la brise
la brise est une voix qui vient de loin
au lit du printemps large
elle balaie cimes et brindilles
c’est un signal froid qui à l’intérieur se casse
elle rappelle le sérieux des hivers passés
tant d’années
elle ne cesse jamais vraiment ses voltes
douleur d’être
agitation des peines
déplaisir gentillet
à l’ombre des arbustes fraternels
aux joies éblouies et restreintes pourtant
j’entends à travers elle
une autre voix
chuchotis à peine audible
qui dit l’écho fini du temps
répète un jour un jour un jour
la brise est prophétesse soudain
je la croyais au passé mais je vois que c’est devant
au pays dont l’horizon s’approche
à pas menus au rythme des tourterelles
les iris bleus vont virer noirs
docilement ils se laissent balancer
attendant leur rôle au fond du jardin
lorsqu’ils entreront dans la couronne
la fameuse qui fait froid
et garde la menace en fond de gorge
au fond de l’air
la brise je crois dit souviens-toi
confiné au jardin
endormi
je frissonne
éternel
annoncées par les cloches d’avril
les petites blanches de mai au parfum doux
alimentent ma soif
même si en cette saison grave
toute fragrance est catastrophe
hormis justement celle du muguet
après Pâques les mois s’effacent
lumières crues aux aubes forcément neuves
l’avancée se fait dévoration
par le sourire
futur des aubépines à nos pieds
notre joie est enfin nature
pétales et pépiements s’élèvent sous les pas
il suffit de prendre
la main la fleur le fruit bientôt le baiser
tout est disposé sur l’étal du temps
les harengères baissent les cordes d’un ton
le marchand indulgent ouvre ses réserves
l’océan lui-même dispense ses crustacés
le glacé des eaux s’échangeant au feu du ciel
on s’en vient croquer tranquille les crabes fins
les orteils voient leurs traces s’effacer
très mollement au sable de juillet
j’aimerais tant que la trace d’été demeure
c’est là où je souris au plus juste
sur les miroirs des aubes
et je suis si reconnaissant d’être éternel
au moins quelques jours
bleu doux vibrant de l’intérieur
dilettante avisé
des mots noirs et des rouges passions
fantôme
ce qui frémit au jardin appelle le chant
les oiseaux guillerets câlinent les aigus
et la voix revient à travers la source
heureuse qui bouillonne là-bas
c’est un trop plein de vie bloqué ce printemps
je me demande ce que tu fais
où tu manges à quoi tu penses
si tu as accroché les rideaux
et si la haie bien taillée désormais
permet de deviner l’océan là-bas
je t’envie d’avoir les fausses notes des mouettes
à portée de tympan
si je ferme les yeux sur cette douleur
je n’entends plus que tes pas
sur les lattes fraîchement posées
les remous de ta robe
et les accords d’une symphonie abandonnée
dans le bureau où gisent les microsillons
je te vois livre en main dos au jardin
c’est de la poésie je crois
le grand miroir du salon
où nous avons longtemps souri
de nos vêtements ajustés et de nos colères domptées
voilà qu’il me revient
avec son cadre doré au trumeau peint
à la mode d’autrefois
- un loup cerné par les chasseurs –
soudain le rappel des oiseaux
le vent du soir
puis plus rien
on dirait que la source au jardin
a cessé de couler
et le miroir de refléter
pierres
je songe aux diamants d’autrefois
tout le monde en avait un chez soi
ainsi nommait-on le saphir
qu’on déposait sur le microsillon
la musique rivière coulait au salon
et par respect pour le précieux je n’écoutais
que des musiciens morts nostalgie oblige
ainsi ai-je appris à lever les yeux au ciel
car la rue bruissait de rythmes inaudibles
j’ai dormi hors des lits du tout venant
mes rêves étaient de pianos de quatuors
adolescent d’autrefois
surnourri de lubies musicales
et lorsque j’ai découvert la cathédrale
j’ai su enfin que la musique pouvait s’incarner
en évidence
les tours étaient des diamants
et la nef devenait résonateur du passé
il me suffit aujourd’hui de deux pas
et tout revient comme au Rechercheur
dans la cour de Guermantes
la cathédrale chante comme moi
elle aussi ressuscite le passé
chaque son de mon pas trouve son écho
les tours endiamantées mordent l’azur
accrochent les nuages (ces poussières)
et ne cessent jamais leur grandiose requiem
les passés s’entassent
les présents s’exaltent
et les futurs bravent solidement les nues
pierres précieuses inaltérables
le dit de la bête
le dit de la bête
quand il parvint au plateau
il songea un moment aux épreuves traversées
traînée de poudre des annonces publiques
puis prison maison
les corps jonchèrent sa mémoire
il entendit les étouffements à mille lieues
on ne chantait plus
la mort sous le masque blanc
de rares Augustes rôda aux rues
ils ne faisaient rire personne
les hospitaliers s’épuisèrent à éponger le mal
– les vrai héros songea-t-il sont comme vous et moi-
il avança lentement sur le haut de la colline
terrain miné la bête guettait
lui qui jadis accueillait les visages en naïf
voilà qu’il devint soupçonneux
se regardant au miroir il songeait
j’ai changé
la bête se moque de moi
il oublia de se raser
on verrait moins ses rides naissantes
et le souci de vivre et l’angoisse à la gorge
qui fait le teint sévère
dépouille l’innocence
et rend bête comme la bête
après bien des errements le silence du sud-ouest
fit résonner ses pas
le soleil abandonna ses ocres longs
pour le généreux rouge des coquelicots
il inspira le vent redevenu salubre
poussa enfin cette chansonnette
qui fait la joie des miséreux
et rassure les craintifs
magie
lorsqu’au bois j’avance dans l’avril
l’adolescent me revient entre les arbres
mille peines et pleine respiration
mes poumons scandent les pas
mes lèvres imitent les nouveaux oiseaux
et les amours difficiles et les aveux jamais lâchés
je me dis dans l’ombre neuve du bois joli
que ça palpite à jamais
mon pas sur les feuilles ridées de l’an passé
rythment le bel inexorable
la musique fait craquer les bémols du souvenir
et le présent et le présent
aspire comme ça vient
la joie est là entre nostalgie et futur
elle est à toi cette saison
une voix grave s’impose avec sourire
et chasse aux papillons
la mienne la tienne si charitable
ah que revienne toujours ce printemps d’éternelles joyeusetés
peut-être pourrai-je éterniser aussi
cet instant qui se libère
en enchaînant les voix qui voguent
nous allons nous aimer sur ce temps
parce qu’il le faut
ce n’est pas si tragique
c’est pour le plaisir d’être
en ce moment magique
de longs frémissements
l’infirmière
l’infirmière
elle effleure de la poitrine le bras du malade
le tube crachote
elle se penche
observe le corps en fièvre
grièvement mordu par la bête
on n’entend plus que la mécanique
rythme insoutenable
elle accompagne sa douleur de petits gestes
un pli qu’elle tire un pichenette machinale sur la perfusion
elle murmure que ça va aller puis se lance
dès que j’ai vu que c’était toi murmure-t-elle
je t’ai pris en charge
pas de hasard
je me souviens – juste avant que tu me quittes –
de ta colère quand je barrais le voilier
je disais laisse-moi faire
je sais d’où vient le vent
je connais ses moindres souffles
et l’infini des eaux
et les crêtes des vagues qu’on traverse de biais
laisse faire laisse faire
tu vois aujourd’hui encore
je te guide je précède ton corps
ligoté étouffé écrasé
je ne t’en veux plus d’être parti
je vais alléger ta peine à vivre
c’est mon métier ma pitié
c’est toi
reviens-moi stéphane
comme les migrateurs
aux prémisses du printemps
que nous montrions du doigt en riant
l’année dernière souviens-toi
il y a un an seulement
un an c’est si loin
(publié ici il y a un an… pas si loin, toujours d’actualité)
fièvre d’écrire
hommage à Bernard Noël
penché en avant
au bord de l’étouffement
j’envisage le vide à vivre
et l’horizon là-bas j’aimerais tant
l’apprivoiser du bout des lèvres
murmure pour le malheur
rivé dans la vallée fatale
le fièvre enfle avec l’ouest
ils tombent les amis les vivants
ma main ne les retient plus au globe
la terre est grave
je les tire par les bras les jambes
mais de l’écrire n’aide pas
la vie me contredit elle va elle va
le crescendo du virus fait boule de neige
en ce printemps fou de pâquerettes
nos paumes battent au crépuscule
luttant avec les coeurs qui s’en vont
et pendant que j’écris
des non nommés
à pleins bras
à corps perdus
affairés
donnent donnent donnent
pour d’autres heureux anonymes
qui finiront je le jure je l’écris
par retrouver leur souffle
couronne folle
folle couronne
elle accroît son empire
menaçant gorges et vallons
l’affaire de vivre se fait fragile
on sourit au miroir joli miroir
orage et grondements là-bas
le compresseur muet
roule contre nous
plaque à la terre
enfièvre jusqu’à couper le souffle
le creuset de ma flamme s’amincit
dans l’espace trop connu du salon
l’esprit pourtant cravache le corps
feu follet il bondit le matin
consent le soir aux braises vermillon
j’imagine le globe qui fonce
magnifiquement bleu
oui les pays grincent c’est vrai
mais ils reviendront à la vie
résistant contre la couronne en folie
qui pèse sur les fronts brûlants
elle s’envolera un matin de printemps
reine fée méphistophélique
qui nous ligota longtemps
Séparés
pose ton doigt sur la bouche
cesse de chuchoter
tout a fui
l’air vibre en vain
les lèvres tombent
demain est un autre silence
que sont les amis devenus
les routes partent vides
vers l’horizon proche inatteignable
ma mie pleure au village
j’ignore si elle m’entend
mais je devine que sa présence
avance là-bas en robe bleue
plis à peine froissés
sous les charmilles interdites
visitées des bouvreuils et des verdiers
elle se souvient du temps
des chants à gorge pleine
où plus grands que le monde
nous nourrissions l’espérance
de marcher côte à côte
libres de tout
insatiables
vers l’infini couché des nuits
Affairées
acrobates du manège migratoire
les hirondelles semblent hésiter à rentrer
j’ai hâte de les revoir
leur carrousel malicieux bousculerait nos déveines
effleurant sol et ciel
je les vois frotter la terrasse rayer les nues
dessiner de leurs lacets noirs et blancs
du bout de l’aile
les couleurs neuves de l’an
leurs tourbillons revigorants
balaieraient à point nommé notre air torpide
lèveraient le couvercle enté sur nos crânes
quand l’épouvante dénoue tous nos liens
je songe que leurs affairements de demoiselles
est le miroir rêvé d’une course réelle
mille semelles claquent aux corridors
les hôpitaux aux gorges éteintes
résonnent des efforts incessants
de nos berceuses de printemps
demoiselles des soins forcément belles
qui étanchent la longue douleur de l’air
devenu scandaleusement irrespirable
les infirmières viennent aux poumons expirants
elles ne cessent d’avoir souci du plus élémentaire
les bouches ouvertes souffrent
vieux oisillons dépendants
elles seules s’arrangent tranquilles avec le mal
négociant chaque jour mille guérisons
croque le jour 50
ainsi l’air d’avril s’habille-t-il de glace de vent
ça brûle ça tremble des orteils aux oreilles
mes paroles semblent collées aux lèvres
mais le pain chaud console tellement
que ce retour d’hiver se fait bise sur ma joue
croque le jour 49
les tisons rougeoyants de la pâque
me ramènent au balcon de naissance
la brûlure de l’âge écrase la rose des matins
c’était beau les nuits les bras quand j’y pense
lointains évanouis et ce non qui dit oui
croque le jour 48
tout en haut de mon léger manoir imaginaire
ta bouche bleue de ciel envoie des signes graves
empruntés aux rives du lac qui vont et viennent
l’air de rien reflets des fonds qui attendent
le retour de l’amour roulé dans le bas du vallon noir