L’adolescent 

Ils avaient renouvelé le gravier de la cour. J’entendis en passant sur la place le papotis des cailloux qui se chauffaient au soleil d’août. Je traînais dans la saison des adolescents négligés. Personne sur la place. Je cultivais cet abandon de la petite ville aux mois d’été dont je me plaisais à rêver que j’étais l’unique habitant. 

Puis la peur me prend, adossé à la fontaine: son clapotis minuscule creuse le silence avec cette ironie des filets d’eau qui miment la joie dès qu’on s’en approche pour boire une gorgée. Au loin, des femmes s’interpellent avec une rage dirigée contre les hommes puis le monde entier. Je me sens visé sans raison.  J’essuie mes lèvres fraîches contre ma manche et je songe au baiser que j’aurais dû prendre au quatorze juillet. Irène aurait peut-être voulu, mais je ne sais pas danser; sa joie est plus forte au regard de la mienne. Et puis je l’aime trop. Les mots seraient restés coincés dans ma gorge comme mon corps à l’instant au milieu de la petite cité. Pétrifié de soleil.

Attiré par le jeu subtil des cailloux de la rivière, il me prend l’envie de pousser la grille qui bêle plus qu’elle ne grince. Oui, c’est dans la cour de l’école que je lui ai donné rendez- vous. C’est là que j’ai joué toute l’enfance, c’est là que je l’ai vue de loin au temps où les cours étaient séparées, une pour les garçons, une pour les filles. Les quelques arbres ont élargi leur ombre. Ils se sont haussés tout ce temps où j’ai moi-même grandi. 

Les pierres polies craquent sous mes semelles; j’entends la rivière à travers les graviers froissés. Les chaussures légères me font avancer de biais et les chevilles calent souvent. Les cris d’autrefois passent à travers le crissement de mes pas.

Irène viendrait, j’en étais sûr. J’avais pris soin de lui donner rendez-vous sous la forme d’un billet écrit au crayon. C’était l’époque où le papier à lettre était un trésor. Le jambon qu’on avait mangé la veille en famille, emballé dans son papier gris, m’avait été une bénédiction. J’avais écrit: “On devrait se voir demain à trois heures”. J’avais soigneusement replié la feuille un peu grasse mais pas trop. Dès la fin de la nuit, j’avais attendu devant chez elle qu’elle ouvre la fenêtre de l’aube. 

Je revis ses yeux verts, ses cheveux blonds – un champ après la tempête. À bout de bras, je tendis le papier. Folle chamade. Je la revois prendre le papier – c’est bon signe – elle fait oui de la tête en rougissant. La grâce incarnée. Je revois au fil des années sa queue de cheval qui danse avec sa robe, des mois, des années durant. C’est largement suffisant pour aimer.

Ce jour-là, j’étais arrivé en avance, évidemment. Les héros tragiques se font attendre; les adolescents, eux, se pointent toujours trop tôt, de peur que la vie leur file entre les doigts pendant qu’ils nouent leurs lacets. Trois heures sonnèrent déjà dans ma tête alors que le clocher n’en était encore qu’à digérer le dernier coup de deux heures.

La cour de l’école me parut plus grande que dans mon enfance. Ou bien c’était moi qui rapetissais. J’allais d’un arbre à l’autre comme un surveillant sans élèves. Les cartons des années précédentes, invisibles mais présents, couvraient les murs: le tableau ardoise derrière la fenêtre de la classe, les cartes de géographie qui sentaient la poussière, tout cela continuait d’exister en secret, sous la lumière blanche de l’après-midi.

Je choisis un coin d’ombre, pas trop près de la grille – pour ne pas avoir l’air du chien qui attend son maître –, pas trop près non plus de l’entrée de la classe – souvenir trop vif des colles du jeudi. Je tournoyais sur moi-même pour écraser les cailloux, comme si je préparais le décor. Le gravier se laissa faire, docile, puis grinça d’un mécontentement minuscule. Les petits cailloux ont le sens de la dignité.

Le temps, lui, se mit à boiter. Les minutes passaient comme des vaches maigres dans un chemin creux. J’écoutais les bruits de la ville au loin: un seau qu’on pose, une porte qu’on claque, un vélo qui freine mal. Chacun de ces sons pouvait contenir Irène. Je la reconnaîtrais à sa démarche, pensais-je, à la manière dont elle poserait le pied sur le gravier, légère mais décidée, comme ces hirondelles qui rasent la rivière sans jamais se mouiller.

Évidemment, elle ne venait pas.

Je décidai d’être raisonnable: si, à trois heures dix, elle n’était pas là, je feindrais d’avoir eu autre chose à faire. À trois heures cinq, je commençai déjà à imaginer mon air détaché, ma noble solitude, le récit très élégant que j’en ferais un jour. À trois heures sept, je me trouvai ridicule. À trois heures neuf, je haïssais le jambon de la veille et son papier graisseux, responsable de tout ce malentendu. Qui écrit une invitation amoureuse sur un emballage de charcuterie?

À trois heures onze – j’en suis sûr, j’ai gravé ce chiffre en moi à coups de cloche – la grille bêla. Pas fort, juste une plainte familière. Je sursautai comme si on m’avait pincé dans le dos. Irène entra, un peu essoufflée, les joues rouges de chaleur et de hâte, sa queue de cheval battant la cadence dans son dos. Elle tenait à la main quelque chose de froissé. Le papier. Le jambon avait tenu bon.

— Tu es là, dit-elle, comme si c’était moi qui arrivais.

Je répondis par un oui trop bref qui s’emmêla à ma respiration. Tout ce que j’avais préparé, mes phrases héroïques, mes silences calculés, s’était évaporé sur les dalles. Il ne restait qu’un garçon mince trop grand pour ses manches, planté au milieu de la cour comme un piquet de vigne oublié.

Elle s’avança, déplia doucement le papier.

— J’ai mis du temps, tu sais… J’ai relu… enfin… elle sourit. On n’écrit pas ça pour rien.

Je tentai un rire:

— Pour du jambon, c’est beaucoup, non?

Elle leva les yeux au ciel, comme si le soleil lui appartenait.

— Tu vois, c’est pour ça que je suis venue, dit-elle. Pour tes bêtises.

Nous restâmes là, soudain sérieux. Le gravier, vexé d’être ignoré, grinça sous un courant d’air. Un merle, dans l’arbre le plus haut, décida de chanter pour meubler la conversation. Il faisait trop beau pour se taire.

— Alors… tu voulais me voir, fit-elle. Me voir quoi?

La question était simple. Elle ouvrait un gouffre. Je regardai autour de nous comme si une réponse allait tomber des murs. Les classes fermées, les fenêtres poussiéreuses, les tracés de marelle presque effacés: tout me renvoyait à nos années séparées, elles d’un côté, nous de l’autre, à ces regards volés entre les troncs d’arbres qui avaient l’air de faire la police.

— Je voulais te voir… toi, dis-je enfin, bêtement.

C’était la phrase la plus pauvre du monde, mais j’avais mis toutes mes économies dedans. Elle cligna des yeux, étonnée, puis sourit de travers.

— Tu m’as déjà vue, non? Depuis le temps…

Je secouai la tête.

— Non. Pas comme ça. Pas seule, sans les autres filles. Pas… pour moi.

Le merle, satisfait, changea de mélodie. L’air vibrait de chaleur, d’un silence où l’on entendait presque pousser les herbes folles derrière le préau. Irène baissa un peu le bras, celui qui tenait le billet, et je remarquai qu’elle tremblait, juste assez pour que le papier frissonne.

— Et le quatorze juillet? demanda-t-elle.

Je sentis le sang me monter aux oreilles. Les feux d’artifice, la danse maladroite, sa robe légère qui tournait sans que mes pieds suivent, ce moment suspendu où nos visages s’étaient trouvés trop près, puis la fuite, ma fuite, sous prétexte d’aller chercher une boisson. J’avais laissé le baiser tomber quelque part entre la buvette et l’orchestre.

— J’ai eu peur, avouai-je. De te marcher sur les pieds. De dire une bêtise. De tout gâcher.

Elle hocha la tête, très lentement, comme si elle confirmait un théorème.

— Tu as réussi à tout gâcher, dit-elle. Mais pas comme tu crois.

Je me préparai à entendre le verdict, la phrase qui me renverrait à mes cailloux.

— J’ai passé la soirée à t’attendre, continua-t-elle. À regarder la foule, la piste de danse, le ciel. Je me suis dit: “s’il revient, c’est qu’il m’aime bien”. Tu n’es pas revenu. Alors j’ai décidé que tu m’aimais beaucoup.

Je restai bouche ouverte.

— Ça, c’est très… logique, balbutiai-je.

Elle eut un rire léger.

— Oui. Tu vois, toi tu fuis quand tu tiens à quelqu’un. Eh bien moi, je viens quand j’ai peur. On est quittes.

Elle fit un pas vers moi. Nous étions sous le même arbre. Nos ombres se rejoignirent avant nos mains. Elle leva le billet entre nous.

— Tu ne peux pas écrire seulement “On devrait se voir”, dit-elle. Ça ne veut rien dire. On se voit déjà tout le temps. Tu dois écrire ce que tu veux vraiment.

Je regardai le papier gris, taché de graisse, avec mes mots timides au milieu, comme une île. Je me dis que, pour une fois, le monde m’offrait la possibilité de corriger ma copie.

— D’accord, soufflai-je. Tu as un crayon?

Elle en sortit un de sa poche, un vieux crayon mordu au bout. Elle me tendit le billet et le crayon. Je m’adossai au tronc rugueux. Les mots vinrent plus vite que prévu. Ma main tremblait, mais l’encre – enfin, le graphite – suivait.

J’ajoutai, sous la phrase de la veille: « parce que je t’aime, et que je ne sais pas danser sans toi. »

Je lui rendis le papier sans oser la regarder. Elle lut, le nez presque collé à la feuille, puis leva enfin les yeux. Ils étaient d’un vert très sérieux, soudain. Le merle se tut, respectueux.

— Tu vois, dit-elle doucement, ce n’était pas si compliqué.

Elle plia le billet en quatre, puis en huit, puis le glissa dans la poche de sa robe comme un trésor. Un silence confortable s’installa. Nous étions deux enfants qui venaient de signer un traité de paix secret.

— On pourrait… réessayer, murmurai-je.

— De danser? répondit-elle.

Je haussai les épaules.

— De tout. De nous.

Elle parut réfléchir, comme si elle consultait un calendrier invisible.

— Pas ici, dit-elle. Ici, il y a les maîtres cachés dans les murs. Ils entendent tout. Ils surveillent même quand ils ne sont plus là.

Elle désigna la grille.

— Viens. On va marcher un peu. Ce sera déjà une danse.

Nous sortîmes. La grille bêla, contente cette fois. Sur la place, le soleil avait baissé juste assez pour que les façades reprennent des couleurs. Les femmes qui criaient tout à l’heure étaient rentrées; leurs disputes de cuisine se dissolvaient dans l’odeur du linge qui sèche. La fontaine riait toujours de son rire d’eau, mais moins méchamment.

Nous descendîmes jusqu’à la rivière, celle dont j’imitais le bruit avec mes chaussures quelques instants plus tôt. Le sentier sentait la poussière chaude, le foin coupé. Les arbres, au bord de l’eau, faisaient ce qu’ils font de mieux: ils offraient l’ombre sans poser de questions.

Nous marchâmes côte à côte, les épaules parfois presque jointes, parfois séparées par un caillou ou une racine. Nos phrases, elles, se rapprochaient. On parla de tout ce qui ne compte pas et de tout ce qui compte: des professeurs qui exagèrent, des parents qui vieillissent, des peurs de la nuit, des rêves de partir, des envies de rester.

À un moment, elle s’arrêta pour nouer son lacet. Je m’arrêtai aussi, bien sûr; j’aurais été capable de rester là toute la vie si le lacet l’avait exigé. En se relevant, elle me prit la main. Juste comme ça. Sans regarder. Comme si c’était une suite logique de la conversation.

Ma main, d’abord, ne sut pas quoi faire. Puis elle se détendit, comme si elle retrouvait sa place depuis toujours prévue. Nous continuâmes à marcher, liés par ce fil discret plus solide que tous les papiers à jambon du monde.

Je croyais que le bonheur devait éclater en fanfare, comme un feu d’artifice sur la place du village. En réalité, il ressemblait plutôt à ce petit chemin au bord de l’eau, à une main dans la mienne, à un merle qui recommence à chanter sans prévenir.

Plus tard – bien plus tard – je me souviendrais de ce jour-là comme d’un début. Pas le début d’un grand roman avec des chapitres en capitales, non. Le début d’une phrase qu’on n’a jamais vraiment fini d’écrire. Irène n’est pas devenue une héroïne de feuilleton; elle n’a pas eu besoin. Elle a gardé, un temps, le papier graisseux au fond d’un tiroir. Moi, j’ai gardé l’odeur de la rivière et le bruit du gravier.

Ce qui est sûr, c’est qu’à partir de ce jour-là, je n’ai plus jamais su marcher dans la petite ville en prétendant être son seul habitant. Nous étions au moins deux à y croire. Et c’était largement suffisant pour s’aimer.