Chère forêt,

ta silencieuse gravité m’est nécessaire. J’entends bien au loin parfois la rage des tristes scieurs, mais je voulais te dire que dans l’ensemble tu n’as rien à redouter de leurs chaînes acérées. Tout repousse à foison. C’est merveilleuse folie que d’aller découvrir par les détours et les chemins les entremêlements empressés des brindilles qui se tiennent les unes aux autres jusqu’à former ces lacis infranchissables, toiles d’araignées dont les griffes protègent les cerfs et les chevreuils. Tes arbres, par ailleurs, tu le sais, inventent au sol, depuis ton surgissement immémorial,cette brume souple dont mes pas sont les admirateurs les plus fervents. L’impression du pied dans l’humus, c’est la grande aventure humaine que l’on se rejoue à chaque visite chez toi. 

Quant aux bourrasques, pas de danger, laisse faire, cède aux vents les petites branches mignonnes qui font la faveur des feux humains. Ne t’en fais pas trop pour les découpes, les scieurs sont nos amis. Ce qu’ils veulent c’est de la nourriture pour faire des livres. Car les livres doivent tout aux arbres. “Liber” c’est l’écorce, le “i” est prononcé court, alors que le “i” du livre en latin est long, voilà tout; on pourrait pourtant s’amuser longtemps de ce mot étrange où se cache la joie, car le livre, né du bois, est également l’autre nom de la liberté. 

Tu vois, chère forêt, ce que tu gardes dans tes ombrages. Une mine. Au coin du bois, c’est une bibliothèque et c’est la grande respiration humaine de la liberté chérie.Ta présence est garante de nos meilleurs penchants. Les penseurs ont parfois tenté de définir ce qu’était “l’esprit”, mais l’excellence de nos pensées ne serait rien sans la peau et le coeur si précieux de tes arbres, et quand je cherche en l’air dans le balancement des branches ce qu’on appelle l’inspiration, je trébuche contre une racine qui me ramène au bois que je te dois face à mon papier blanc. 

Reste l’amour. La gravité de ton silence ombreux cèle la malice de nos amours dont on grave en ferventes initiales l’éternité rêvée. Au fil des années, la croissance de l’écorce grandit, telle une loupe, les lettres que le canif tailla entre deux baisers. Les amours durent au-delà bien sûr et je sais certain hêtre qui en fait foi. Les promeneurs du dimanche se lâchent la main et se montrent, en rougissant un peu, les lettres devenues hiéroglyphes; ils les caressent rapidement. On sent bien, à ce moment, que ton sentier forestier est avant tout sentimental.

Mais, grave manquement, je n’ai pas encore évoqué ton nuage musical; je pense au rythme des cimes, xylophones bousculés qui mêlent leurs percussions aux pépiements inépuisables des oiseaux que tu abrites. J’adore ce murmure anarchique, défait de structure, où l’esprit se débraille merveilleusement et je songe que pour la pensée on verra tout à l’heure, au sortir du sentier; tu es alors le même fouillis qu’au début d’une symphonie, quand les instrumentistes n’ont pas encore accordés leurs violons. 

Puis, l’orée paraît alors, lisière arrosée de soleil. Et le chant peut monter des prairies.

Parfois, certains jours de chance, aucun souffle. C’est alors la profondeur de notre condition que l’on hume à travers tes forts parfums. La terre respire au rythme de mes pas, mais me voilà seul avec toi et je me perds en toi, dans l’étreinte des branches et des cimes qui me réconcilie avec ma nature fragile et solide à la fois. C’est un délice dans ce silence soudain de sentir comme une ressemblance entre toi si vaste et moi, tellement submergé de sensations diverses, inaltérables. 

Je plains beaucoup ceux qui de leur vie n’ont jamais respiré ta présence; il leur manque, vois-tu, une expérience fondamentale: ils ne sauront rien du plaisir de vivre un instant avec toi, qui est, à tout prendre, le plaisir de vivre tout court.