le livre à venir(11)

Ouvrir le recueil c’est peut-être réouvrir la plaie, la fente qui court entre les deux langues, entre les deux pages côte à côte, elle dit le fossé qui nous sépara mon ennemi et moi en 14-18, mon ami allemand d’aujourd’hui et moi le français de 2019, encore vivants tous deux. Nous chantons parce que nous avons eu la chance de vivre jusque là; nous aimons ce Chemin dont le parcours ne nous rebute jamais, car le souvenir de lui, la nuit, vient nous effleurer comme une caresse disant: c’est fini, c’était il y a cent ans, n’aie plus peur, la joie doit primer; et cela n’est possible que si tu n’oublies pas. Le Chemin est notre lieu, notre lien. Lire est alors davantage que ce prosaïsme du jardin où l’on lit le journal, lire devient une méditation modeste dans le temple du souvenir, mémoire sacrée au bord d’un sommeil très intime.

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immobile

il semble
que le temps refuse de passer
c’est l’août immobile
impérieux
lorsque j’étais en Avignon juillet fluide
les cigales battaient la mesure de chaque seconde
en noir et blanc métalliques et sûres
or la nuit qui désormais frissonne d’étoiles filantes
se fait minérale
je redoute les halliers trop touffus
portant dans l’ombre un deuil
impénétrable
bien sûr la peau me va sous la brise
c’est ma voile de vie
qui bat sur les désirs
et pourtant ça bouge
la belle saison vacille
sur le piedestal des mois
elle parade à l’excès s’amusant
des rires perdus en route
je vois bien à l’empressement des hirondelles
qui s’alignent
que la machine ronde roule sa bosse
en sous-main
vieille terre chaude de rayons qui s’inclinent
l’orbe tourne
contre le sourire qui me pousse
grossière illusion
à me croire encore dans l’éternel printemps

le livre à venir (10)

Il convenait d’être simple, attentif et doux sur Le Chemin, où la mitraille et les explosions s’entendent encore. Il suffit d’un nuage, d’un orage, pour percevoir la folie prenante de ces actes lourds. Songeant à notre présence, corps entier, sur le chemin debout, il nous prend l’envie d’ouvrir le livre à la page du poème bien aimé que l’on profère alors devant la vallée immense, là-bas, comme pour toucher un bout du monde, comme pour fabriquer un écho favorable, ressuscitant un moment les jeunes corps enfouis sous nos pas. Comme un je t’aime, comme un je vous comprends, comme un j’ai bien entendu vos plaintes; je vous les restitue, excusez-moi, je vous dérange peut-être, mais c’est le moins que je puisse faire pour être au plus proche de vous.

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le livre à venir (9)

Les gouaches s’essaient à réunir les deux langues; elles sont pour partie abstraites par respect, pour laisser respirer ces jeunes adultes à cent ans de distance et les poèmes dans les deux langues exigent la même chose: ce ton doux qui porte la paix n’a que faire des médailles, des éclats de vives couleurs, mourir à l’intérieur du corps c’est avoir partie déliée avec la vie, c’est brun et bleu, c’est allemand français, la terre et le ciel, c’est eux et nous, nos jeunes futurs grands-pères qui n’eurent pas le temps de le devenir, tant la faucheuse impitoyable déploya contre eux ses miasmes méphitiques, contre eux: les enfants de ce temps.

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le livre à venir (8)

Il faut y aller doucement par simple respect, d’où ces vers, ces deux langues si longtemps ennemies et ces gouaches conciliatrices qui disent le gachis des espérances, passion fatale de ces enfants perdus qui crurent à leur mission. Ils avaient aux poumons le souffle des nations, l’autre nom de l’appartenance au groupe, ils donnèrent tout à ce qui aujourd’hui n’est plus qu’à peine un nom, Allemagne-France, quelque chose qu’on aime c’est vrai, aussi indispensable que la haie qui nous sépare du voisin. Les chants de ce recueil à deux voix s’entendent par-delà la frontière. Le Rhin devient ainsi un poème aux deux rives germaines.

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le livre à venir (7)

Ce n’était pas des héros, ils avaient comme moi peur de mourir, mais eux ce fut fatal très vite sans qu’ils y songent et leurs amours qui s’en souvient, visages entrevus au village, cette frimousse qu’ils emportèrent sous la mitraille pour se donner du coeur. Je chante l’aujourd’hui pour nouer un lien avec eux, ils n’étaient pas de notre temps, libres à leur manière, ils s’enchantaient des saisons, même en ce lieu qui leur fit perdre la raison, et nous, en 2019, au Chemin, si nous chantons, c’est que la raison nous manque aussi en longeant les cimetières, en évaluant à travers leurs dates, l’épouvante de leur jeunesse noyée dans la vague noire qui les emporta. Ce trait d’union entre leurs deux dates, c’était quoi? Dites.

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le livre à venir (6)

Si un poète allemand est venu me rejoindre, c’est qu’il sait bien que nous sommes des hommes, lui et moi, en d’autres temps soldats potentiels, nous eussions pu être ennemis. Il sait que notre appartenance locale nationale est un pauvre vernis qui n’empêche ni la mémoire ni la vie de se déployer et que le vide des vieilles querelles peut être empli de nos chants qui résonnent de leurs étranges langues d’autant plus qu’ils sont d’aujourd’hui, ouverts, habités de l’inquiétante étrangeté qui est la vie même avec son cœur noisette et ses jours inspirés. Ce recueil dit donc le terrible événement mais tout autant le chant de secours qui nous vient quand on n’en peut plus, de trop se souvenir.

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le livre à venir (5)

Nous allons recommencer à rêver, nous rêverons pour eux, avec eux, dans ces textes hallucinés que l’on peut appeller des poèmes si l’on veut, mais ce sont des histoires, des scènes où on les voit vivants, où ils content leurs misères et leurs joies, leurs petites joies minuscules hantées de la terreur imminente. Je me demande si leur condition est si différente de la nôtre présente… oui la leur est éphémère, donc parlons racontons, chantons, nous, les vivants, leur affaire brève, leur épouvante monstrueuse. Nous leur devons bien ça, au moins ça, ce filet de voix doubles qu’est ce recueil bilingue.

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le livre à venir(4)

Il faudra bien que l’on s’habitue à écouter chanter les vers sans rime ni ponctuation, car une musique nous habite, nous devons la greffer sur ce recueil pour que l’on puisse en effet reprendre les témoignages de ce temps que nous ne vécûmes pas et qu’ils vécurent à peine. Nous vivants nous réinsufflerons de notre haleine douce de vivants attentifs, ce chant presque tranquille, récitant des vers de ce recueil pour faire rechanter ceux qui chantèrent si peu. Nous irons au bois, eux n’irons plus, donc chantons pour eux aujourd’hui maintenant.

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le livre à venir (3)

C’est un appel à aimer le Chemin, à aller sur le Chemin des Dames pour écouter ce que racontent les arbres et les herbes et nos pas de vivants qui résonnent au vallon. Je n’ai pas mis de rimes ni de ponctuation car je veux que le lecteur s’y retrouve seul sans béquille face à la tragédie humaine, face aux coeurs battants qui soudain ne battirent plus, et le lecteur aura alors l’impression d’être nu, à nu au milieu de l’océan des blés. Chaque coquelicot sera une goutte de sang, son aura durera alors ce qu’auraient dû durer ces vies cassées, brisées, mordues par la mitraille.

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le livre à venir: Le Chemin(2)

Il serait absurde de croire que ces poèmes sont seulement des poèmes sur 14-18. Notre temps flotte constamment là devant, c’est nous maintenant par rapport à l’évènement qui s’est produit entre 14 et 18. Notre temps est au centre. Les vers ne sont pas rimés ni ponctués, les vers racontent, non, ils chantent, non, ils échangent des plaintes, car être vivant en 2019 peut sembler très proches des misères de ce temps effroyable. Se promener au Chemin dit des Dames c’est s’enchanter s’enrouler s’emballer de la tragédie, y puiser un nouveau chant qui ressemble à notre condition présente de vivants, car les vivants ont pour tâche première de témoigner. S’ils ne le font pas qui témoignera des jeunes gens assassinés?

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soutien au livre à venir (1)

Aidez-nous à faire entendre leurs voix. LE CHEMIN.

voici un projet magique dix huit poèmes que j’ai écrits (français, traduits en allemand) qui font parler les jeunes gens massacrés et leurs parents et les villages et tout ce temps qui résonne encore dans nos mémoires. C’est un hommage franco allemand, illustré avec intelligence et sensibilité, ne pas aller au chemin des dames sans emporter ce précieux viatique, car le Chemin c’est aussi le nôtre aujourd’hui maintenant. La poésie du recueil très limpide nous y autorise. C’est notre aventure, c’était il y a cent ans mais c’est encore aujourd’hui. Ne pas se dérober est un devoir, les regarder bien en face – les petits – est la dignité qui habite notre mémoire.

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silence

amis
il faut recreuser le silence
taisons-nous
si nous cessons de parler
quelque chose va advenir
comme un printemps
un visage étonné de se voir
une poignée de cinq doigts chauds
peut-être entendra-t-on la loi du passage
le tragique de nos avancées
alliées à une tendresse totale
sorte d’épousailles qui ne cessent plus
fusion d’aérolithes éclatés
qui découvrent une nouvelle manière de graviter
sourire à chaque pas
les lèvres au lieu de parler donneront et redonneront
dans un silence stupéfiant
monumental moment qui durera
pour s’éjouir de la joie engendrée
alors le renouveau sur la pointe des pieds
osera être ce que nos rêves sont
une illusion concrète qui se répand dans le monde
les arbres bruiront limpides
à pas menus les animaux
chuchoteront ce qu’ils disent depuis toujours
que le présent vaut son passage
que la vie est la vie sans besoin de langage
donnant raison à la mer
dans son ressassement fabuleux
qui invite au silence

le saule

longs cheveux
(vanité du vent qui vient de loin
pour les peigner longtemps)
c’est une cascade figée
que la brise fatigue de son flot
j’embarque dans les brindilles
ombre et verdure comprises
ça siffle l’été gris du souvenir
balancées en rythme les plaintes s’oublient
ça chuchote dans les nids
mon pouls prend des allures de ruisseau
l’aventure des vingt-quatre heures cavale
je suis seul
pas le temps d’essuyer mon front
les papillons miment les secondes
les lunes les mois
et mon amour se plaint de n’être pas chéri
et les voitures au boulevard défient les feux
sous les feuilles la musique des sphères
le saule universel
a de ces flous mélancoliques
la saison déchantera
en attendant juillet prend de la gîte
et l’arbre du vent

un pont d’Avignon

le pont déchiré
s’ouvre sur le Rhône
(verte présence croulant en gravité)
je me dis que ce travers cet espace est ma vie
l’autre rive m’est menace de tout son bleu
je suis debout face à l’ineluctable
je ne fais pas le bravache
le pont me rapproche mais il me retient me garde
je pourrais presque toucher de l’autre côté la bête pathétique
tandis que le fleuve va
je constate que son eau émeraude n’est rien d’autre que le ciel
refleté
il y scintille des micas gris merveille
autant d’oliviers balayés du courant
autant de feuilles qui se froissent en murmures
je suis en vie
il est bon d’être à deux pas de l’abîme
sur le pont d’enfance
à danser à chanter à vibrer
avec derrière soi les belles dames
les beaux messieurs
et ma présence qui fait comme ça
et ma présence qui mesure mes pas
ces jours ces mois ces années
ai-je vraiment vécu
sans saluer comme il aurait fallu
tous ceux qui furent mes vivants
(j’ai trop pensé en rond)
mais c’était autrefois
c’était comme ça