Une journée banale

Même si je suis un jour – on peut raisonnablement en faire la conjecture – au-delà des étoiles avec l’ange à mes côtés, je n’en demeure pas moins à l’affût des gelées qui enguirlandent mon gazon et fondent progressivement sous les rayons de janvier, éphémère effet d’une légère chaleur qui n’adoucit qu’à peine mes pas glacés sur le chemin de la maison.

La vie s’écoule à belle allure le long des tiges des herbes, je rêve des racines, me demandant si elles ont la même impression que moi lorsqu’une goutte d’eau me dévale le long de la colonne vertébrale.

A midi, le ciel se couvre un peu bêtement, alors que j’ai eu à peine le temps de goûter la pureté aurorale et des reproches pointus me cascadent sous le front, j’entends des voix: j’aurais dû, j’aurais pu… je ne me fâche pas, je sourirais plutôt: après tout, qu’aurais-tu fait de cette splendeur?  Dis, qu’aurais-tu fait de plus que ces quelques pas esquissés sur l’entrée, danse muette à la gloire des enfants repartis et de la lumière revenue?

Je me rends compte alors que j’étais sorti par pure mélancolie, pour me secouer le cœur à la fonte des grains de rosée blanchis par la nuit. Mon corps se désengourdissait. Trop de rêves confus; je me souviens d’un où je dirigeais une carriole qui transportait d’énormes peluches; j’étais à la fois celui qui tient les rênes et le spectateur amusé.

Je repasse alors en songe ce rêve précis. Je suis bien en effet responsable d’une lignée d’enfants – peluches – devenus grands – grandes peluches – , mais je suis également devenu leur spectateur ravi, puisqu’une fois adultes, je ne peux les voir que de l’extérieur. Je ne peux – et c’est bien – influer en aucune manière sur leurs destins. L’atmosphère du rêve est heureuse, joyeuse, coupée de rires et d’éclats divers. En tirant les rênes, je jette des regards en arrière enchanté de tant de joie; les grandes peluches se penchent au dessus des rebords de la carriole qui fonce et secouent la tête en éclatant de rire. Le spectateur les enveloppe de toute sa tendresse. Tout est bien.

Vers le soir, je songe faussement qu’il va neiger; j’imagine des flocons noirs; est-ce le retour de la mélancolie de l’aube?

(un oubli: dans cette même journée l’artisan a passé pas mal de temps à cahoter sur ce petit texte)

Beethoven

Ludwig Van Beethoven : 7e symphonie, deuxième mouvement

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C’est la terre brune, l’humus sur lequel on marche à pas très lents, comme pour goûter le poids du corps qui se mesure à lui-même, seul, joie d’être enfin mortel. Une gloire laïque de vivre et de mourir. Peu de morceaux de musique ont cette émotion contenue de marcher glorieusement vers le funèbre, notre vraie condition. On voit des arbres partout (ah le hautbois), des odeurs de terre montent pour nous, tout le poids du corps posé sur la sente qui mène à la fin de nos existences. C’est notre chant intérieur quand nous avons l’équilibre tranquille du sage qui voit les oiseaux et cesse de les envier puisque tout est bien. J’y vois la fin heureuse de tout.

Parfois le regard file, les basses disparaissent un moment pour nous faire voir la lumière à travers les arbres défaits presque transparents. Puis, notre condition n’est plus la nôtre, la clarinette chante un moment où nous allons rejoindre la communauté des vivants, l’orchestre lui emboîte le pas en accords consensuels. Car ce n’est pas une marche pour nous seuls soudain on comprend que ce sont nous tous qui marchons ensemble. On est alors soulagés de savoir que chacun est seul mais que nous marchons tous. Un but est trouvé, très terre à terre, pas du tout transcendant, la terre nous convie à l’accepter telle qu’elle est. Notre pas devient passage, juste ce moment où nous rejoignons l’indistinct non plus le moi et le toi, mais le tous, arrimés à ce qui est notre vérité mortelle. Mais c’est une gloire de vivre dans ce tutti magnifique où tout le monde marche et tourne dans ce funèbre accepté. Ce n’est absolument pas la résignation, mais l’acceptation tranquille de nos pas fugitifs sur la sente bordée d’arbres aussi magnifiques que nous-mêmes. On adore les silences qui semblent faire entendre le souffle qui nous fait cortège lorsque nous marchons, cette buée. Mais rien en nous ne fait plus plaisir que les grands accords non solennels qui disent oui à tout. Étrange mélodie profane qui nous chante: elle dit ce que dit la religion, mais défaite de dieu, l’avancée vers le vrai tempo de notre vie en devient toute grandiose – dans le chant central – on acquiesce avec des petits picotements aux yeux qui selon l’humeur peuvent se faire larmes, mais juste un moment.

Il n’y a jamais cette lutte entre les cordes et les bois très traditionnelle, ils s’entrépousent au contraire pour le plus grand profit de notre équilibre de marcheur. C’est donc un psaume unique, piété laïque,  passion vitale assumée, victoire sur la peur du vide qui parfois vient affleurer lorsque les cordes aigües voire les bois se défont des basses, tout petits instants où l’on flotte dans le vide, comme lorsque marchant on oublie que l’on marche. L’orchestre vient vite consoler ces petits vides en assurant que nous avons raison d’être heureux de vivre en mélancolie bien au niveau du sol qui ne se dérobe que rarement. La résolution finale ne nous abandonne pas, elle nous laisse au silence enfin limpide, clarifié de toutes les scories sentimentales qui nous assaillent inutilement, puisque l’essentiel ici a été chanté. Nous sommes enfin fiers d’être mortels: nous appartenons à la même source que Beethoven, quelle chance nous avons !

Têtard

Sauf les très grands artistes, jamais de notre vie nous ne referons ces têtards prodigieux qui campent notre vision de l’homme sans corps. Les enfants de trois ans sont nos maîtres puisqu’ils dessinent ce qu’ils voient vraiment: une tête et des jambes interminables. Ils racontent leur histoire mouvementée, ce développement lent de leur cerveau qui travaille sans arrêt. Rien de plus émouvant que cette geste évidente à leurs yeux où le mammifère humain développe le langage et assigne au crâne la tâche du passage à l’être social, bavard et profus. C’est un conte physique tout entier dirigé vers la tête. Pour le corps, on verra à l’adolescence. Provisoirement il n’est que tête et jambes, aventure de penser et de marcher que les hommes seuls connaissent. Rien de plus important que ce moment fixé du bout des doigts, où le corps s’abstrait du regard et expose une vision ferme de l’intériorité ouverte de l’enfant.
Le têtard est un adieu à l’enfance primitive où ils voguaient entre deux eaux du placenta à la terre ferme. Il bondira bientôt tel une grenouille, mais à cet instant il se remémore ce qu’il a traversé. Ce temps bref des premiers visages est pour lui une longue suite de métamorphoses qui aboutissent à ce dessin, memento de la petite enfance, têtard conclusif où tête et têter semblent encore un même mot.
A gauche de la tête on devine un effort superbe pour que soleil et fleur se confondent. En bas, une voiture laisse exploser ses pneus à l’arrière; le moteur parle, comme le corps.
Têtard joyeux et sans mystère, c’est un enfant qui se voit. Conscience de soi projetée un matin de décembre, le chef d’oeuvre humain prend sa place sous nos yeux ébahis.
Merci à Neil pour sa production lumineuse.

Les craquements de l’axe de la terre

Du plus profond du silence, je me projette vers l’avant, là-bas, au pays d’enfance où tu babilles, le futur c’est toi et je sais que tu entends les menteries des grands et les craquements de l’axe de la terre qui repart ce jour dans l’autre sens. C’est la saison claire où dans la neige laissée, résonnent et le retour de la lumière astronomique, et les voix des géants abandonnés au superflu du sens et des choses (ils veulent avoir, tu comprends, et toi tu veux être, d’où la méprise.)
Les craquements de l’axe de la terre? Oh, c’est une loi, la plus belle tu sais… oui, oui, nous sommes peu à les percevoir, il faut un tel silence, un silence comme il en rôde autour du berceau et du lit des modestes. Si tu gardes en mémoire ces craquements, tu seras musicienne, musicien; non, ce ne te sera pas d’une grande aide dans la vie, non, ce siècle n’aime pas les tympans délicats, mais c’est égal, tu vivras de telles joies, tu seras habité d’une telle distance au monde que la loi chantera à perdre haleine des milliers d’odes que tu n’auras plus qu’à retranscrire.

Un poème d’Alban Nikolai Herbst (4)

Erwachsenes Herbst-Sonett.

Vorüber sind die Tage der Verzweiflung
und weichen einem milden Leid,
dem weichen. Es wird für Ruhe Zeit.
Sie hat den Glanz von Wein, von Reifung,

die für den Herbst die Blätter lässt,
vom trunkenen Grün, dem treibenden Fieber.
Sie führt und w i l l’s – hinüber.
Schon wird’s luzide. Das Geäst

schimmert hindurch und ist sehr filigran.
Bereit, nun bald den Schnee zu tragen,
unter dem in vollen Tagen

das Blattdach bräche, schau ich’s an :
den Winter und dass es sich gibt :
ein nächstes Frühjahr. Das euch liebt

Adulte sonnet d’automne

Ils ont fui les jours désespérés
laissant place à une bien douce peine,
si douce. Ce temps où l’on reprend haleine.
Il a l’éclat du vin, de la maturité,

ce temps d’automne où les feuilles s’épanchent
d’un vert ivre de soi vers la fièvre en dérive.
Il conduit et l’e x i g e – passer sur l’autre rive.
Nous voici déjà plus lucides. Les branches

apparaissent luisantes, très filigranes.
Prêtes à supporter maintenant la neige,
alors qu’aux beaux jours son poids

ferait crouler le toit de feuilles, je regarde surgir
l’hiver qui, c’est certain, passera de lui-même :
un printemps prochain. Qui vous aime.

Proust: Un monde différent.

Dans « La Prisonnière » (tome III, page 187 de l’édition Pléiade), Proust décrit (scène célébrissime) en quelques lignes la mort de Bergotte devant la « Vue de Delft » de Vermeer où il recherche obstinément le petit pan de mur jaune. Puis il écrit :
« Il était mort. Mort à jamais ? Qui peut le dire ? Certes, les expériences spirites pas plus que les dogmes religieux n’apportent de preuve que l’âme subsiste. Ce qu’on peut dire, c’est que tout se passe dans notre vie comme si nous y entrions avec le faix d’obligations contractées dans une vie antérieure ; il n’y a aucune raison dans nos conditions de vie sur cette terre pour que nous nous croyions obligés à faire le bien, à être délicats, même à être polis, ni pour l’artiste athée à ce qu’il se croie obligé de recommencer vingt fois un morceau dont l’admiration qu’il excitera importera peu à son corps mangé par les vers, comme le pan de mur jaune que peignit avec tant de science et de raffinement un artiste à jamais inconnu, à peine identifié sous le nom de Ver Meer. Toutes ces obligations, qui n’ont pas leur sanction dans la vie présente, semblent appartenir à un monde différent, fondé sur la bonté, le scrupule, le sacrifice, un monde entièrement différent de celui-ci, et dont nous sortons pour naître à cette terre, avant peut-être d’y retourner revivre sous l’empire de ces quelques lois inconnues auxquelles nous avons obéi parce que nous en portions l’enseignement en nous, sans savoir qui les y avait tracées – ces lois dont tout travail profond de l’intelligence nous rapproche et qui sont invisibles seulement – et encore ! – pour les sots. De sorte que l’idée que Bergotte n’était pas mort à jamais est sans invraisemblance.
On l’enterra, mais toute la nuit funèbre, aux vitrines éclairées, ses livres, disposés trois par trois, veillaient comme des anges aux ailes éployées et semblaient, pour celui qui n’était plus, le symbole de sa résurrection. »

Je voulais depuis quelque temps expliquer le pourquoi de cette activité apparemment absurde qui consiste à écrire. Ce texte, au-delà du mythe classique de la résurrection par l’écrit, s’attache surtout à répondre à la question que l’on adresse souvent à celui ou celle qui produit des œuvres destinées au tout autre : mais pourquoi faites-vous cela ? (ils croient sans doute que c’est pour la fortune ou la célébrité !).
Proust apporte ici une réponse sans équivoque: c’est un monde différent avec ses lois propres.

Des Illusions Désillusions (3)

On peut télécharger ma pièce sur mon site ici.

Cette pièce jouée par des amatrices, qui pour partie ont été victimes de violences conjugales, approche de sa trentième représentation ! D’autres sont prévues en 2010. Avis aux passionnés de théâtre ! Dates et lieux prévus prochainement:

Le 14 décembre à 20h30 au “Théâtre de la Manufacture” de Saint Quentin
le 15 décembre à 14h à la “Salle des fêtes” de Guise.

L’orthographe, l’erreur est humaine

L’erreur est au centre de la langue. Heureusement qu’il y a l’erreur car
c’est ainsi que la langue se déploie; je suis bien sûr que Montaigne ou
Stendhal (très célèbre pour ça) auraient fait cent fautes à la dictée de
Pivot. L’orthographe comme convention est un jeu proche des mots croisés,
elle n’a nulle influence sur les contenus sauf évidemment en psychanalyse.
J’y vois une survivance du religieux dans le monde laïque. La faute étant
remplacée par l’erreur orthographique ce qui convenons-en est terriblement
culpabilisant et proche du dérisoire. “La dictée” sent bon sa
blouse grise et les marrons dans la cour, la langue tirée et le “je n’y
arriverai jamais” que notre école cultive. Souvenirs et culpabilité
traversent cet exercice plutôt paralysant. Lorsqu’on apprend une autre
langue on devient relativiste, et on sourit de ces jeux franco-français où
le meilleur en orthographe est le meilleur tout court. Les autres langues
n’ont pas ces préoccupations académiques : ainsi la
langue évolue-t-elle; nous ne sommes que passage et rien n’est plus
destructeur que la fixation sur des normes relatives par une académie que le
monde ne nous envie pas. Cette attention paralysante à la langue écrite
explique pour partie l’absence d’ouverture des français aux autres langues.
Je ne vois pas en quoi la fixation de l’orthographe inventée par les
copistes du XIVème siècle, des moines pour la plupart, est en soi un
exercice qui vaille pour la vie. Les autres langues que je connais disent à
peu près: oui, il vaut mieux ne pas faire trop de fautes, mais bon… on ne va
pas en faire un fromage.

“Les jeunes font plein de fautes, ils ne savent plus écrire”. J’entendais
déjà ça dans les années 50. Et je suis bien sûr que nos pères et grands
pères entendaient le même refrain.

Prenons le problème autrement. Lorsque je marche dans Versailles, j’entends
les gémissements des vingt millions de français qui subirent le joug
ridicule de celui que l’on nomme le grand roi. L’Académie, qui est la
régulatrice de notre orthographe, est issue de ces désastres que l’on voit
luire, tous ors dehors, dans la cour de Versailles. Je n’aime pas l’académie.
Je n’aime pas la culpabilité cachée sous les fleurs de la belle orthographe
française. Une carte postale pleine de fautes retient davantage l’attention,
est beaucoup plus touchante qu’une carte écrite impeccablement (cf.
“Barthes par lui-même”). L’erreur orthographique me plaît. En linguiste
j’essaie à chaque fois de décrypter d’où cette erreur provient. “L’erreur
est humaine” est une belle phrase, elle doit être prise au pied de la
lettre. Tout ce qui est humain est passionnant. L’erreur est on ne peut plus
enrichissante. La fausse note est formidablement utile.
En bref: la perfection me fiche une trouille bleue.

Un poème de Alban Nikolai Herbst (3)

Es ging der Sommer heimwärts.

Es ging der Sommer heimwärts
schlich auf ein städtisch Sterbelager
und legte sich da hin

um morgens seine Kühle
anästhesierend auszuhauchen
Nun fiel ihm jedes Blatt von hoch herab

lag armvoll an den Bordsteinrändern
in warme Haufen aufgerecht
Vom Fruchtsein frei die Haselnüsse

bereit zu platzen
unter den Rädern der Kehrfahrzeuge
orangefarbener Fahrer

warteten über den Fußweg gestreut
daß man sie kämmt

L’été s’est retiré chez lui.

L’été s’est retiré chez lui,
il s’est hissé sur son châlit citadin d’agonie
et s’y est allongé

afin le matin d’expirer sa froidure
souffle anesthésiant
Voici que les feuilles lui tombent des cimes

gisant misérables sur les bords des trottoirs
elles sont ratissées en tièdes entassements
Les noisettes vidées de leurs fruits

prêtes à exploser
sous les roues des balayeuses
de chauffeurs tout d’orange vêtus

attendaient dispersées sur le trottoir
qu’on les enlève

Petite pause

 

J’éprouve la délicieuse sensation d’un automne qui n’en finit pas. On aperçoit à travers le doré découpé des bouleaux des trouées où l’on découvre enfin la forêt… ainsi les feuilles tombent réellement, c’est indéniable et les allées bordées de troncs sont des tapis de haute lisse longuement ouvragés par la chute des feuilles et les foucades du vent, l’ouest, le fabuleux, celui qui respire avec nous, ses poumons étant à l’inverse de la rotation de la terre. Ainsi donc à travers les feuilles persistantes on aperçoit la vérité des forêts; l’ombre n’était au fond qu’une fraîcheur douce qui nous rendit dupes du bonheur.  Hic et nunc, c’est bien mieux qu’en juin; c’est un mélange de terre et de lumière, brun et ocre mêlés, la nuit et le jour, la mort et la vie, en équilibre parfait. Mon pas sur le tapis des feuilles mouillées rend un son minimum et l’on perçoit avec une verdeur souriante, les appels affolés des merles du soir.

Je crois que ce temps est le mien. Je suis comme le bouleau, dépouillé et parfois défait, mais quelque chose persiste que la lumière de l’esprit réchauffe. Les allées qui vont vers la nuit sur une moquette épaisse et humide de feuilles pas tout à fait mortes donnent une idée du chemin qu’il me reste à parcourir. C’est une énorme chance. Pause bien heureuse avant l’avalanche.

Monologue du célibataire ( 3 )

Retrouvez les précédents monologues ici.

Pour l’amour, c’est comme au ‘Banco’,

Faudrait avoir une chance au grattage,

Enfin, je veux dire, une chance aux caresses,

Aux baisers, à la tendresse,

Donner du temps au temps, comme dit l’autre,

Pour voir si ça marche,

Mais là regarde, c’est comme à la loterie,

Tu tombes par hasard sur la plus belle fille du monde,

Et tu es amoureux à l’instant,

C’est ça qui ne va pas,

J’en veux beaucoup au coup de foudre,

Une vraie plaie, tu te crois gagnant,

Tu t’installes avec elle,

Et le temps te déchire tout ça en quelques années…

Ou alors il faudrait avoir plusieurs vies,

Une à l’essai et une autre où tu te méfierais de la loterie du coup de foudre

Et où tu aurais une vraie chance d’aimer parce que tu saurais…

Ça doit être pour ça que les curés ont inventé le paradis après la mort

C’est pour embêter la loterie

C’est un paratonnerre contre le coup de foudre…

Enfin, tout ça c’est du bricolage… Je n’y crois pas…

En amour, c’est bizarre, on n’a pas le temps de rigoler…

Oui, oui, on est content, sur le coup, c’est vrai…

On rigole un peu… oui, c’est vrai, j’exagère…

Oui, oh, ça va, on a bien le droit d’en rajouter nom de dieu

J’en rajoute parce que je suis tout seul, voilà !

Oui, je sais qu’il y en a qui vivent heureux ensemble, à deux,

Toute leur vie…

Je les envie

Je ne sais pas comment ils font

Ils ne doivent pas jouer au ‘Banco’

Ils vivent doucement,

Ou quand ils jouent, ils perdent, forcément,

Heureux en ménage, malheureux au grattage,

Je crois que leur truc c’est pas comme moi,

Oui je veux dire, moi, je parle, je parle,

Eux, les heureux, ils ne parlent pas,

Ils savent, ils devinent,

Un mouvement de paupières, une main qui effleure l’épaule,

Là, en pleine journée,

Sans rien dire…

Comme un adagio infini,

Pour elle et lui,

Piano et violon, doux, tu vois, très doux…

Moi, par contre, j’étale toutes mes loteries ratées,

Je donne des détails, j’invente, je tempête, je hurle,

Eux, les heureux, ils ne disent rien,

Ils n’en ont pas besoin,

Au fait, c’est peut-être ça la recette du bonheur à deux,

Ne rien dire… enfin, pas un mot de trop…

Faudrait que je me taise,

D’ailleurs, tiens, je vais le faire tout de suite,

Ah, oui, mais je n’ai pas la chance d’être à deux,

Oui, oh, ça ne fait rien,

Pour le bonheur il n’est jamais trop tard pour commencer,

Tiens, je commence tout de suite,

Allez, au revoir, je me tais, je me tais…

Au revoir dans le bonheur,

Au revoir…

Montaigne par FG Maugarlone.

Ce passage de l’ouvrage de FG Maugarlone est aux pages 219 et 220 de Présentation de la France à ses enfants paru cet automne chez Grasset.  Je n’en publie qu’un extrait pour donner envie de lire le chapitre XIX consacré à Montaigne et peut-être davantage…

 

Il y a chez Montaigne une notion fondamentale, assez normalement, qui est l’assiette. Elle ressortit premièrement à l’art équestre: un bon cavalier a une bonne assiette. Et quant à lui, c’est, il y insiste, l’assiette où il se trouve le mieux, d’où il s’autorise à railler d’un docteur en théologie la “plaisante assiette” sur sa mule. D’une manière générale, il faut prendre l’homme “en sa plus haute assiette”, mais le stoïcisme est excessif, il suffit de tenir l’âme en “assiette bien réglée et disposée à la vertu”, à l’exemple de Socrate. Toutefois, il est tant de vicissitudes, d’aléas, d’inévitables revirements, que chacun doit convenir qu’elle ne peut jamais être parfaitement assurée, son assiette, mais le courage implique précisément de la maintenir en équilibre nonobstant les assauts de la fortune. Et lui-même, malgré ses douleurs, entend pérenniser son âme en une “raisonnable assiette”, même s’il ne saurait prétendre rivaliser avec les planètes qui ont, elles, des assiettes définitives. La notion d’assiette commande jusqu’à sa position sur la religion; il se tient, dit-il , en l’assiette où Dieu l’a mis. Cependant, il ne convient pas d’oublier l’humilité de notre nature, laquelle se rappelle à tout un chacun, chacune, en une circonstance décisive, de sorte qu’il mérite d’être tenu pour un “affronteur”, le sage trop apparemment sage qu’on imagine dans cette assiette peu éluctable. Par rapport à cette situation de principe, il est secondaire de choisir ou non l’assiette la “plus effectuelle”.[…]

A cheval, point de métaphysique, il ne se demande pas d’où il vient, ni où il va, il vient de chez lui et il y retourne, dans cette libraire qui est la métaphore concrète de son intériorité. Le cheval, c’est sans doute un peu dépassé, mais reste l’assiette, même pour d’écologiques piétons. Montaigne s’oppose à Sartre, qui ne veut être que pur mouvement, simple tourbillon, fût-ce celui de la poussière de la route. Sartre n’écoute pas Montaigne qui lui conseille; au lieu de courir vers on ne sait quel paradis futur, ou vers le mirage du soi, vous feriez mieux de vous remettre dans le présent et vous contenter de penser que vous y êtes, de vous rasseoir au bon.

N’empêche qu’au départ des Essais il y a une perte d’assiette. Une chute de cheval qui l’a révélé à lui-même comme mortel, non pas abstraitement, “par effect” – il y a une telle différence entre savoir et réaliser… Du coup, il s’est apprivoisé à la mort, il s’en est avoisiné, il se prétend un mortel averti, et il nous dit, reprenant Socrate, que philosopher c’est apprendre à mourir. Or, il sait aussi bien qu’on n’apprend pas à mourir, car de la mort il n’y a pas de répétition, et quand nous y venons nous sommes tous “apprentifs”.

Ce passage est non seulement intéressant pour notre auteur, mais il met en valeur un événement : la chute de cheval, qui est non seulement décisif pour Montaigne mais également pour Claude Simon, qui en fait au XXème siècle (!) l’événement clef de tous ses récits. J’y reviendrai à propos de Claude Simon dans un article à venir.