Auteur/autrice : Raymond Prunier
Claudine Bohi “point fixe”
Le point est le plus petit objet de l’écriture; chaque lettre tracée en est une suite. Il marque par ailleurs, dans notre coutume d’écrire, l’ultime paragraphe, la clôture de la phrase. La poète nous chante sa fixité car une fois posé, c’est une pointe fichée dans le tendre de la feuille. Claudine Bohi étire ces tièdes notions pour en faire un suspend. Car c’est bien plus vaste et “Point fixe” d’emblée s’enchante sur le blanc avec cette stupéfiante particularité qui justement abolit le point, si bien que ce qui est entre nos mains, le recueil, est un seul et unique poème, avec le “fixe” pour point de mire et justement pas de point. Et pourtant chaque page est un poème.
La fixité est alors chaque poème, puis tout le recueil à la fois. Ainsi la page puis toutes les pages. Le fascinant est dans ce titre évidemment qui nous ramène peut-être à Archimède et son fameux point d’appui grâce auquel on pourrait soulever le monde. On s’aperçoit alors que chaque poème dans sa nudité crue, dans sa concision admirable, offre en effet une prise sur le monde d’aujourd’hui si glissant, si confus, si brouillon. “Ni jour ni nuit”(p. 61), “il est tout petit en grand”(p.18), “ en lui toute l’Histoire”(p.54), les débuts mordent sans frémir sur l’inconsolable, sur l’espérance, sur notre vie ici et maintenant. Il s’affirme contre le flou des temps; il dit à chaque début notre présence et en déroule les bonheurs possibles.
Le lisant, j’étais évidemment presque impatient de découvrir comment Claudine Bohi avait conclu, puisqu’il faut bien conclure, même si le recueil sinue à travers nos appuis possibles (point fixes); et là, on a envie de dire, naturellement, c’est la mort qui nous attend, puisque le point fixe est à l’image de la brièveté de notre existence, c’est son pas ultime. Sans déflorer les finesses du texte, on peut je crois citer cette merveille de joie: “Dans ce point là/ on ne meurt pas”.
La poésie est là, résumée dans sa grave modestie et son énergie pure. Comme tous les grands recueils de notre temps, Claudine Bohi lance vers l’avant une espérance concise, bien dans sa manière, qui fait qu’on n’a qu’une hâte c’est de reprendre son souffle et de rouvrir le recueil pour évaluer le chemin parcouru, reparcourir l’aventure de lire le modeste recueil époustouflant.
collection Grand ours / No 31 éditions l’Ail des ours nov. 2025
24 rue Maurice Gavelle 02200 Mercin-et-Vaux, je constatai que l’uatreure l’avait déjà écrit quelque dpart
e-mail: aildesours02@orange.fr
PS: à l”instant où j’allais remiser le “point fixe” de Claudine Bohi sur l’étagère à poèmes, avec cette nostalgie que je connais bien, j’ai senti qu’aux regrets se mêlait comme un manque: avais-je bien dit ce que, le lisant, j’avais vécu? Il m’apparut que oui. Puis je me ravisai. J’aperçus, non pas l’essentiel, mais une clef qui, comme dans “La lettre volée” de Poe, crevait les yeux et dont je n’avais pas parlé, alors qu’elle ne cessa de me visiter tout le temps où j’écrivis. C’était là, sous mes yeux, sur la couverture, le nom, le nom de l’auteure, Claudine Bohi et ses deux “i” comme des points fixes, “points fixes” ayant eux aussi deux “i”. Décidément ma rêverie était loin d’être achevée.
On peut considérer les points sur les “i” comme de vagues conventions, mais un “i” sans son point ce n’est plus un “i”, c’est une verticale sans plus. Comme le “e” pour Perec disparaît (si j’ôte le “e”, Perec ne peut plus être dit), le point sur le “i” doit rester, sinon le nom est perturbé, et l’on se dit que Claudine Bohi a bien fait de s’accrocher à ce point fixe, il ne s’agit rien d’autre que d’assurer sa présence: lorsqu’on écrit à la main (les moines copistes le savaient bien), la main doit se lev er pour tracer le point; minuscule distance fragile au temps de l’identité menacée: voilà un lieu caché en pleine lumière admirablement mis en valeur par l’auteure.
Reprenant le recueil, je m’assurai que l’auteure, j’en étais sûr, avait mentionné quelque part mes petits pas rêvés :
P 51 “Contre vents et marées
il reste là, il t’accompagne
nulle part dissimulé
mais jamais visible
non, jamais repérable”
landes
lourdes de genêts
agrémentées de bruyères en fleurs
les îles sont zébrées de nos pas
fermes et lents qui font le chemin
contre le vent obsédé de soi
les arbres cèdent en vieux routiers
qui ont connu toutes les colères
ils font semblant d’approuver
en lâchant aux sautes de souffle
une feuille ici ou là
puis soudain dessus la haie
entre deux rocs la baie violette
ouvre sa bouche contre l’horizon
épousailles de bleus
dans lesquelles se mêlent
du brun au rose toutes les teintes
alors émerge d’une écume
impeccable immaculée
la splendeur sombre des rocs ravinés
une survie est possible
dans le désert des eaux
on croit soudain à ces îles minuscules
qui chantent
lyres horizontales
la joie des terres
qui flottent en effet sur le fil des lointains
nuit
vers le soir
les milliers de miroirs
sur les vagues mobiles
batifolent murmurant
presque sans bouger
rigidité froide
du couchant qui s’étale
la lumière se joue de l’eau
préparant en surface
les étoiles noires du ciel à venir
les rocs si vivants tout à l’heure
sont des navires à l’ancre
masses d’ombre dégoulinantes
premiers fantômes
issus du sommeil de l’océan salé
la paix prend place là-bas
le visage du jour nous quitte
ici aucune lumière publique
l’obscur des pas seul résonne
pour affirmer notre être
décalé de soi
soulagement de l’océan
c’est ainsi un seul chant
qui s’époumone
eaux
des brutaux retours d’écume contre le roc
jusqu’au long bavardage des eaux
j’éprouve des langues moussues
qui s’effacent discrètes
après avoir éveillé les nacres
de l’eau pulvérisée
ce tangage ancien
bien avant le langage
était au berceau des eaux amniotiques
souviens t’en
et voici l’océan qui reprend la balance maternelle
dans l’émergence des terres
j’entends leur frisson altier et doux
les îles osent leurs entassements de pierres
contre le flot
puis les mouettes s’y mettent tranquilles
appogiatures insolentes
leur suffisance fait peur
beau tremblé de vivre pourtant
en plein chaos
ainsi glissent-elles
comme pour jouer avec le feu des lames
et l’enfance oubliée
revient en force faire des siennes
au milieu des nuées
que ces vastes oiseaux auront l’audace d’explorer
Articles similaires
Scilly
l’eau de Scilly éclate et s’allume
entre rocs et reflets
très antique histoire de côtes
sur l’eau transparente
qui ronge innocente
les pierres sombres
pour en faire des îles arrondies
multipliées éparpillées
à peine nommées
tant elles sont nombreuses
elles chantent au ressac
modestes parmi les taches bleues
elles émergent
comme des gorges assoiffées
touchantes et rudes
ce sont des blocs de siècles
de millénaires
sur l’océan têtu
masques vivants d’eau fraîche
je vois nos crânes
dessus les flots de la foule
quand on observe candide
l’éternité mobile
des visages qui parlent
à travers la brume écumante
amours d’hiver
partout comme un parfum
Elle erre dans l’hiver
elle répand sa présence neige
douce au regard
elle embellit par la croisée ce que ses yeux effleurent
son chant demeure en sa maison
mais elle a la voix posée des chaleureuses
on l’entend bien par les halliers perdus
Lui sait qu’elle est à sa hauteur
égale en rêve ou en réel
il apprend beaucoup de son pas
il n’est plus clos sur soi
Ils songent tous deux que les branches de janvier
sont à l’image de leurs bras nus
les feuilles en vestes dépouillées
gisent à leurs pieds
puis chaque jour chaque nuit emmêlés
leur songes volent contre la pluie
et la gouttière chante en majeur
c’est alors que l’aube
très lente les étonne
et leurs yeux dessillés
font lever le jour neuf
et leurs baisers tout vifs
contre le givre brûlent
rendant hommage
à la lumière qui naît
le beau chemin
chipies et favorites aux robes affolantes
baptisèrent le chemin chantèrent en novembre il pleut bergère
et leurs voix de sopranes et le manège des roues des carrosses s’en furent loin de nous
noble carrousel du monde démodé
des dames le nom seul resta
flottant dans l’air au fil de mille saisons
belles dames du temps jadis
dont le regard un jour caressa blés blonds et vallons enchantés
puis plus rien qu’un silence violet qui attendait son heure
a Bayonne on affûtait les lames
ailleurs on alignait les fusils
les usines guettaient dans l’ombre du siècle dix neuf
puis quand sur un signe mystérieux des nouveaux temps
la ferraille dégringola du ciel sur les casques
les petits paysans exercés à la bêche
s’enterrèrent précipitamment dans des boyaux boueux
il fallut tenir tenir tenir
autrement dit mourir
aujourd’hui l’odeur de poudre flotte encore
brume féroce qui prend aux poumons
oh ce silence
les pluies finissent de s’acharner sur les derniers bouts de ferraille qui traînent encore
et l’on se demande
dans ce désert superbe où sont passés les corps
on scrute les lointains
on néglige à nos pieds les croix qui disent les vies barrées
et dont l’ombre énorme pèse pourtant
sur l’horizon brisé
l
chemin des dames
un vol d’oiseaux passe dans le ciel
j’entends le souffle de leurs ailes dans le silence du vallon
comme une page qu’on tourne
et je songe qu’au lieu de lutter contre le vent les rémiges aspirent l’air sous elles
se laissent porter
rêve d’écrivain une fois lancé qui ne veut plus jamais poser la plume et renaude
a revenir au plein du jour conscient
d’autant que le vent fait retour
au mille des feuilles affolées quoique mortes
les tas formés au long des troncs vont faire leurs tendresses ailleurs
feuilles qui cachèrent les appels des bêtes
et regrettent (c’était mieux avant) le temps où l’on se dévorait à cru
non ce n’est plus le temps des meurtres appuyés d’artillerie
les saisons sont revenues
nous n’irons plus au bois massacrer les cousins
au chemin des dames roule la paix
enfin
c
les oubliées
des feuilles flottent fin novembre
comme affolées d’être encore à la cime
ultimes papillons de peupliers
elles se vantent de leurs envols
exploits d’or sur le trapèze de la brindille
elles ont hâte peut-être
de rejoindre leurs parentes tombées
qui se ruinent en bas
gorgées de pluie de pas
elles frétillent comme goujons ferrés
que le vent ne peut décrocher
le défi de ces médailles dorées
aura duré six mois et plus
elles font pièce aux oiseaux
murmurent des froissements de joie
minuscules chuchotis discrets
‘ce fut un arbre chantent elles
un arbre vif et presque chauve désormais
novembre peut bien souffler
un jour viendra c’est sûr où nous passerons’
je crois que la dernière à choir
dira le beau de la saison
aux crépuscules éblouissants
et j’en viens à souhaiter
qu’elles s’envolent enfin toutes
pour ramener les jolies vertes
des matins de mars
où mes pupilles s’enchanteront
de nouvelles petites feuilles
Chère forêt,
ta silencieuse gravité m’est nécessaire. J’entends bien au loin parfois la rage des tristes scieurs, mais je voulais te dire que dans l’ensemble tu n’as rien à redouter de leurs chaînes acérées. Tout repousse à foison. C’est merveilleuse folie que d’aller découvrir par les détours et les chemins les entremêlements empressés des brindilles qui se tiennent les unes aux autres jusqu’à former ces lacis infranchissables, toiles d’araignées dont les griffes protègent les cerfs et les chevreuils. Tes arbres, par ailleurs, tu le sais, inventent au sol, depuis ton surgissement immémorial,cette brume souple dont mes pas sont les admirateurs les plus fervents. L’impression du pied dans l’humus, c’est la grande aventure humaine que l’on se rejoue à chaque visite chez toi.
Quant aux bourrasques, pas de danger, laisse faire, cède aux vents les petites branches mignonnes qui font la faveur des feux humains. Ne t’en fais pas trop pour les découpes, les scieurs sont nos amis. Ce qu’ils veulent c’est de la nourriture pour faire des livres. Car les livres doivent tout aux arbres. “Liber” c’est l’écorce, le “i” est prononcé court, alors que le “i” du livre en latin est long, voilà tout; on pourrait pourtant s’amuser longtemps de ce mot étrange où se cache la joie, car le livre, né du bois, est également l’autre nom de la liberté.
Tu vois, chère forêt, ce que tu gardes dans tes ombrages. Une mine. Au coin du bois, c’est une bibliothèque et c’est la grande respiration humaine de la liberté chérie.Ta présence est garante de nos meilleurs penchants. Les penseurs ont parfois tenté de définir ce qu’était “l’esprit”, mais l’excellence de nos pensées ne serait rien sans la peau et le coeur si précieux de tes arbres, et quand je cherche en l’air dans le balancement des branches ce qu’on appelle l’inspiration, je trébuche contre une racine qui me ramène au bois que je te dois face à mon papier blanc.
Reste l’amour. La gravité de ton silence ombreux cèle la malice de nos amours dont on grave en ferventes initiales l’éternité rêvée. Au fil des années, la croissance de l’écorce grandit, telle une loupe, les lettres que le canif tailla entre deux baisers. Les amours durent au-delà bien sûr et je sais certain hêtre qui en fait foi. Les promeneurs du dimanche se lâchent la main et se montrent, en rougissant un peu, les lettres devenues hiéroglyphes; ils les caressent rapidement. On sent bien, à ce moment, que ton sentier forestier est avant tout sentimental.
Mais, grave manquement, je n’ai pas encore évoqué ton nuage musical; je pense au rythme des cimes, xylophones bousculés qui mêlent leurs percussions aux pépiements inépuisables des oiseaux que tu abrites. J’adore ce murmure anarchique, défait de structure, où l’esprit se débraille merveilleusement et je songe que pour la pensée on verra tout à l’heure, au sortir du sentier; tu es alors le même fouillis qu’au début d’une symphonie, quand les instrumentistes n’ont pas encore accordés leurs violons.
Puis, l’orée paraît alors, lisière arrosée de soleil. Et le chant peut monter des prairies.
Parfois, certains jours de chance, aucun souffle. C’est alors la profondeur de notre condition que l’on hume à travers tes forts parfums. La terre respire au rythme de mes pas, mais me voilà seul avec toi et je me perds en toi, dans l’étreinte des branches et des cimes qui me réconcilie avec ma nature fragile et solide à la fois. C’est un délice dans ce silence soudain de sentir comme une ressemblance entre toi si vaste et moi, tellement submergé de sensations diverses, inaltérables.
Je plains beaucoup ceux qui de leur vie n’ont jamais respiré ta présence; il leur manque, vois-tu, une expérience fondamentale: ils ne sauront rien du plaisir de vivre un instant avec toi, qui est, à tout prendre, le plaisir de vivre tout court.
L’adolescent
Ils avaient renouvelé le gravier de la cour. J’entendis en passant sur la place le papotis des cailloux qui se chauffaient au soleil d’août. Je traînais dans la saison des adolescents négligés. Personne sur la place. Je cultivais cet abandon de la petite ville aux mois d’été dont je me plaisais à rêver que j’étais l’unique habitant.
Puis la peur me prend, adossé à la fontaine: son clapotis minuscule creuse le silence avec cette ironie des filets d’eau qui miment la joie dès qu’on s’en approche pour boire une gorgée. Au loin, des femmes s’interpellent avec une rage dirigée contre les hommes puis le monde entier. Je me sens visé sans raison. J’essuie mes lèvres fraîches contre ma manche et je songe au baiser que j’aurais dû prendre au quatorze juillet. Irène aurait peut-être voulu, mais je ne sais pas danser; sa joie est plus forte au regard de la mienne. Et puis je l’aime trop. Les mots seraient restés coincés dans ma gorge comme mon corps à l’instant au milieu de la petite cité. Pétrifié de soleil.
Attiré par le jeu subtil des cailloux de la rivière, il me prend l’envie de pousser la grille qui bêle plus qu’elle ne grince. Oui, c’est dans la cour de l’école que je lui ai donné rendez- vous. C’est là que j’ai joué toute l’enfance, c’est là que je l’ai vue de loin au temps où les cours étaient séparées, une pour les garçons, une pour les filles. Les quelques arbres ont élargi leur ombre. Ils se sont haussés tout ce temps où j’ai moi-même grandi.
Les pierres polies craquent sous mes semelles; j’entends la rivière à travers les graviers froissés. Les chaussures légères me font avancer de biais et les chevilles calent souvent. Les cris d’autrefois passent à travers le crissement de mes pas.
Irène viendrait, j’en étais sûr. J’avais pris soin de lui donner rendez-vous sous la forme d’un billet écrit au crayon. C’était l’époque où le papier à lettre était un trésor. Le jambon qu’on avait mangé la veille en famille, emballé dans son papier gris, m’avait été une bénédiction. J’avais écrit: “On devrait se voir demain à trois heures”. J’avais soigneusement replié la feuille un peu grasse mais pas trop. Dès la fin de la nuit, j’avais attendu devant chez elle qu’elle ouvre la fenêtre de l’aube.
Je revis ses yeux verts, ses cheveux blonds – un champ après la tempête. À bout de bras, je tendis le papier. Folle chamade. Je la revois prendre le papier – c’est bon signe – elle fait oui de la tête en rougissant. La grâce incarnée. Je revois au fil des années sa queue de cheval qui danse avec sa robe, des mois, des années durant. C’est largement suffisant pour aimer.
Ce jour-là, j’étais arrivé en avance, évidemment. Les héros tragiques se font attendre; les adolescents, eux, se pointent toujours trop tôt, de peur que la vie leur file entre les doigts pendant qu’ils nouent leurs lacets. Trois heures sonnèrent déjà dans ma tête alors que le clocher n’en était encore qu’à digérer le dernier coup de deux heures.
La cour de l’école me parut plus grande que dans mon enfance. Ou bien c’était moi qui rapetissais. J’allais d’un arbre à l’autre comme un surveillant sans élèves. Les cartons des années précédentes, invisibles mais présents, couvraient les murs: le tableau ardoise derrière la fenêtre de la classe, les cartes de géographie qui sentaient la poussière, tout cela continuait d’exister en secret, sous la lumière blanche de l’après-midi.
Je choisis un coin d’ombre, pas trop près de la grille – pour ne pas avoir l’air du chien qui attend son maître –, pas trop près non plus de l’entrée de la classe – souvenir trop vif des colles du jeudi. Je tournoyais sur moi-même pour écraser les cailloux, comme si je préparais le décor. Le gravier se laissa faire, docile, puis grinça d’un mécontentement minuscule. Les petits cailloux ont le sens de la dignité.
Le temps, lui, se mit à boiter. Les minutes passaient comme des vaches maigres dans un chemin creux. J’écoutais les bruits de la ville au loin: un seau qu’on pose, une porte qu’on claque, un vélo qui freine mal. Chacun de ces sons pouvait contenir Irène. Je la reconnaîtrais à sa démarche, pensais-je, à la manière dont elle poserait le pied sur le gravier, légère mais décidée, comme ces hirondelles qui rasent la rivière sans jamais se mouiller.
Évidemment, elle ne venait pas.
Je décidai d’être raisonnable: si, à trois heures dix, elle n’était pas là, je feindrais d’avoir eu autre chose à faire. À trois heures cinq, je commençai déjà à imaginer mon air détaché, ma noble solitude, le récit très élégant que j’en ferais un jour. À trois heures sept, je me trouvai ridicule. À trois heures neuf, je haïssais le jambon de la veille et son papier graisseux, responsable de tout ce malentendu. Qui écrit une invitation amoureuse sur un emballage de charcuterie?
À trois heures onze – j’en suis sûr, j’ai gravé ce chiffre en moi à coups de cloche – la grille bêla. Pas fort, juste une plainte familière. Je sursautai comme si on m’avait pincé dans le dos. Irène entra, un peu essoufflée, les joues rouges de chaleur et de hâte, sa queue de cheval battant la cadence dans son dos. Elle tenait à la main quelque chose de froissé. Le papier. Le jambon avait tenu bon.
— Tu es là, dit-elle, comme si c’était moi qui arrivais.
Je répondis par un oui trop bref qui s’emmêla à ma respiration. Tout ce que j’avais préparé, mes phrases héroïques, mes silences calculés, s’était évaporé sur les dalles. Il ne restait qu’un garçon mince trop grand pour ses manches, planté au milieu de la cour comme un piquet de vigne oublié.
Elle s’avança, déplia doucement le papier.
— J’ai mis du temps, tu sais… J’ai relu… enfin… elle sourit. On n’écrit pas ça pour rien.
Je tentai un rire:
— Pour du jambon, c’est beaucoup, non?
Elle leva les yeux au ciel, comme si le soleil lui appartenait.
— Tu vois, c’est pour ça que je suis venue, dit-elle. Pour tes bêtises.
Nous restâmes là, soudain sérieux. Le gravier, vexé d’être ignoré, grinça sous un courant d’air. Un merle, dans l’arbre le plus haut, décida de chanter pour meubler la conversation. Il faisait trop beau pour se taire.
— Alors… tu voulais me voir, fit-elle. Me voir quoi?
La question était simple. Elle ouvrait un gouffre. Je regardai autour de nous comme si une réponse allait tomber des murs. Les classes fermées, les fenêtres poussiéreuses, les tracés de marelle presque effacés: tout me renvoyait à nos années séparées, elles d’un côté, nous de l’autre, à ces regards volés entre les troncs d’arbres qui avaient l’air de faire la police.
— Je voulais te voir… toi, dis-je enfin, bêtement.
C’était la phrase la plus pauvre du monde, mais j’avais mis toutes mes économies dedans. Elle cligna des yeux, étonnée, puis sourit de travers.
— Tu m’as déjà vue, non? Depuis le temps…
Je secouai la tête.
— Non. Pas comme ça. Pas seule, sans les autres filles. Pas… pour moi.
Le merle, satisfait, changea de mélodie. L’air vibrait de chaleur, d’un silence où l’on entendait presque pousser les herbes folles derrière le préau. Irène baissa un peu le bras, celui qui tenait le billet, et je remarquai qu’elle tremblait, juste assez pour que le papier frissonne.
— Et le quatorze juillet? demanda-t-elle.
Je sentis le sang me monter aux oreilles. Les feux d’artifice, la danse maladroite, sa robe légère qui tournait sans que mes pieds suivent, ce moment suspendu où nos visages s’étaient trouvés trop près, puis la fuite, ma fuite, sous prétexte d’aller chercher une boisson. J’avais laissé le baiser tomber quelque part entre la buvette et l’orchestre.
— J’ai eu peur, avouai-je. De te marcher sur les pieds. De dire une bêtise. De tout gâcher.
Elle hocha la tête, très lentement, comme si elle confirmait un théorème.
— Tu as réussi à tout gâcher, dit-elle. Mais pas comme tu crois.
Je me préparai à entendre le verdict, la phrase qui me renverrait à mes cailloux.
— J’ai passé la soirée à t’attendre, continua-t-elle. À regarder la foule, la piste de danse, le ciel. Je me suis dit: “s’il revient, c’est qu’il m’aime bien”. Tu n’es pas revenu. Alors j’ai décidé que tu m’aimais beaucoup.
Je restai bouche ouverte.
— Ça, c’est très… logique, balbutiai-je.
Elle eut un rire léger.
— Oui. Tu vois, toi tu fuis quand tu tiens à quelqu’un. Eh bien moi, je viens quand j’ai peur. On est quittes.
Elle fit un pas vers moi. Nous étions sous le même arbre. Nos ombres se rejoignirent avant nos mains. Elle leva le billet entre nous.
— Tu ne peux pas écrire seulement “On devrait se voir”, dit-elle. Ça ne veut rien dire. On se voit déjà tout le temps. Tu dois écrire ce que tu veux vraiment.
Je regardai le papier gris, taché de graisse, avec mes mots timides au milieu, comme une île. Je me dis que, pour une fois, le monde m’offrait la possibilité de corriger ma copie.
— D’accord, soufflai-je. Tu as un crayon?
Elle en sortit un de sa poche, un vieux crayon mordu au bout. Elle me tendit le billet et le crayon. Je m’adossai au tronc rugueux. Les mots vinrent plus vite que prévu. Ma main tremblait, mais l’encre – enfin, le graphite – suivait.
J’ajoutai, sous la phrase de la veille: « parce que je t’aime, et que je ne sais pas danser sans toi. »
Je lui rendis le papier sans oser la regarder. Elle lut, le nez presque collé à la feuille, puis leva enfin les yeux. Ils étaient d’un vert très sérieux, soudain. Le merle se tut, respectueux.
— Tu vois, dit-elle doucement, ce n’était pas si compliqué.
Elle plia le billet en quatre, puis en huit, puis le glissa dans la poche de sa robe comme un trésor. Un silence confortable s’installa. Nous étions deux enfants qui venaient de signer un traité de paix secret.
— On pourrait… réessayer, murmurai-je.
— De danser? répondit-elle.
Je haussai les épaules.
— De tout. De nous.
Elle parut réfléchir, comme si elle consultait un calendrier invisible.
— Pas ici, dit-elle. Ici, il y a les maîtres cachés dans les murs. Ils entendent tout. Ils surveillent même quand ils ne sont plus là.
Elle désigna la grille.
— Viens. On va marcher un peu. Ce sera déjà une danse.
Nous sortîmes. La grille bêla, contente cette fois. Sur la place, le soleil avait baissé juste assez pour que les façades reprennent des couleurs. Les femmes qui criaient tout à l’heure étaient rentrées; leurs disputes de cuisine se dissolvaient dans l’odeur du linge qui sèche. La fontaine riait toujours de son rire d’eau, mais moins méchamment.
Nous descendîmes jusqu’à la rivière, celle dont j’imitais le bruit avec mes chaussures quelques instants plus tôt. Le sentier sentait la poussière chaude, le foin coupé. Les arbres, au bord de l’eau, faisaient ce qu’ils font de mieux: ils offraient l’ombre sans poser de questions.
Nous marchâmes côte à côte, les épaules parfois presque jointes, parfois séparées par un caillou ou une racine. Nos phrases, elles, se rapprochaient. On parla de tout ce qui ne compte pas et de tout ce qui compte: des professeurs qui exagèrent, des parents qui vieillissent, des peurs de la nuit, des rêves de partir, des envies de rester.
À un moment, elle s’arrêta pour nouer son lacet. Je m’arrêtai aussi, bien sûr; j’aurais été capable de rester là toute la vie si le lacet l’avait exigé. En se relevant, elle me prit la main. Juste comme ça. Sans regarder. Comme si c’était une suite logique de la conversation.
Ma main, d’abord, ne sut pas quoi faire. Puis elle se détendit, comme si elle retrouvait sa place depuis toujours prévue. Nous continuâmes à marcher, liés par ce fil discret plus solide que tous les papiers à jambon du monde.
Je croyais que le bonheur devait éclater en fanfare, comme un feu d’artifice sur la place du village. En réalité, il ressemblait plutôt à ce petit chemin au bord de l’eau, à une main dans la mienne, à un merle qui recommence à chanter sans prévenir.
Plus tard – bien plus tard – je me souviendrais de ce jour-là comme d’un début. Pas le début d’un grand roman avec des chapitres en capitales, non. Le début d’une phrase qu’on n’a jamais vraiment fini d’écrire. Irène n’est pas devenue une héroïne de feuilleton; elle n’a pas eu besoin. Elle a gardé, un temps, le papier graisseux au fond d’un tiroir. Moi, j’ai gardé l’odeur de la rivière et le bruit du gravier.
Ce qui est sûr, c’est qu’à partir de ce jour-là, je n’ai plus jamais su marcher dans la petite ville en prétendant être son seul habitant. Nous étions au moins deux à y croire. Et c’était largement suffisant pour s’aimer.
la montagne couronnée
Laon
La montagne couronnée
Laon
1
Vertiges
Des bonjours de cathédrale se faufilent, cordes tendues vers le vent,à travers les tours de l’église majeure; des dentelles ont fait leurs nids, chapeaux d’antan qui s’abolissent dans les fragiles découpes des pierres artistes; il y circule des nuages souples; les pigeons qui s’en échappent semblent autant de blocs qui s’arrachent aux colonnettes tournantes et s’en reviennent posément s’asseoir au bord du vide; il ne s’est rien passé. Les cornes des boeufs sont les plectres de leurs cols tendus vers le vent, tels les cordes d’une lyre démesurée; les mugissements laissent place à une manière de sifflement où le vertige venteux chante au-dessus des arches habiles, entassées, innombrables; ces arcs brisés inventent la geste gothique des premiers temps. Mais tout est si haut perché que le bâtir échappe au regard un peu, laissant place aux songes omniprésents qui tombent du ciel, pour l’espérance; un bonjour de joie s’en vient braver nos avanies. Je lève la tête, ma nuque se fait oreiller: alors je dors debout, les yeux rivés sur les cimes, ce rêve solide, à peine réel.
2
Robe
Ce qui tombe de là-haut est une sorte de robe qui va s’élargissant de pierre en pierre pour protéger nos vies. Les tours étaient nos songes, ces verticales sont notre abri. Le souffle coupé par tant de puissance, je musarde auprès des murs et mille détails, où grâce et trivialité s’échangent, me saisissent comme dans la vie. De rudes droites, portées musicales, sillonnent l’édifice horizontalement, creusant des notes larges (fenêtres) qui chantent le combat de la pierre et de la lumière, grande affaire des nouveaux temps. J’aime lire Marie, les anges, les saints, et la naissance et la mort et la résurrection, imagier tarabiscoté sur lequel les fidèles apprenaient à lire, joies et misère mêlées. Ces clichés tendres ont vécu, perdus dans les nues, restent les drapés et les courbes: ce sont des corps qui furent et qui demeurent semblables à nos vivants du jour. Les robes d’antan s’agitent au même vent; j’entends à travers le noroît grave du soir le marteau des artisans, qui par centaines, langue tirée, dignes, solennels, frappèrent pour mille ans des visages enflammés d’amour. J’entends tourner l’oculus central, ainsi la vie, ainsi les ans, et notre tohu-bohu quotidien soudain bien ordonné semble dire: mon implacable symétrie a de ton destin la rigueur fraîche. Aucune ride sous cet oeil qui capte les teintes et qui, vers les crépuscules du soir qu’on croit banals, sont la neuve espérance contre la nuit proche. Je tourne dit l’oculus, ne te fâche pas contre le temps, la belle vie qu’on a, aime, mon protégé, mon ami, profite tranquille.
3
La montagne couronnée
Laon
Mante
Quand il fait froid elle met sa mante. Elle a huit cents ans, calcaire gris, on s’y accroche la peau. Elle s’arroge alors le droit d’être de marbre, noire, un peu embarrassée d’être si grande sous la pluie qui lui bat les flancs. Il me semble qu’elle se recroqueville, les nuages la négligent presque, l’effleurent sans s’attarder, le bon dieu a ses humeurs, il va falloir patienter. Quand revient la saison en effet, brutalement, un matin, elle remet sa cuirasse rutilante, celle des photos, des cartes et des prospectus, celle qui nous fait passer la main sur le papier brillant, celle qui, souvenir cent fois vu, explose de tout son bleu lumière, celle dont on rêve la nuit en pressant l’oreiller comme si le tissu s’ouvrait doux sur le ciel tendre et nous donnait à revoir la grande présence découpée sur le vide, même endormi. Ce qui était masse d’ombre en janvier se fait fleur d’avril, elle croît plus vite que le brin d’herbe; on dirait qu’elle jaillit d’avoir été engoncée dans sa mante et si on l’observe à cru, sur le bleu neuf, bien en face, sans préjugés, on est contraint d’avouer qu’on ne l’avait jamais vraiment vue, avec ses dentelles ouvragées et ses boeufs très riants qui mordent l’atmosphère et semblent, à cause des nuages dorés qui filent doux, s’agiter en dansant vers l’arrière, vers le chevet, vers l’origine; et les cornes nous demandent d’où nous venons et nous ne savons pas articuler un simple petit bout de réponse. Ce mystère massif logé là haut, les sculpteurs semblent en avoir eu la clef; l’ironie des animaux en fait foi. Singulier sourire.
4
Nuit
La nuit tout change. Éclairée, elle jaillit triomphante, fait des mines aux étoiles en criant qu’elle est la plus belle; sur fond d’encre, illuminée pleine face, elle se farde toute seule , curieusement elle s’éloigne, actrice détachée du drap de nuit, elle devient la montagne couronnée de nos rêves enfantins; mais il manque justement la montagne. C’est trop. Il y entre du songe mensonge de la marchandise rutilante et sucrée; elle se demande, je crois, ce qu’elle fait là et une fois passé le sifflement d’un qui apprécie, me voici bras ballants, souriant des tours enguirlandées. J’admire, puis plus rien. La voilà consommée. Toute autre est la cathédrale non éclairée, la vraie, de nuit. On ne la voit presque pas, un bout de lune déchire la pierre, le grand mystère s’avance, navire dans l’obscur du présent, j’avoue que j’ai peur parfois que les arcs de leurs bras exagérés fassent craquer mes os. Un frisson parcourt le plateau; quelque chose palpite dont je ne sais rien, mais c’est davantage que l’espérance, c’est le goût de vivre au plus près des grands événements. Il a fallu la nuit pour que je la voie vraiment : c’est sa stature magique que j’esquisse sur le tableau noir du cosmos, mais c’est pure invention et la voilà qui s’avance, plus près, encore plus près, tandis que les constellations tournent avec les tours justement, là où les boeufs obscurs cette nuit ruminent les jours, recouvrant enfin leur signification perdue: c’est une magie tellement archaïque qu’elle s’incarne en animaux de trait qui s’évitent du regard, et meuglent pour faire entendre la voix grave du monde, de la terre qu’ils ont quittée et qu’ils chantent à leur humble manière. Nos contemporains bienheureux laissent perler un bleu grave et joueur qui arrose l’intérieur des tours, chanson des yeux qui rappelle les belles de nos contrées, discrètes et douces, avec leurs yeux verts bleus gris, tout là-haut… Je tourne le dos à ce que je n’ai pas vu et dans la nuit, dormant, je suggère à mon esprit le souvenir d’un animal, encore un, aux pattes énormes formées des arcs boutants; il rampe à deux pas, il nous garde, bête audacieuse qui feule dans la nef de mon crâne, comme en écho. On ne dort pas ici comme ailleurs. On se sait protégé. C’est la nuit de la foi du charbonnier qui dort comme un plomb et profite de ses rêves colorés qui coulent dans le jour pour ouvrir encore son esprit aux fêtes frissons du présent.
5
Lanterne
Les quatre tours sont extérieures au bâti de l’église. Elles sont là pour la parade et malgré leurs huit cents années, ce sont des filles de haute volée dont le vent imite la voix aigüe, là haut, se glissant dans les interstices, à l’intérieur des dentelles ouvragées, sifflant des airs qui stimulent l’avancée dans la vie. Elles sont fières qu’on puisse les voir de partout, grêles, presque fragiles, points d’exclamation qui arrêtent l’esprit du rêveur. Elles vont main dans la main par deux conter l’histoire du champ carré, base solide, qui en s’élevant tourne peu à peu jusqu’à la ronde du sommet d’où l’on s’envolera après avoir fait un tour dans la vie. La valse nous attend: ces folles si belles cèlent ainsi gaiement l’histoire de nos existences exposées à l’exil final. Mais posée dessus la nef, une cinquième tour se tient dessous les autres; elle est d’une poésie rude, bien carrée cette fois, rustaude et tellement inattendue qu’on se dit que c’est un reste des anciennes églises où il fallait caler les poutres et protéger les fidèles contre les attaques des hirsutes du septentrion. Elle a le casque grave des chevaliers du temps, observe par ses yeux si curieux, fardés du bleu ardoise qui protège les vitres virant parfois au vert, au doré, suivant l’inclinaison du jour. La tour lanterne devient vite notre amie; elle n’a pas les charmes des quatre verticales, mais qu’elle est apaisante! Si elle chantait ce serait des berceuses. Non pas celles de la mère quotidienne, non, ce sont celles que le père accepte de laisser retentir lorsque l’enfant s’endort, car la voix est grave, mais elle s’insinue doucement au milieu de la maison, ferme et tranquille. Le grave qu’elle impose vient d’en bas; elle revêt le corps de la nef, notre corps, d’une assurance magique: c’est la joie sans rire, le bonheur de la force heureuse qui rassure. Son murmure confine au mutisme, l’enfant n’exige pas des paroles qui font sens mais un ton, un ton qui vient des caves et ruisselle de bienfaits caressants. La mer a ce ton là. On est à l’origine et au centre à la fois. Car l’incroyable de la tour lanterne se produira à l’intérieur de la nef, lorsqu’on constatera qu’elle est là pour projeter des flots de lumière. J’ai mis des années à accepter que cette austère à l’extérieur, si modeste, si étrange, était à l’origine de la cascade lumineuse qui depuis la croisée du transept emporte cœur et poumons et ne cesse de déverser la joie de vivre, abolissant nos alarmes.
6
Parvis
Normalement, une cathédrale c’est au bout d’une avenue, au bord d’un fleuve, au débouché de places qui respirent comme la nef, avec ses flots de flâneurs aspirant au voyage médiéval, légèrement impatients. Ici c’est la surprise, on sait qu’elle est là, à deux pas, on l’a vue à trente kilomètres, on l’a perdue cent fois, la hâte a fait perdre la direction, puis soudain elle jaillit; on se moque de soi-même, du jeu de cache cache, de ses mille malices qui nous valurent notre égarement. La voir enfin soulage: détente intérieure, suspension du temps. Rassuré, j’emprunte la rue d’où je la vois du plus loin, je lui tourne le dos c’est vrai, mais je la sens, je la guette dans les reflets des vitrines proches comme si elle allait s’envoler. Elle bouge de partout. Puis, comme en un jeu d’enfant, elle s’immobilise quand je me retourne ; j’entends alors monter une manière de psaume, les pavés, pas japonais de notre occident, obligent mon corps à compenser les infimes déséquilibres dus aux inégalités, mais l’avancée résonne large et crue. Solennelle. Le petit parvis se fait alors plage de galets; les pieds se piègent et j’y vois ma vie telle que je la traverse: je regarde au loin les fables des hauteurs mais je suis contraint dans le même temps de voir où je pose les pieds. Mon objectif lointain et le tout proche se contrarient; je me vois ce philosophe qui tombe dans le puits en regardant les étoiles et dont le village se moque à l’envi. Le parvis empierré s’avance sous mes pas, minuscule et redoutable à la fois. Les pavés sont finalement autant d’heureux obstacles, innombrables détails du quotidien qui nous rappellent que la réalité est ce à quoi l’on se cogne; je néglige les dérapages, concentré sur les bosses, je pense à l’idéal, mais c’est ailleurs, c’est autre chose; il n’est pas bon de n’avoir que l’idéal en visée, ni non plus uniquement cette attention portée aux creux et bosses auxquels se heurtent les semelles. C’est entre deux que l’on vit bien. Mes pas se plient au règles du parvis, bientôt je vois se dessiner le seuil. Le coeur s’accélère, je néglige les statues du porche, la nef est à deux pas, des voix résonnent, des échos se lèvent enfin. J’attendais ce moment. C’est moi. Franchir le seuil c’est passer de la vie de tous à la vie privée, c’est chanter la mélodie unique de ma personne, c’est la nef, ma maison, c’est la frontière où mon visage reprend sa vérité miroir. Rien d’autre n’existe que ce présent où mon pas me porte, allègre et rêvant, par dessus le seuil précieux du chef d’oeuvre que je m’en viens tranquillement visiter. Adieu le vent qui disperse, bonjour la rude fraîcheur qui incline à se voir tel qu’on est.
7
Nef
Mes pas me poussent contre la porte battante; l’effort de mes bras, de mes jambes, tout le poids de mon corps, suffisent à peine à ouvrir ce caveau ombreux et muet. Je prends la fraîcheur à pleins poumons, aspiration forcée comme on hume une improbable fleur d’hiver, comme si je voulais d’un coup engranger l’espace que je devine déjà gigantesque. La folle du logis invente un vide de pierres à affronter. Un pilier puis deux, mes pas qui résonnent puissants donnent une importance considérable à mon entrée. Face à l’allée centrale je me heurte à la profondeur qu’il va falloir apprivoiser; là-bas l’orient des vitraux miroite, bijoux ramenés des croisades et que ma rêverie laisse flamber, tandis que j’avance le plus lentement que je peux, solennité feinte au début qui se charge peu à peu de vérité, car les semelles renvoient un son de vivant profond. Ma personne presque absente à l’air libre du parvis se charge de la capacité d’être tout entier :il faut bien remplir la nef, il faut bien écouter le poids du corps qui avance fébrile, tous les sens à l’affût; j’observe avec joie que le poète a raison de voir dans chaque unité de la nef une vertèbre qui s’aimante à la suivante; la nef se fait alors l’épine dorsale du corps couché, bras au transept et tête au choeur coloré. Mon propre corps vivant est lui bien vertical, honorant le gisant qu’il ressuscite. Mes yeux, ma respiration, ma peau frissonnante, tout donne aux pierres organisées selon une mathématique rigoureuse un souffle neuf, une vérité justifiée par mon corps présent. Ma vie s’échange contre la joie de ceux qui bâtirent la merveille. Je comprends alors que visiter la cathédrale c’est prendre à l’ancien une feinte éternité, c’est emprunter un temps les illusions d’antan et les faire siennes, juste un peu de joie de vivre, prolongement par les pierres de ce que nous avons pareillement envisagé lorsque nous avons fait des enfants. Notre-Dame est le nom du lieu, forcément, c’est une dame qui porte un enfant, elle musarde là, s’attarde là-bas, rôde dans notre inconscient partout. La mère y soupire. Elle sait elle que rien n’est éternel, même si elle voudrait bien y croire. On essaie d’y croire un peu avec elle, qui est le génie des lieux où tout se répète; chaque pilier chaque colonnette a son double, son écho solide, ce sont les fils des générations qui se reproduisent. Le corps mimé était un leurre, ce sont tous les corps passés et à venir qui sont présents sous mes pas. Et c’est pourquoi mon pas résonne jusqu’au frisson. Je ne suis pas seul dans ce lieu à échos. Les fantômes s’adombrent à chaque recoin, les fils et les Marie meurent aussi. On ne fait pas assez attention à son propre pas qui, lorsqu’il procède, est déjà passé. Ce présent là, évanescence de passage, a sa splendeur aussi. Je crois que c’est le vrai sens de ces édifices conçus pour longtemps. Ils chuchotent, à travers les lumières qui s’ébrouent sous les ogives, que l’écho est gage de notre présence. Le poète le dit qui prétend que tout temple est un lieu à échos. Il faut le croire, bien davantage que les anges, car ce qui parle ici, dans l’écho, c’est la musique émouvante de nos vies qui vont, fabriquant un passé qui certes ne repasse plus mais qui, si on y prête l’oreille, chante tout le temps où nous vivons. Le pas est un rythme en effet, et la mélodie qui me hante peut être convoquée à l’appel; il suffit de faire silence, il suffit d’écouter le passage et c’est la joie chantée qui monte.
8
Remparts
Ce sont ces mains qui enserrent la cité; c’est un serpent qui tient sa proie du côté cathédrale et serre au plus étroit du côté du centre puis va s’évasant vers l’ouest où tout rosit dans les soirées d’automne. Je les arpente tranquille; même au fond du lit je n’éprouve jamais pareil sentiment de sécurité. Louis XI avait posté des sentinelles autour de son château pour tenir la mort à distance, or, passant à Liesse, sa vierge préférée, il aurait pu voir que Laon était un château fort de cet acabit. “C’est un rempart que notre Dieu” (psaume 46) chante le texte cardinal de Luther; à Laon il eût été persuadé de la chose. Rien ne peut arriver, au sens où l’ennemi certes peut bien lui aussi arriver, les citoyens de la ville, eux, sourient, ils sentent que le rempart est solide. Les gens du temps ne savaient rien des avions, des drones, et la terre qui colle aux pieds affirmait la ville imprenable. Puis il y eut la poudre à canon. Cette horreur. C’est dommage, car les habitants pouvaient dormir tranquilles, presque sans gardiens du sommeil; les remparts donnaient à rêver; il semble que les hommes se soient regroupés en cités à cause précisément de ce besoin de sommeil et de rêve; le poète est inséparable de la sentinelle; il faut bien dormir et c’est la raison d’être des administrations, car il faut organiser la surveillance, les roulements etc. Les remparts nous racontent cette histoire des cités. Battant la semelle aux remparts on entend les échos de ce récit effroyable des hommes hantés par les envahisseurs et qui ici trouvèrent leur chambre d’apaisement. Les remparts sont la peur inversée, la terreur de l’autre enfin contrariée. Mais pour des ennemis, les autres, quoi de plus passionnant qu’une cité perchée, imprenable, c’est-à-dire, qui, d’une certaine manière doit être prise. Elle nargue, cette belle femme. Elle est riche de ses habitants qui ont fait fortune et donc construit églises et châteaux là-haut. C’est à prendre. La laisser serait du gâchis. Hélène de Troie en Picardie. Derrière les remparts, la belle Hélène guette; elle attend les Grecs, ces barbares. Ce n’est pas l’histoire d’Ulysse je sais bien, c’est même l’inverse, mais la cité ici est franche du collier; elle déteste les ruses. Ici, en lieu et place des chevaux on a usé des boeufs, animaux placides et forts, comme les habitants. Les remparts roulent ainsi mille contes et s’il fallait marcher vraiment un jour à travers l’histoire des hommes, je conseillerais le tour des remparts de la cité.
La montagne couronnée
Laon
9
Chemins
Lorsque le besoin se fait sentir d’une promenade digestive, c’est l’embarras. Deux chemins s’offrent aux pas. On peut préférer la promenade au niveau des pentes, là où le calme s’élargit à vive allure jusqu’à l’horizon. C’est l’avance du rêveur qui s’attarde sur son plaisir; il domine le paysage et songe en sa candide logique: ce pays m’appartient puisque je le vois tout entier. Parfois la vue est obstruée par un arbre, c’est vrai, mais cela ne dure jamais. Il avance, rêve, extérieur à la cité et assume tous les risques. Dans le dimanche irrésolu, il est au pied du mur, suit l’ombre des remparts, lorgnant en contrebas l’arrivée hypothétique d’un envahisseur. Il y en eut tant. Je ne peux m’en empêcher, je confonds leur souffle avec le vent du nord; les vikings – ou peu importe leur nom – n’ont jamais cessé d’affluer; le noroît les portait par la mer et les fleuves. Il me semble encore entendre les cris de ceux qui surpris par l’ennemi, dos à la pierre, furent cloués d’une lance ou d’une flèche; le malheureux, il lui suffisait pourtant de franchir la porte de la cité à quelques mètres pour conserver son seul bien, sa vie. Le chemin du bas était l’embûche assurée. Le lieu des plus affreux cauchemars. L’injonction: “Ne reste pas dehors”, semble s’être transmise depuis ces lieux risqués. Décidément, Il faut toujours emprunter l’autre chemin, celui où les remparts remplissent leur office rigoureux, quand la pierre appuie sur le nombril et que l’on a l’impression d’un chant de victoire avant que la bataille commence. C’est qu’on est dedans, on avance en prince, le sourire en prime. Rien ne peut arriver, le pas est ferme, jusqu’à rêver que l’on marche sur les cimes des subtils acacias qui nous font cortège dans le fond du vallon et semblent les contrebasses de la symphonie des pierres qui dansent. L’orchestre des rues étroites qui se croisent sans cesse est malicieusement perturbant, c’est vrai, et tout à coup on cogne au rempart alors qu’on se croyait perdu et la cathédrale et l’église de l’ouest, si juste avec son Martin qui donne plein vent son fameux manteau, elle, si audacieusement petite soeur de la grande, servent d’appuis soudains au regard reconnaissant de l’égaré. La promenade qui risquait la déroute est redirigée constamment par la ceinture habitée qui dégringole partout sous les pas. La splendeur des couchants vue depuis ce chemin est le long linceul dont parle le poète; la rambarde gémit presque sous la paume, comme pour rappeler qu’il n’y a pas que les orangés lointains, mais également l’orange pierre calcaire posée par l’homme et sur laquelle j’appuie mes avant-bras : elle seule permet la longue contemplation de ce pays proche qui miroite longtemps.
10
Chapelle des Templiers
Cette église miniature est un morceau de Jérusalem tombé du ciel. Les Templiers ont versé quelques sous de leur immense fortune pour l’édifier en souvenir du tombeau du Christ, octogone parfait; une lumière perce parfois en oblique à travers cette tombe; on ne sait plus où l’on est; c’est si doux, la mort vaincue, j’ai l’impression qu’il n’y fait jamais froid, ma propre chaleur fait sans doute une manière de feu intérieur. J’observe l’agneau qui sert de clef de voûte supportant le modeste troupeau des pierres assemblées avec soin. Je finis par songer que c’est un bijou. Le rempart s’arrondit à cent pas, peut-être est-ce le joyau de la couronne? Son étrange toit qu’on dirait de pierre, lauzes importées des pays du soleil, lui fait, tant c’est beau, un chapeau d’un gris inoubliable de solide mélancolie. La tragédie des Templiers résonne entre les murs où durent se tenir des réunions secrètes, condamnations, meurtres, toutes ces choses qui disent la vie éphémère et la passion du temps, fragilité des corps qui pensent l’éternité des pierres. Je m’y réfugie souvent; ce lieu est mien quand je le veux, quand, au bord de l’expression, mes lèvres consentiraient presque à émettre un texte littéraire attardé dans les limbes de ma cervelle; je crois retrouver l‘attitude méditative des chevaliers qui devaient penser la politique, alors que j’en suis à ciseler la mélodie pressante de mes phrases. Ce qu’ils taillent de l’épée, je le pointe de mon crayon. Un carnet coincé sur les genoux, voilà tout mon bagage; eux avaient le monde à portée de main, orient et occident assemblés sous la poigne du maître, et le crime en guise de fable utile. Le grondement lointain des voitures me rappelle l’enchantement des voyages vers l’orient, vite je suis là-bas, à l’écart, le jardin traversé me rappelle celui des amours enfantines, où l’on criait contre les murs pour mesurer sa voix. Des morceaux de statues disent de leurs voix éraillées les rêves qu’ils eurent… et les nôtres, qui ne sont guère différents: aimer, aimer et encore aimer. Je pense tout soudain à ce qui se dresse à l’intérieur de la chapelle, dont personne ne parle et qui pourtant marque un tournant dans notre civilisation; ce sont deux prophètes, armés de leurs phylactères illisibles qui sont à la fois colonnes et statues (ce sont les seules qui nous restent des statues de la cathédrale d’origine). Je ne comprends pas pourquoi on ne porte aucune attention à ces austères. Ils sont notre espérance, tous ceux qui les ont vus disent mon dieu en secret, étouffent des larmes de joie, de voir sortir l’humain de la pierre avec cette audace élégante; les artistes eux-mêmes peuvent y prendre de la graine. Que l’on considère la position de leurs pieds et l’on comprendra l’avance, le premier pas de notre modernité. On se défait de la masse des pierres pour oser la sortie et à partir du bloc, nous voici pensants, libres, ouverts et droits. Cette chapelle est un joyau qui dans son chaton recèle davantage encore: la joie de vivre, la joie pure, la joie d’être vivant. Nos prophètes dessinent nos destins; et ils se tiennent là discrets, presque souriants. A l’affût de notre courage à venir, ils nous attendent.
la montagne couronnée
Laon
11 Cloître
Il en est de plus beaux mais peu sont aussi doux que le cloître Saint Martin. Il est parfois clos par une grille ce qui m’étonne grandement; ce petit paradis est incompatible avec l’enfermement; il est vrai qu’un cloître ouvert est une contradiction dans les termes, mais c’est ainsi qu’il convient d’y rester. On dirait que la vie seule y est glorifiée. Le vent y circule, le ciel donne tout et les graines et les arbustes s’y installent à loisir. Sans nous. Sans les êtres humains. Ce cloître est un lieu de méditation parce que nous n’y sommes pas, avec nos rires, nos bottines, nos foulards et nos amours; quand on entre on sent l’agitation et la peine qui refluent, le corps même s’allège, que l’on emprunte le gravier de l’allée ou que que l’on marche sur les dalles qui sonnent le rappel du vide. J’y pénètre et je sens que ma présence extérieure s’efface, ce qui fait que j’y viens aussi souvent que possible. La présence à soi n’y est troublée par aucun autre humain; parfois un égaré glisse là bas, discret et affairé. Qui es-tu, toi que voilà? Le carré magique qu’il forme avec l’église attenante a le charme des voix flatteuses qui nous dirent un jour que l’on était beau. Le vent qui décoiffe est soudain la main de l’aimée qui passa sur nos cheveux. Ce cloître n’a aucun des charmes de Moissac (cloître de ville) ou de je ne sais quelle abbaye qui cultive son splendide isolement. Taillé en pleine cité, défiguré par les moines du siècle classique, ce cloître dit la beauté de la pensée pure. La voûte qui devait au XIIème siècle être ogivale, étroite, et chargée de chapiteaux bien lourds, joyeusement animés de fables animales ou végétales, a été remplacée par l’impérieux mélange de brique et de pierres du XVIIIème siècle, abstraction finalement bien venue dans sa répétition uniforme, de même que les chapiteaux qui enroulent pauvrement leurs pierres géométriques. Il n’est rien qui vienne troubler le regard. La devise de Platon: nul n’entre ici s’il n’est géomètre, revient obstinément, lorsque l’esprit s’attarde aux faîtes, aux pentes, aux découpes du ciel et aux arches parfaites qui ouvrent le déambulatoire sur l’extérieur. Il faut beaucoup de patience pour l’apprivoiser vraiment. Son dépouillement oblige à apporter sa nourriture spirituelle. On ferme les yeux dans ce lieu sans distraction et c’est ainsi qu’on rêve. L’absence de bruit, de pas, de chiens, en fait un lieu qu’on chérit comme un amour d’autrefois égaré aux confins de la mémoire. Si la Chapelle des Templiers est un tombeau, le cloître est un paradis arrosé de lumière et ceint de pierres savantes. Il me semble toujours que ce serait le lieu idéal pour la musique, cette franche irruption du temps joyeux, ce serait une manière d’ auditorium en plein air où les murs moussus à souhait inventeraient un écho inoubliable. Sa sévérité rimerait avec la tension horizontale des cordes et s’adapterait à hauteur d’homme aux tympans des vivants. Une acrobatique clarinette, un trombone très huilé, apporteraient la fantaisie qui manque à cet écrin où la verdure repousse sans cesse. Car nulle part la verdure n’est mieux célébrée qu’entre les tuiles, au brisures des contreforts de l’église, sous les pas des affairés, qui, livres sous le bras, font crisser les graviers décidément trop bruyants. Aux habitués le cloître est un passage entre l’extérieur bourdonnant de la cité et le calme de la bibliothèque à laquelle on accède par un escalier vertigineux imité des coquillages. Tour de force du colimaçon sans appui, l’escalier a la vertu des chambres d’écho où le pas se fait présence folle, inattendue, après le solide silence du cloître. Je songe souvent dans ma rêverie cloîtrée que la proximité de l’hôpital a aussi son importance. Les livres à deux pas, les mortels gisant à vingt pas, le cloître est ainsi cet entre-deux qui joue du temps fragile de nos vies et du temps long des livres. Lorsque je lève les yeux, que l’apaisement me saisit presque par surprise après la lecture de textes bouleversants, il se fait une aurore que je reconnais aussitôt : ce sont les jardins zen que j’ai eu le loisir de contempler sur place. St Martin au Japon : même calme, même envie de se dépouiller de l’accessoire, même faveur de vivre, même ferveur du pas le plus léger.
12. L’escalier de la bibliothèque
A l’instant où je pose le pied sur la première marche, toutes les pierres résonnent ensemble. Présence confirmée, la masse chante, joie du lieu, il est avec moi. La rampe gracieuse contrôle mon vertige comme si l’acier courbe et ses volutes expertes venaient au secours de mon épine dorsale. Ma main qui tout à l’heure ouvrira les livres, se clôt reconnaissante sur le ferme glacé de la sphère qui lui tient lieu d’extrémité. Je n’ai plus qu’à tirer mon bras, avancer le pied etc. Je nage dans le silence, j’aime ce blanc, je le cultive, c’est la condition sine qua non de mon existence, c’est ainsi que j’écris. Je me retiens de faire sonner mon pas, je perçois le frottement de mes semelles, écho de mes murmures de chauve souris. La chaleur du solstice ne pénètre pas jusqu’ici, bloquée par le lieu frigorifiant des meulières. La saison me rappelle que notre astre repart dans l’autre sens et si je ferme un instant les paupières, j’imagine que mon avance imite l’effleurement des planètes; je souris aussitôt: me voilà l’univers, joli délire que je ne m’étais jamais raconté; c’est l’ascension des marches sans doute, sa volte, son vide sidérant. C’est moins la cage d’un escalier qu’un palais vide, très haut de plafond, où va peut-être résonner bientôt une musique, une valse bien sûr. La tête me tourne au premier virage et comme les marches ne cessent plus de tourner, le vertige en cage risque de durer. Je marque une pause. L’alerte s’éteint. Un arc -en -ciel, issu des vitres biseautées, surgit derrière moi à l’endroit où je suis passé, il mord sur les pierres ocres qui deviennent autant d’arlequins. La griserie d’exister s’immisce impromptu, coup de reins, je m’élance et l’élan m’emporte jusqu’au faîte.
Une fois monté, je dois constater que je n’ai cessé de penser à l’ADN, aux tournoiements des galaxies, du plus petit au plus vaste, et c’est Goethe qui revient avec sa manie d’inventer des figures, ainsi la spirale qui est à la fois croissance et passage par les mêmes endroits qui ne sont pas les mêmes, image de l’homme cultivé qui s’accroît et qui pourtant reste semblable à soi; il devient ce qu’il est. Au seuil d’une bibliothèque, rien de plus pertinent. L’architecte du siècle des lumières a usé de tout son talent pour qu’aucun pilier ne vienne en soutien de l’escalier. Il a fait le vide. Je considère la chute, le regard ne ment pas, c’est beau comme notre culture, comme notre langue; l’escalier c’est l’impalpable en pierre ; là où au silence l’écho se fait écho; la ruse, le secret, étant que l’accroche des marches se fait contre la paroi moyen âgeuse de l’abbaye. Saint Martin eût été flatté. L’ensemble est baroque, souple et se noue en ce sommet d’où je contemple l’ascension vertigineuse. Je siffle d’admiration et les aigus répercutés me font un orgue positif bienheureux, joyeux, si bien qu’appuyé sur la rambarde, écho en bandoulière, je sifflote des toccatas acrobatiques.
Un homme tapote mon épaule:
- Monsieur, pouvez vous cesser ce sifflement. C’est ici un lieu de culture.
Il me prend de lui rétorquer que j’ignorais que la toccata en ré mineur n’appartenait pas à notre culture mais je me souviens qu’à ce niveau du lieu on choisit et on lit des livres. Le silence est son métier.
- J’étais venu pour un livre, murmuré-je.
Il me confirme d’un signe de la tête que je suis au bon endroit.
- Les livres ne peuvent être crayonnés de vos sifflements. Le silence est blanc.
- Non, mais vous n’entendez pas cette caisse de résonance? Jamais je ne retrouverai pareil écho, dis-je en descendant les marches précipitamment.
Roulement de tonnerre, mes pas se bousculent, interminables. Sans même lui dire adieu, je me promets de revenir un jour d’orage.
12
La porte de Soissons
Une fois franchie, sa présence flotte dans la mémoire. On sent qu’elle est là pour marquer les esprits. La montée fut rude, l’arrivant aux jambes flageolantes se fait tout petit. La porte est un frisson posé là, avec ses deux tours qui n’en font finalement qu’une; son ouverture gothique me sourit, alors que je suis à bout de souffle. J’admire les pierres qui tournent, s’enroulent en des ascensions phénoménales qui semblent les pattes d’un animal légendaire s’abreuvant au vide de l’horizon. La porte est ma caricature : les deux pieds, l’ouverture comme une bouche, les meurtrières comme des yeux qui surveillent le monde de tous côtés. J’avance encore. M’attardant sous ce crâne de pierre, j’éprouve un frisson de joie, la voûte m’affirme que c’est un honneur de pénétrer cette vaste porte qui ouvre sur la cité. Je suis déjà à l’intérieur des remparts; c’est l’ancien monde où il fait froid, c’est l’ombre du temps. Ma voix, mon pas, y résonnent fièrement; le poids du passé a cette élégance de mettre en valeur le passant du siècle. Pour m’assurer que je suis vivant, je touche la pierre de l’arche froide du bout des doigts; elle laisse sur la peau un peu de cet ocre pâli qui rappelle le sable d’une plage lointaine. Je franchis la porte et je fais demi-tour : je découvre la magie de l’architecture qui hante la ville de part en part, ingéniosité humaine complexe et simple: c’est l’ogive, cette force qui en rencontre une autre sur la clef de voûte et qui signe le style omniprésent, de l’église jusqu’à la cathédrale. Le revers de la porte, ce secret dont j’attendais tant, est en effet déchiré, comme coupé dans sa largeur, et ce qui m’attend dans ces coulisses, dans ce théâtre ouvert à tous les vents ce sont mille ogives, cent fausses nefs minuscules; ça monte sur un étage, c’est envahi d’herbes folles mais ça chante, même en novembre, même en hiver. C’est une immense toile d’araignée d’ogives croisées, squelette solide; à travers les meurtrières je lis du bleu, liseré vertical qui fait retour sur les espérances que j’avais laissées dans mon dos lors de l’ascension. Ainsi donc, derrière la brusque massivité de la façade visage, de l’autre côté, il est un arrière monde où des ogives se croisent comme des voix. Le chœur semble y chanter une cantate d’accueil. Me retournant, traversant la porte du regard une dernière fois, je découvre l’immense présence de l’horizon du monde, là bas, très loin, là où le soleil couchant s’obstine à brûler rouge, là où notre astre chaud prend toutes les couleurs de l’univers. Le soir, j’observe une masse luminescente qui se glisse vers moi, puis poursuit sa course sur le boulevard; le jour perdure, la joie de vivre aussi, rayon solide et grave. Je tourne définitivement le dos au pays et j’entre dans les rues de la cité.
13 Niveaux
La plaine a besoin de respirer. C’est un chant. Rivée à la terre riche, son ras du sol connaît de petits accidents. Que faire? Elle monte. J’emprunte l’ascension. Plus on s’approche de la cité, plus les niveaux se détachent puis se confondent. Remonter depuis le fond de la cuve Saint Vincent, c’est partir d’ici bas, depuis la boue omniprésente là où il n’y pas si longtemps les vignes s’en allaient solliciter le vin du ciel; curieusement une saoulerie me prend dans l’effort. Où vais-je? Je me laisse distraire par un cheval qui s’ébroue dans la brume et je crois que je l’envie, même si je crois l’entendre tousser. Il râpe quelques brins d’automne du bout des dents. J’entends les craquements de son arrachage. Ma tête me confie que je tarde, je ne devrais pas traîner, la pluie vient; je dis aux nuages que la cuve me protège du vent qui me souffle au dos, que cet esprit, qui me vient de l’ouest, m’encourage. Et je ne suis pas pressé car une fois là-haut la bourrasque m’attend, alors que dans ce creux mystérieux à deux pas du centre de la cité, grotte urbaine, je suis ma foi comme un plant de vigne d’antan, protégé, illuminé longtemps. Silencieux. C’est en changeant de niveau que je vais commencer à déguster les rigueurs. Au plus bas je suis au plus chaud. Tout est beau: l’arrondi de la cuve, les émergences lentes de la cathédrale ciselées, les vastes morceaux de prairies et surtout les nombreux arbres qui se sont plu à grandir là, débordant d’oiseaux. Une symphonie s’engendre vigoureuse sous mon pas; les oiseaux m’arrosent de leurs pincements violents du soir. Je dis que je suis là, que je suis bien là, et que je les entends, mais trop occupés à leurs adieux au jour, ils se fichent bien de mes pensers. Encore un pas qui m’éloigne de la plaine. Je m’arrête. Où est passé l’horizon? Je me rends compte soudain que je n’en suis qu’au second niveau. Et déjà un peu essoufflé. La butte qui soutient la cité est pourtant un peu sous mes pieds; la pente me porte douce et dure. Il y aura un troisième niveau, le plateau où la cité se serre. J’y parviens, par des marches bienvenues, mais épuisantes. Les bois de la symphonie ont du mal à se faire entendre, souffle court. Ma vieille machine des ans ne cale pas, elle renaude. Tout se passe du côté des hanches où je passe mes mains. En vain. Oui, les mains c’est bon pour le piano mais pas pour les reins. Au sommet, sous la pluie maladroite, j’accorde à mes poumons leur feu ardent de soufflet de forge et ma buée s’en va vers les rues où tout bouge, passants, voitures, autant d’arrachements à la vie intérieure. Avoir construit sur ce plateau me semble impardonnable. Je souris, songeant que j’ai oublié un quatrième niveau, la cathédrale. Il faut bien s’abriter contre la pluie et la finitude. Je me glisse à l’intérieur cossu de la première brasserie qui m’accueille, fière de ses bruits et longtemps rêvée. Je commande à la belle, qui est au service et qui m’interroge de sa voix de soprano cadencée, une part de mont blanc à la fraise. Je m’adosse à la banquette en songeant que je ne l’ai pas volée.
14
La porte d’Ardon
C’est une coquette. Porte royale pour l’arrivée du souverain venu de Paris dans son palais de Laon, elle a tout d’une noble. Les photographes paresseux l’aiment et les peintres aussi; ils ont raison; elle s’offre à nous, la descente pavée qui la traverse apportant sa note risquée dangereuse aux pieds des chevaux, et c’est peut-être sur la pente qu’elle se défend le mieux, qu’elle joue le mieux son rôle de porte d’entrée. Mais ce qui compte, c’est l’élégance. Intacte, je la touche pour lui conférer un peu de ma chaleur tout humaine, tant elle semble mes rêveries. Sa symétrie, son bleu tout ancien(je l’ai rêvé sans doute), des échauguettes latérales, tout lui est ornement. Le temps qui tant nous dévore n’a aucune prise sur elle. J’ai vieilli jaloux à ses côtés. Ce n’est pas assez de dire qu’elle est belle; c’est une étoile, qui la voit ne l’oublie jamais. Je sais bien qu’à quelques encablures se dresse la cathédrale, l’incroyable, l’inconcevable. Mais c’est elle, la porte d’Ardon, que j’emporte dans mes nuits, lorsqu’au fond de la désolation je cherche des images de la ville pour me conforter. Je n’habite pas nulle part, songé-je, et c’est elle que je vois. La cathédrale bien sûr est une immense rêverie pour croyants. Mais la porte royée, c’est à ma hauteur, c’est mon passage, c’est le lieu par excellence où je me suis endormi serrant mon oreiller, même quand je fus au Japon, même au Brésil. Toujours de Laon, ma demeure est dans les plis simples de la belle. C’est aussi qu’elle est suspendue, un pied dans le plateau, un pied en contrebas des remparts. La voici à cheval. Elle défie l’équilibre, et danse nos vies entre la vie du plateau et l’abîme du vide juste au bord. Que nous sommes fragiles, dit-elle! Elle franchit ce pas comme une botte de sept lieues, c’est un conte, c’est une folie que les tourelles latérales montant vers le ciel appuient avec une joie solide . Oui, elle semble frêle au regard de la porte de Soissons, c’est une gamine, une splendide jeune fille, mais c’est sa jeunesse qui reste en ma mémoire, elle incarne alors cette inconcevable présence parmi nous de ce dont nous sommes le plus nostalgique; elle semble nous interroger en souriant; qu’as-tu fait toi que voilà de ta jeunesse? La bouche ouverte que figure son ouverture nous laisse pantois devant son interrogation. Et puis, sa légèreté chante et son chant attire plus d’un oiseau sur son chapeau bleui des pluies. Car la palme revient aux charpentiers qui conçurent ces merveilles de toitures; c’est un protège moi, un parapluie de passage aux fabuleux arrondis. Les superstitieux voudront bien encenser ceux qui empruntent la porte d’Ardon ; c’est notre porte bonheur.
15
Rêves et drones
Les drones aidant, la place forte prestigieuse qu’est la cité a perdu tout son sens. C’est une maison sans porte ni fenêtre. Vue depuis le drone – mais l’avion l’avait précédé – la cité s’envole ou plutôt elle rapetisse, on dirait que de butte témoin elle se fait roc, presque rien; une éminence rabougrie avec ses splendeurs certes, cathédrale et remparts, mais curieusement, l’inutilité de ces objets qui firent sa force et sa gloire éclate au grand jour; le médiéval s’estompe. Le jeu du regard en est grandi d’autant, nous qui sommes piétons de la plaine. Notre taille modeste s’affole, on en vient à se demander où la cité a glissé.
Quelque chose pourtant nous sauve dans l’aventure de voler là-bas: on voit tout; merveille de passer entre les tours, je n’envie plus les chérubins de pierre, je deviens un ange; ce que j’ai perdu en grandiose je le gagne en rêve, les boeufs sont enfin à deux pas, eux qui nous narguaient là-haut jusqu’au tragique de leur insensibilité; j’ai l’impression que je pourrais leur passer le joug, et la vierge sulpicienne devient belle avec son enfant cliché; les tours se mettent vraiment à danser, alors que je les imaginais indéracinables. Le plus beau est sans doute l’unification, la communion que ces prestiges opèrent avec nos maisons tranquilles qui se sentent enfin non plus dominées mais habitées de l’intérieur. Les ombres s’effacent et les pavés devenus cailloux se posent avec les pigeons sur le pavement lointain. J’aime l’envol de mes yeux qui fouillent entre les toits et de dominé je deviens dominateur; j’ordonne la cité aux rues presque droites, habilement creusées, autant de ruisseaux que le hasard des constructions a joliment favorisés. On est consolé de la déraison des hommes par la joie de leurs inventions, cathédrale et drones compris.
Cela se paie d’un vertige certain et ce n’est pas sans un recul involontaire que je suis fasciné par la fuite de l’objet magique qui me revient, boomerang électronique aux ailes si fragiles. Les images qu’il m’envoie sont un défi à mes repères de passant distrait. La tête me tourne; je me demande s’il est bon de rêver à ce point, moi qui si souvent me défie de l’imaginaire, moi qui, écrivant, tente de discipliner le flot dangereux des folies intérieures. Il faudrait que ce rêve réalisé demeure un rêve. Cet impossible est-il concevable?
L’art, quel qu’il soit, nous le prouve à profusion.
crépuscules
Quand vers le soir le soleil caresse la peau de la terre, j’observe qu’il tient encore en éveil les oiseaux qui se tressent leurs cachettes d’hiver. Le soleil voit par dessous les futaies; c’est une espèce de sage curieux, à l’affût du beau. Je suis arrosé par son calme pénétrant d’éblouissements. Il éclaire moins qu’il ne fait gloire aux cimes et branches qu’il paillette d’une glace orange. Des fleurs hardies renaissent sous ses fils dorés. Mes pas procèdent dans le chemin verni d’argent et d’or et la forêt se fait palais; c’est que la pluie du matin a laissé au sentier des nuances de tapis rutilant où le rouge, gravité du temps, alerte ma vie de se tenir prête. Captée par les feuilles lourdes, l’existence se calfeutre dans l’amour oblique des rayons généreux. Le soleil est un océan de sons articulés par les branches nues: curiosité que cet arbre qui se déshabille en plein soir, en plein froid. Je suppose que les arbres pour tenir debout se défont du superflu qui gît bientôt à mes pieds; leur but est de donner moins de prise aux bourrasques et plus d’espace à la lumière déclinante.
Il se respire alors une étrange mélancolie de la nature entière, chant d’espoir qui dit que tout tombe mais se relèvera. Au loin, le troupeaux des arbres forme une sorte de camaÏeu, espérance complexe qui s’endort en son déclin multicolore. Des joies secrètes émergent à travers les rares échanges des passereaux malicieux qui piquent l’air un peu frais d’étincelles subreptices. J’aime ce moment très lent où le rouge s’en va, c’est un adieu; il glisse sans prévenir à travers toutes les teintes comme s’il voulait nous inciter à escamoter avec lui la lumière irisée.
L’ horizon rabat doucement, en souriant de tous ses feux, la couverture du jour sur son menton de terre. Se prépare, en un dernier éclat, la vie mirifique du lendemain et son retour du beau.
des feuilles et des pas
J’allais parfois me dégourdir les jambes sur la minuscule place du poète local. Mon crâne était plein des échos de ses rêves. J’allais, récitant ses textes par devers moi, parmi les feuilles de platanes, le froissement rythmant mon pas; le délice des foulées disait que je n’étais plus seul.
Je caresse les feuilles comme on tourne des pages. L’océan du temps s’oublie à marcher le plus lentement possible. C’est un jeu qui se moque du passage des heures et des jours. Ce fut ainsi que, franchissant pourtant tranquillement la rigole, je bousculai une dame qui venait en sens inverse.
Pure distraction qui me stupéfie: il n’y avait jamais personne sur la place.
Elle en est aussi étonnée que moi. On se regarde. Elle crie en remettant en place sa mèche blonde. C’est toi? Je la reconnais. Gaspard! Sa voix se grippe. Je murmure: Oui, Gaspard… Emma? – Oui, Emma. La vie est étrange, disons nous d’une même voix pour occuper le vide qui s’ouvre. Hochements de tête. On félicite en chœur le hasard. Nos mains effleurent les avant-bras, tandis que, miracle, nos regards s’arrêtent bien en face. Je ne vois que le vert de ses yeux, battements de cils soudain irréguliers. Ça fait drôle, dit-elle. Je parviens à articuler un oui hésitant.
Je lance du fond de ma hardiesse de timide: attends, il faut qu’on se revoie, tu te souviens du pont où l’on s’est croisé la première fois, celui qui mène à l’allée des cavaliers?- Bien sûr! – J’imagine que tu as à faire là, maintenant; on pourrait s’y retrouver demain matin vers dix heures. On se promènera dans l’allée, tu peux? Elle fait oui de sa bouche à peine ouverte; on se quitte après un long effleurement des bras.
Le chemin de halage gravillonné s’ouvre sous les crissements de nos souliers. Sans dire un mot, main dans la main, on avance à pas comptés. Nos retrouvailles se sont ponctuées par un: ah, te voilà! Sourires avec bonjours esquissés du bout des doigts. On estime superflu le contact de nos joues. Une bise eût été une dérision; nos battements de cœur n’en veulent pas. On verra plus tard.
Ma paume enserre la sienne. Je lui fais remarquer sans la regarder qu’elle s’est habillée comme la première fois: veste jaune d’or, robe bleu pâle. Elle répond en riant que j’avais il y a un an le même costume de velours émeraude.
C’était il y a un an. L’automne déjà. Je désigne du pied les feuilles mortes à nos pieds: “C’était les mêmes, tu crois?” Elle rit, suggère que ce sont leurs filles déjà mortes qui forment ce tapis d’orient, bruns et jaunes croisés pêle-mêle, et dont le vent bouscule la curieuse ordonnance.
Nos voix se chevauchent; c’est un concours de séduction réciproque.
Puis tout s’arrête. Là-bas sous les cimes nos voix résonnent encore dans la brume légère. Les peupliers frissonnent. Des oiseaux éperdus exercent leurs premiers aigus. Quelque chose se passe.
Je m’arrête. Elle s’arrête. Face à face, seuls, je l’embrasse après un petit moment d’observation où je lis dans ses yeux ma chance sur sa peau, contre sa frange, je n’embrasse pas seulement ses lèvres, je prends de mes deux mains l’arrière de sa tête et je la presse vers moi pour contrôler longuement notre baiser.