être évoqués dans la suite des poèmes. Un peu à la manière de la fille de la lande de Schiller elle arrive ici avec des fruits et des fleurs pour évoquer l’inspiration, la richesse profuse de l’imaginaire. Le printemps de Botticelli pourrait la figurer.

Claudine Bohi “point fixe”

Le point est le plus petit objet de l’écriture; chaque lettre tracée en est une suite. Il marque par ailleurs, dans notre coutume d’écrire, l’ultime paragraphe, la clôture de la phrase. La poète nous chante sa fixité car une fois posé, c’est une pointe fichée dans le tendre de la feuille. Claudine Bohi étire ces tièdes notions pour en faire un suspend. Car c’est bien plus vaste et “Point fixe” d’emblée s’enchante sur le blanc avec  cette stupéfiante particularité qui justement abolit le point, si bien que ce qui est entre nos mains, le recueil, est un seul et unique poème, avec le “fixe” pour point de mire et justement pas de point. Et pourtant chaque page est un poème.

La fixité est alors chaque poème, puis tout le recueil à la fois. Ainsi la page puis toutes les pages. Le fascinant est dans ce titre évidemment qui nous ramène peut-être à Archimède et son fameux point d’appui grâce auquel on pourrait soulever le monde. On s’aperçoit alors que chaque poème dans sa nudité crue, dans sa concision admirable, offre en effet une prise sur le monde d’aujourd’hui si glissant, si confus, si brouillon. “Ni jour ni nuit”(p. 61), “il est tout petit en grand”(p.18), “ en lui toute l’Histoire”(p.54), les débuts mordent sans frémir sur l’inconsolable, sur l’espérance, sur notre vie ici et maintenant. Il s’affirme contre le flou des temps; il dit à chaque début notre présence et en déroule les bonheurs possibles. 

Le lisant, j’étais évidemment presque impatient de découvrir comment Claudine Bohi avait conclu, puisqu’il faut bien conclure, même si le recueil sinue à travers nos appuis possibles (point fixes); et là, on a envie de dire, naturellement, c’est la mort qui nous attend, puisque le point fixe est à l’image de la brièveté de notre existence, c’est son pas ultime. Sans déflorer les finesses du texte, on peut je crois citer cette merveille de joie: “Dans ce point là/ on ne meurt pas”. 

La poésie est là, résumée dans sa grave modestie et son énergie pure. Comme tous les grands recueils de notre temps, Claudine Bohi lance vers l’avant une espérance concise, bien dans sa manière, qui fait qu’on n’a qu’une hâte c’est de reprendre son souffle et de rouvrir le recueil pour évaluer le chemin parcouru, reparcourir l’aventure de lire le modeste recueil époustouflant.

collection Grand ours / No 31 éditions l’Ail des ours nov. 2025

24 rue Maurice Gavelle 02200 Mercin-et-Vaux, je constatai que l’uatreure l’avait déjà écrit quelque dpart

e-mail: aildesours02@orange.fr

PS: à l”instant où j’allais remiser le “point fixe” de Claudine Bohi sur l’étagère à poèmes, avec cette nostalgie que je connais bien, j’ai senti qu’aux regrets se mêlait comme un manque: avais-je bien dit ce que, le lisant, j’avais vécu? Il m’apparut que oui. Puis je me ravisai. J’aperçus, non pas l’essentiel, mais une clef qui, comme dans “La lettre volée” de Poe, crevait les yeux et dont je n’avais pas parlé, alors qu’elle ne cessa de me visiter tout le temps où j’écrivis. C’était là, sous mes yeux, sur la couverture, le nom, le nom de l’auteure, Claudine Bohi et ses deux “i” comme des points fixes, “points fixes” ayant eux aussi deux “i”. Décidément ma rêverie était loin d’être achevée.

On peut considérer les points sur les “i” comme de vagues conventions, mais un “i” sans son point ce n’est plus un “i”, c’est une verticale sans plus. Comme le “e” pour Perec disparaît (si j’ôte le “e”, Perec ne peut plus être dit), le point sur le “i” doit rester, sinon le nom est perturbé, et l’on se dit que Claudine Bohi a bien fait de s’accrocher à ce point fixe, il ne s’agit rien d’autre que d’assurer sa présence: lorsqu’on écrit à la main (les moines copistes le savaient bien), la main doit se lev er pour tracer le point; minuscule distance fragile au temps de l’identité menacée: voilà un lieu caché en pleine lumière admirablement mis en valeur par l’auteure. 

Reprenant le recueil, je m’assurai que l’auteure, j’en étais sûr, avait mentionné quelque part mes petits pas rêvés :

P 51 “Contre vents et marées

il reste là, il t’accompagne

nulle part dissimulé

mais jamais visible 

non, jamais repérable”

landes

lourdes de genêts

agrémentées de bruyères en fleurs

les îles sont zébrées de nos pas 

fermes et lents qui font le chemin 

contre le vent obsédé de soi 

les arbres cèdent en vieux routiers

qui ont connu toutes les colères 

ils font semblant d’approuver 

en lâchant aux sautes de souffle

une feuille ici ou là 

puis soudain dessus la haie

entre deux rocs la baie violette 

ouvre sa bouche contre l’horizon 

épousailles de bleus 

dans lesquelles se mêlent

du brun au rose toutes les teintes

alors émerge d’une écume 

impeccable immaculée 

la splendeur sombre des rocs ravinés

une survie est possible 

dans le désert des eaux 

on croit soudain à ces îles minuscules

qui chantent 

lyres horizontales 

la joie des terres

qui flottent en effet sur le fil des lointains

nuit

vers le soir

les milliers de miroirs

sur les vagues mobiles

batifolent murmurant

presque sans bouger

rigidité froide

du couchant qui s’étale

la lumière se joue de l’eau 

préparant en surface

les étoiles noires du ciel à venir

les rocs si vivants tout à l’heure 

sont des navires à l’ancre 

masses d’ombre dégoulinantes

premiers fantômes

issus du sommeil de l’océan salé 

la paix prend place là-bas

le visage du jour nous quitte

ici aucune lumière publique 

l’obscur des pas seul résonne 

pour affirmer notre être

décalé de soi

soulagement de l’océan

c’est ainsi un seul chant 

qui s’époumone

eaux 

 des brutaux retours d’écume contre le roc 

jusqu’au long bavardage des eaux 

j’éprouve des langues moussues 

qui s’effacent discrètes 

après avoir éveillé les nacres

de l’eau pulvérisée

ce tangage ancien

bien avant le langage

était au berceau des eaux amniotiques 

souviens t’en

et voici l’océan qui reprend la balance maternelle

dans l’émergence des terres

j’entends leur frisson altier et doux

les îles osent leurs entassements de pierres 

contre le flot 

puis les mouettes s’y mettent tranquilles 

appogiatures insolentes

leur suffisance fait peur 

beau tremblé de vivre pourtant 

en plein chaos 

ainsi glissent-elles 

comme pour jouer avec le feu des lames

et l’enfance oubliée 

revient en force faire des siennes 

au milieu des nuées  

que ces vastes oiseaux auront l’audace d’explorer

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pour en faire des îles arrondies

multipliées éparpillées 

à peine nommées 

tant elles sont nombreuses

elles chantent au ressac 

modestes parmi les taches bleues 

elles émergent 

comme des gorges assoiffées 

touchantes et rudes 

ce sont des blocs de siècles 

de millénaires

sur l’océan têtu 

masques vivants d’eau fraîche

je vois nos crânes 

dessus les flots de la foule 

quand on observe candide 

l’éternité mobile

des visages qui parlent

à travers la brume écumante