une musique de chambre

mille lèvres et ta peau de soie 

je ne te domine pas

tu ne m’écrases pas 

tout est miroir de toi vers moi 

et mon respect respire entre les draps 

bouclier léger tu me protèges des larges songes 

ton rire aspire à me trouver 

et ta voix contre l’oreiller 

a des échos d’antan qui chantent 

le vert de tes pupilles orne la nuit 

quand je ferme les paupières

je te surprends alors reprenant ton souffle 

après l’étreinte 

tu feins de m’ignorer pour mieux m’aimer 

rêve de moi que tu reformes 

la chambre vie s’emplit de nous 

à mon côté tu souris d’être moi 

et tu ris d’être toi 

la pince a basculé de tes cheveux 

le lourd blond cascade au bord des mains 

nous soupirons de concert

musique de chambre

jamais écrite

un parfum d’octobre

seul à soi

on a la peau à vif 

c’est un champ de chaumes dépouillé

je le longe

or la lumière d’octobre

qui vibre aux pointes des pailles négligées

appelle les oiseaux 

ils signent de leurs ailes 

le retour de ma belle 

j’entre alors aux sillons

pour fouler l’ultime soleil 

sur ce lac de terre au présent 

et te voilà robe effrangée qui revient de l’horizon 

contre le soleil 

aux obliques éblouissantes

tu es la fraîcheur égale de janvier la joie de juin 

ton rire dans les soirs orangés

réassure ma présence solide enfin 

tu marches à mon côté

ombre double 

on évoque les épis qui frémirent ici côte à côte 

le silence page blanche n’exigeait que ce chant 

mots doux émis là devant 

je songe que j’ ai en moi les palpitations de ma belle

je ne suis jamais seul 

quand je respire ton parfum

insomnie

tu sais ce murmure 

à cheval sur nos vies dormies 

puis éveillées par les fantômes de l’enfance 

sans le fil du je me souviens 

on patauge

il est peu de mots 

on dirait des pas

mais à cette heure personne ne marche

ce sont de vieux pas rendors toi 

le chien de fusil en protection peut-être 

et puis le bouclier de l’oreiller

les tempes filles du temps reprennent

le rythme sourd qui me tient éveillé 

c’est une pulsation 

qui me mord la joue

je me retourne c’est ton dos

qui me porte et m’emporte

au creux des draps vrillés 

comment fais-tu pour respirer 

qui a dit qu’il fallait dormir 

alors que l’orbe tourne indifférent

cette saoulerie de la terre dans le ciel

dans quel ciel 

on ne sait plus 

je vois des étoiles

Véga la croix du Cygne

et l’enfant là-bas

qui la montre du doigt 

en pleine nuit

la voix de la vigne

je reconnais avec joie 

ma vigne vierge d’il y a bien des automnes 

son rouge ardent contre la grille

fait éclater les barreaux 

elle saigne sa fin de saison 

choc de l’écarlate écroulé 

s’émiettant en feuilles désolées

sur le trottoir des jours

où j’allai si souvent 

je crois qu’après l’effroi d’octobre

elle va vers l’étrangeté des gels

et l’on ne verra plus de la grille 

que ses croix ajustées

or je devine à travers la prison

cette maison de nos amours

où nous fûmes longtemps 

et soudain ta voix 

le souffle de ta voix 

l’incroyable de ta voix 

ce cru murmure de ta voix 

m’implore timide là-bas

depuis le grand balcon carré 

reviens avant l’hiver

fautes et blessures sont oubliées

je mesure ma vieille chance 

et je donne raison aux accents de la vigne

qui me préviennent au présent 

blessures d’octobre 

quand le souffle rouge 

s’effondre là-bas

qu’il prend en charge le ciel

et ses nuées 

empruntées à l’horizon 

le temps s’arrête 

son noyau de glace orange

prolonge encore le jour 

tranquille suspend de sang  

déposé aux pieds de la terre cicatrice 

ce sont des cris bouche ouverte 

blessures splendides

d’un orbe agonisant 

dont les sons rayonnent longtemps 

contre l’obscur 

dans les grincements du jour flétri 

le rouge va mourant  

brûlé de ses promesses 

qui rosissent les labours

il s’épuise il s’en va 

traînant une vanité brune

puis bientôt noire 

fondu enchaîné de la nuit formidable 

qui m’emporte avec elle 

c’est alors que le spectacle se clôt

sur les lèvres du temps

Scilly

Début septembre mon fils m’a emmené aux îles de Scilly entre la pointe de la Cornouaille et notre Finistère. Elles s’étirent là discrètes, tempérées par le gulf stream, cachées parmi les palmiers et les bruyères roses. Enchantements perpétuels. 

  1. Scilly

l’eau de Scilly éclate et s’allume

entre rocs et reflets 

très antique histoire de côtes

sur l’eau transparente 

qui ronge innocente 

les pierres sombres 

pour en faire des îles arrondies

multipliées éparpillées 

à peine nommées 

tant elles sont nombreuses

elles chantent au ressac 

modestes parmi les taches bleues 

elles émergent 

comme des gorges assoiffées 

touchantes et rudes 

ce sont des blocs de siècles 

de millénaires

sur l’océan têtu 

masques vivants d’eau fraîche

je vois nos crânes 

dessus les flots de la foule 

quand on observe candide 

l’éternité mobile

des visages qui parlent

à travers la brume écumante

2.nuit

vers le soir

les milliers de miroirs

sur les vagues mobiles

batifolent murmurant

presque sans bouger

rigidité froide

du couchant qui s’étale

la lumière se joue de l’eau 

préparant en surface

les étoiles noires du ciel à venir

les rocs si vivants tout à l’heure 

sont des navires à l’ancre 

masses d’ombre dégoulinantes

premiers fantômes

issus du sommeil de l’océan salé 

la paix prend place là-bas

le visage du jour nous quitte

ici aucune lumière publique 

l’obscur des pas seul résonne 

pour affirmer notre être

décalé de soi

soulagement de l’océan

c’est ainsi un seul chant 

qui s’époumone

3. landes

lourdes de genêts

agrémentées de bruyères en fleurs

les îles sont zébrées de nos pas 

fermes et lents qui font le chemin 

contre le vent obsédé de soi 

les arbres cèdent en vieux routiers

qui ont connu toutes les colères 

ils font semblant d’approuver 

en lâchant aux sautes de souffle

une feuille ici ou là 

puis soudain dessus la haie

entre deux rocs la baie violette 

ouvre sa bouche contre l’horizon 

épousailles de bleus 

dans lesquelles se mêlent

du brun au rose toutes les teintes

alors émerge d’une écume 

impeccable immaculée 

la splendeur sombre des rocs ravinés

une survie est possible 

dans le désert des eaux 

on croit soudain à ces îles minuscules

qui chantent 

lyres horizontales 

la joie des terres

qui flottent en effet sur le fil des lointains

4. eaux 

 des brutaux retours d’écume contre le roc 

jusqu’au long bavardage des eaux 

j’éprouve des langues moussues 

qui s’effacent discrètes 

après avoir éveillé les nacres

de l’eau pulvérisée

ce tangage ancien

bien avant le langage

était au berceau des eaux amniotiques 

souviens t’en

et voici l’océan qui reprend la balance maternelle

dans l’émergence des terres

j’entends leur frisson altier et doux

les îles osent leurs entassements de pierres 

contre le flot 

puis les mouettes s’y mettent tranquilles 

appogiatures insolentes

leur suffisance fait peur 

beau tremblé de vivre pourtant 

en plein chaos 

ainsi glissent-elles 

comme pour jouer avec le feu des lames

et l’enfance oubliée 

revient en force faire des siennes 

au milieu des nuées  

que ces vastes oiseaux auront l’audace d’explorer

Couperin et l’oiseau

Je m’efforce sur le sable de la sente de procéder d’un pas léger. Je crois que je danse. Je note depuis des années où je vais par ce bois un petit pépiement au chemin qui bifurque, là où chênes et bouleaux s’épousent vert pâle dans la haute tenue de l’orée intime. Malicieux, l’oiseau m’appelle et fuit aussitôt; je pense que le grincement de mon pas agace son refuge étroit. Par respect pour sa présence, je m’en veux à chaque fois de venir au couchant , c’est le moment sans doute où il assemble ses dernières forces après l’harassante journée où il a glissé de l’ombre à la lumière afin de piquer ses graines, moisson pour sa survie. Le voilà qui relance sa forte pince criée dans les cimes hantées des rayons bleu orangés.

Je tente le dialogue du bout des lèvres en lui sifflant une imitation de son appel. Un papillon me fixe de ses yeux noirs. Il désapprouve la rouerie. C’est vrai que mon sifflement, malgré le rythme bien calé, sonne faux. L’oiseau reprend comme s’il avait compris mes efforts, mais son chant a changé, il est beaucoup plus sophistiqué, assorti de trilles injouables pour une bouche humaine. Il se moque. Que faire? Que n’ai-je apporté ma flûte douce, comme je le fais parfois pour signaler ma présence pacifique? Je palpe ma veste d’été, affairé, comme un qui a perdu son portefeuille.

L’oiseau, sachant qu’il est le dernier à emplir le sous bois déjà frais, relance une mélodie encore différente, andante con moto, moqueuse et tendre. Les apics en sont vertigineux, acrobatie lente. Je le vois sur son bouleau serrant ses pattes faciles et fluides.

Il pépie encore quelques notes interrogatives.  Je m’avance et, impromptu, j’appuie sur le bouton de mon portable d’où sort une pièce de Couperin que je me repasse en boucle: “Les fauvettes plaintives” et le clavecin envahit le chemin; il roule longuement sa malice détachée comme pour éclairer la sente que la nuit recouvre sans pitié. 

“Ne t’inquiète pas, dis-je à l’oiseau, c’est Couperin, le Grand, pas Louis, hein , non, son fils, François, ce sont ses oiseaux à lui… enfin à nous… c’est ressemblant, hein? Enfin, moi, je trouve!”

L’oiseau s’est tu, il fuit. Je connais le chemin par coeur, comme les fauvettes, et je fuis moi aussi dans la nuit, mon Couperin contre la poitrine. 

fin du jour 

Nous voici au moment où le tissu des jours  s’effrange, léger déclin de la lumière aux deux extrémités, matin puis soir. Le clair extatique de la saison tremble un peu sur l’août (ce roc de l’année); il se laisse raboter, il n’est plus ce chant vertical qui prépara ses ombres dans les secrets gracieux du printemps grossissant: plus la lumière montait, plus les halliers s’assombrissaient sous la hardiesse entêtée des feuilles neuves; oui, vous verrez l’air transparent je veux dire non mouillé, semblait dire la saison nouvelle, mais permettez que je ménage à votre visage un peu de baume froid, cette ombre nécessaire à votre survie contre le feu d’été, qui tombera comme un torrent venu des ciels.

Voici descendre, en cet août joyeux, la pente douce (mais dure)de ces moments qu’on aligne en pensée, quand les ciels chargés miment la glissade trop chaude qui sournoisement, lente feinte, mène plus vite qu’on ne l’imagine aux tiédeurs de septembre. 

Dansant dans l’ivresse de la pluie d’août (oh la finesse, c’est à peine de l’eau, douche légère, que l’on pourrait semble-t-il contrôler!) je constate que j’imite de mes bras les branches du saule qui bravent le vent. Mais j’invente une envie dont je ne fais rien: il m’est difficile de ne pas suivre du regard les hésitations de l’arbre gris dans lequel je me vois. On dirait qu’il approuve les petites brises, ce qui le vieillit plus encore; le soir, je le félicite d’avoir tenu un jour de plus.

Perdu dans ses tortillons, il se fait totalement immobile; un ultime oiseau lui pique l’écorce mais aucune brindille ne cède. On ne bâtit plus à cette heure, ainsi l’oiseau apprend-il que la nuit s’effondre plus tôt, sans un bruit. Le merle va dormir dans le recoin ombreux qui lui ressemble. Sa ponctuation ironique dit en riant que c’est fini et donne l’ordre au jour de fuir dans les filaments irisés du couchant. Je souris avec lui. 

marelle

En ces pays de craie d’après guerre – la rue sans voiture étant à moi – je traçais des rêves sur le goudron, figures blêmes, que les hirondelles, vers le soir, effleuraient, encourageant mes grincements de craie qui entraient en écho avec leurs appels pincés. J’ai souvenir qu’un soir une voix suraiguë envahit la venelle. Une princesse surgit, flûté très fort: “On joue à la marelle”. Ce n’était pas une question. Je levai les yeux brusquement apeuré. Elle ignorait manifestement que j’étais occupé à dialoguer avec les visiteuses du ciel. 

Elle ramasse une craie et trace les carrés, tandis que pour faire bonne figure j’écris ‘terre’ et ‘ciel’; l’épaisseur de mes traits me fait graver très lentement les lettres, enluminures éphémères. Elle jure, tape du pied, puis commence à jouer avant que j’aie  achevé mes écritures. 

Elle prétendit que les chiffres étaient déjà inscrits, qu’on n’avait pas besoin de terre ni de ciel. Elle passa les semelles de ses savates sur ma belle écriture aux ornements sophistiqués. “Ca sert à rien, ciel, ça sert à rien, répétait-elle”. 

Indigné, je jetai ma craie au caniveau. La malchance aidant, ma mère me rappela à l’ordre, il fallait manger. Je tournai le dos à la princesse qui promit de revenir le lendemain. “J’en suis déjà à trois; on verra si c’est toi le plus fort!”

Personne ne fut le plus fort. En tout cas, pas moi; j’esquivai le rendez-vous, admirant toute la saison le prodigieux ballet des hirondelles du soir. 

Jours, années, décennies s’écoulèrent dans les rues de la cité de la craie. Il m’arrive de croiser la petite fille aux savates; sur ses hauts talons elle me toise maladroite, me glisse un bonsoir comme à regret. Je donne alors un coup de pied dans la première craie venue, puis évitant son regard je tourne les yeux vers le ciel et je souris aux hirondelles.

le dit de juin

la lumière assaille

la rétine vacille 

des éclairs annoncent la fusion 

des jours

les nuits s’étranglent menacent de disparaître

sommeils heurtés 

cris d’ivrognes aux boulevards 

et puis la joie de juin

le débraillé des heures qui font grandir 

les blés et les pivoines 

mon amour tu crois toi aussi 

à l’expansion des âmes au creux des paysages

nous habitons un astre bien curieux

qui pousse à la folie vertige

mais le voici qui s’arrête

solstice

aide nous à respirer

on se pose mon amour 

on se repose

tant pis pour le sommeil 

on grimpe aux nuages

le simple temps d’un soupir 

je t’avais dit que le temps peut se suspendre

que le temps a ses ratés 

qui sont aussi des réussites

j’en veux pour preuve les coquelicots

ce sang sans pareil

qui bat vermeil au long des épis serrés verticaux

c’est celui de nos veines 

où l’on n’oublie jamais 

qu’il est notre chance vitale et qu’on s’aime

la voix grave 

Tout en arpentant le labour entre le mont rêvé et la route violente, je songe, pour me distraire du bruit des véhicules qui me frôlent, aux sons divins que dû percevoir Ulysse attaché à son mât. 

La tricherie d’Ulysse consiste à ne pas s’en laisser conter, à ne pas se laisser avoir par les on dits (les Sirènes nous emmèneraient vers le fond) et à pratiquer les “on-écoute”. Ce qu’il entendit alors fut sans doute le silence; non seulement le “sans bruit”, mais le silence intérieur qui préside à toute création (l’Odyssée). 

Créant, il se passe ceci: ce qui monte a des allures de battements de coeur, ce fin tambour du corps, la pulsation originelle; mais je m’avance déjà, je crois que ce qu’il entendit est AVANT la pulsation originelle, or ‘avant’ cela veut dire le passé, le grave je crois, le grave de toute existence finie, le grave égaré dans la suite des temps et l’infini de l’espace. Il existe en effet une contrebasse qui rôde en raclant, c’est la terre à l’incessante rotation. 

Ce qui trompe c’est ce préjugé qui affirme que les Sirènes avaient un chant aigu, or la terre ne peut pas chanter l’aigu, n’importe quel marcheur vous le dira.

Dans ma rêverie hantée du très rusé, je m’aperçois que j’ai attaqué la première pente du mont.  Me revient alors, en secouant ma semelle boueuse, la formule de Reverdy: “la vie est grave, il faut gravir”; elle laisse entendre finement,  derrière son sourire, le tragique de notre condition.  

J’insiste sur “grave” parce que c’est ce qui manque le plus aujourd’hui. Ce n’est pas que nous soyons sourds à notre condition, puisque nous y sommes plus que jamais exposés, les croyances ayant sombré dans la mer où guettaient les Sirènes; nous voici  criant, implorant quelque dieu qui ne connut la terre que de loin et qui, mistral fou, a soufflé dans les consciences durant des millénaires . 

Or, la situation présente nous amène à écarter le rêve et les dieux. D’où les cris, les suraigus des klaxons et des chants: appels dans la nuit… 

Et si nous rêvions dans cette nuit. C’est ici que le mont entre en scène. Il est tout habillé de rêves. Je sais qu’il a un nom, c’est vrai, mais la voix grave ne le dit pas. Son élévation est si douce. 

Il me semble que le nommer serait déjà un peu l’éroder. Or, éroder, c’est dire l’horizontale du champ en contrebas du mont, Là où les betteraves ont leur pâture: au cœur de la voix grave.

Élever la voix bien sûr, mais sans trop. Je préfère le murmure. Celui de l’avant concert, les gratouillis des cordes qui promettent toute la beauté du monde; maquillage confus avant l’apparition du sublime. De même les vents qui se chauffent à travers  l’humide du corps qui passe dans la nuit de l’instrument, après que l’anche a affûté ses vibrations.

Je donnerais toute la musique vocale pour ces tremblements de la matière; et pourtant je sens que j’exagère. Le grave dort d’abord dans les instruments, pure matière, mes souvenirs sont pleins de ces valisettes à l’intérieur velours rouge ou vert, là où les instruments dorment le plus souvent. Ce sont des joyaux que le souffle fait chanter, à l’égal du coucou ( cet oiseau ne pépie pas, il souffle). Un seul regard à l’intérieur de la boîte où repose le hautbois fait lever  tous les sons qui s’y préparent, 

Mais enfin, la voix, cet instrument à cordes que l’on porte avec soi, est à l’évidence l’instrument majeur. On parle trop, c’est vrai; la profusion palpitante des paroles est à l’origine sans doute des instruments qui ont besoin de nos bras ou de nos lèvres.  

Parlant pourtant, j’ai l’impression d’entrer en concurrence avec le délire surchauffé du monde. Et pourtant quoi de plus frais qu’une parole, une seule, quand on est resté plusieurs jours perplexe sans avoir eu un aigu ou un grave pour s’extraire de sa nuit intérieure. “Quelqu’un parle, le jour se lève”, a dit un audacieux penseur.C’est que nous vivons dans la nuit, nous parlons à des fantômes; ils nous viennent en rêve, comme s’ils étaient là. 

C’est pourquoi on peut écrire: ainsi fait-on lever des figures entrevues même un court instant de notre vie. Parfois, sous le coup de l’inspiration, hallucination, on peut faire remonter à l’aide de vocables choisis, arrangement chanté de syllabes, un être tout entier, un monde, mais il y faut la voix grave, le sérieux, le calculé sans trop, l’énergie et la patience. 

L’autre nom de la voix grave est alors poésie.

horizon

Les vagues les plus lointaines 

tracent à main levée 

une ligne si parfaite 

qu’un effroi même sous le feu d’été

parcourt la colonne frêle qui me tient

je tremble alors de cet obscur glissé

au moment où les lames s’effacent

c’est un presque violet

nuit de mer

qui naît du bleu des eaux 

frôlant le ciel

fil d’avril 

Funambule d’avril je marche sans un bruit sur le fil dont je ne dois pas me découvrir. Derrière le dicton, couve en effet une menace, comme si le trop plein du printemps, par son exubérance même, mettait en danger l’équilibre dont nos corps sont tissés : trop et trop peu sont les extrémités de la corde sur laquelle nous allons. 

Or, la nature fait la folle, aux champs et au lit; oreillers et horizons se creusent, on y plonge le visage, le regard est décidément trop sollicité. La longue caresse du jaune colza avance vers nos pas, à l’imitation de nos corps rondement malmenés sur la rivière des draps. Vive est la tendresse parfumée qu’au froid nous avions oubliée. Et pourtant les enfants s’y font : les dames font comme ci, les messieurs font comme ça, on se croirait partout en Avignon. 

Mon fil d’avril passe ainsi par un pont, dessus le temps, le meilleur temps, puisqu’il est le premier, primus tempus. 

J’aimerais comme les merles ameuter mille musiques pour arrêter le temps sur ce printemps et faire durer la joie poudrée des routes secondaires qui se font primordiales; nos horizons et nos désirs étant finis, les barrières des champs et nos désirs paraissent forcément limités.  

Reste le flot des jours : chacun d’eux croît c’est vrai, mais chaque jour bute sur la nuit, à la fin, quand le ciel semble un sang répandu dans le jaune et le vert. J’aime alors, pensif, découper du regard avec les branches des aulnes des figures de rêve qui me confient leurs inquiétudes. 

Je proteste, j’en appelle à la rivière qui sourit depuis des millénaires. Les berges tendent à s’aligner; le flot mordant les méandres, c’est un fil qui est visé aussi bien par le mois que par les eaux. Je me penche, puis, ventre à terre, j’humecte mon front, rêveur affalé contre la rive de l’oise douce. La mer l’appelle, elle prend son temps. N’étant pas éternel comme elle, aucun estuaire ni aucun horizon ne viendront prolonger ma joie des jours. Demeure seulement le souvenir de mon reflet que le courant porte, marée montante, par les plis du mascaret jusqu’à la source qui chuchote, très loin derrière moi, que l’on est en pleine renaissance.  

pauvretés

J’oserai affirmer que les enfants mal aimés, mal famés, vivent, plus que les autres, la chance de Pâques avec ses cloches aux sons voilés et les nombreuses clochettes soufflées, autour des tiges : les corolles, c’est bien connu, s’inclinent par respect envers la misère. La beauté est enfin à cueillir. La machine ronde, notre terre, en équilibre parfait – équinoxe – habille nos quartiers, fabuleusement laids, de teintes que les enfants perçoivent alors comme un univers flambant neuf, blanc bleu et rose, tout changé comme leurs voix qui muent et qui s’envolent vers les ciels devinés entre deux immeubles: même retapées, les bâtisses dressent leur violence contre les petits et font mourir de chagrin les mères grises au coeur de notre temps qualifié, sans doute par dérision, de “moderne”. 

J’oserai affirmer d’autres saisons, où malice et rire auront droit de cité, car les pauvretés cèlent d’éventuelles excellences. 

journée

les balayages des cimes

et bavardages des troncs

c’est l’ouest et ses oiseaux 

qui s’en viennent faire les échos et miroirs

des lacs encore glacés

il souffle aux étangs de l’aurore

un friselis gracieux 

qui arrache au clapotis des eaux 

l’allégresse des voix fières

d’être au présent 

mais voici un visage qui douce alarme

émiette sa mémoire en  plein midi  

mélancolie des bois 

je serre alors sa main

puis déployant son trésor 

je lui dévoile du bout du doigt

la ligne de vie 

à haute voix dans l’air déclinant déjà 

prophète des jours heureux 

et suivant sa paume crue 

je lis limpide 

son enfance aux cicatrices d’antan

tandis que des tant pis dévalent des phalanges

notes sombres des violes de gambe

où les marais du soir 

caressent les bruyères 

et font rosir dans ce printemps encore 

les lambeaux rampants de la nuit qui procède