Couperin et l’oiseau

Je m’efforce sur le sable de la sente de procéder d’un pas léger. Je crois que je danse. Je note depuis des années où je vais par ce bois un petit pépiement au chemin qui bifurque, là où chênes et bouleaux s’épousent vert pâle dans la haute tenue de l’orée intime. Malicieux, l’oiseau m’appelle et fuit aussitôt; je pense que le grincement de mon pas agace son refuge étroit. Par respect pour sa présence, je m’en veux à chaque fois de venir au couchant , c’est le moment sans doute où il assemble ses dernières forces après l’harassante journée où il a glissé de l’ombre à la lumière afin de piquer ses graines, moisson pour sa survie. Le voilà qui relance sa forte pince criée dans les cimes hantées des rayons bleu orangés.

Je tente le dialogue du bout des lèvres en lui sifflant une imitation de son appel. Un papillon me fixe de ses yeux noirs. Il désapprouve la rouerie. C’est vrai que mon sifflement, malgré le rythme bien calé, sonne faux. L’oiseau reprend comme s’il avait compris mes efforts, mais son chant a changé, il est beaucoup plus sophistiqué, assorti de trilles injouables pour une bouche humaine. Il se moque. Que faire? Que n’ai-je apporté ma flûte douce, comme je le fais parfois pour signaler ma présence pacifique? Je palpe ma veste d’été, affairé, comme un qui a perdu son portefeuille.

L’oiseau, sachant qu’il est le dernier à emplir le sous bois déjà frais, relance une mélodie encore différente, andante con moto, moqueuse et tendre. Les apics en sont vertigineux, acrobatie lente. Je le vois sur son bouleau serrant ses pattes faciles et fluides.

Il pépie encore quelques notes interrogatives.  Je m’avance et, impromptu, j’appuie sur le bouton de mon portable d’où sort une pièce de Couperin que je me repasse en boucle: “Les fauvettes plaintives” et le clavecin envahit le chemin; il roule longuement sa malice détachée comme pour éclairer la sente que la nuit recouvre sans pitié. 

“Ne t’inquiète pas, dis-je à l’oiseau, c’est Couperin, le Grand, pas Louis, hein , non, son fils, François, ce sont ses oiseaux à lui… enfin à nous… c’est ressemblant, hein? Enfin, moi, je trouve!”

L’oiseau s’est tu, il fuit. Je connais le chemin par coeur, comme les fauvettes, et je fuis moi aussi dans la nuit, mon Couperin contre la poitrine.