Claudine Bohi “point fixe”

Le point est le plus petit objet de l’écriture; chaque lettre tracée en est une suite. Il marque par ailleurs, dans notre coutume d’écrire, l’ultime paragraphe, la clôture de la phrase. La poète nous chante sa fixité car une fois posé, c’est une pointe fichée dans le tendre de la feuille. Claudine Bohi étire ces tièdes notions pour en faire un suspend. Car c’est bien plus vaste et “Point fixe” d’emblée s’enchante sur le blanc avec  cette stupéfiante particularité qui justement abolit le point, si bien que ce qui est entre nos mains, le recueil, est un seul et unique poème, avec le “fixe” pour point de mire et justement pas de point. Et pourtant chaque page est un poème.

La fixité est alors chaque poème, puis tout le recueil à la fois. Ainsi la page puis toutes les pages. Le fascinant est dans ce titre évidemment qui nous ramène peut-être à Archimède et son fameux point d’appui grâce auquel on pourrait soulever le monde. On s’aperçoit alors que chaque poème dans sa nudité crue, dans sa concision admirable, offre en effet une prise sur le monde d’aujourd’hui si glissant, si confus, si brouillon. “Ni jour ni nuit”(p. 61), “il est tout petit en grand”(p.18), “ en lui toute l’Histoire”(p.54), les débuts mordent sans frémir sur l’inconsolable, sur l’espérance, sur notre vie ici et maintenant. Il s’affirme contre le flou des temps; il dit à chaque début notre présence et en déroule les bonheurs possibles. 

Le lisant, j’étais évidemment presque impatient de découvrir comment Claudine Bohi avait conclu, puisqu’il faut bien conclure, même si le recueil sinue à travers nos appuis possibles (point fixes); et là, on a envie de dire, naturellement, c’est la mort qui nous attend, puisque le point fixe est à l’image de la brièveté de notre existence, c’est son pas ultime. Sans déflorer les finesses du texte, on peut je crois citer cette merveille de joie: “Dans ce point là/ on ne meurt pas”. 

La poésie est là, résumée dans sa grave modestie et son énergie pure. Comme tous les grands recueils de notre temps, Claudine Bohi lance vers l’avant une espérance concise, bien dans sa manière, qui fait qu’on n’a qu’une hâte c’est de reprendre son souffle et de rouvrir le recueil pour évaluer le chemin parcouru, reparcourir l’aventure de lire le modeste recueil époustouflant.

collection Grand ours / No 31 éditions l’Ail des ours nov. 2025

24 rue Maurice Gavelle 02200 Mercin-et-Vaux, je constatai que l’uatreure l’avait déjà écrit quelque dpart

e-mail: aildesours02@orange.fr

PS: à l”instant où j’allais remiser le “point fixe” de Claudine Bohi sur l’étagère à poèmes, avec cette nostalgie que je connais bien, j’ai senti qu’aux regrets se mêlait comme un manque: avais-je bien dit ce que, le lisant, j’avais vécu? Il m’apparut que oui. Puis je me ravisai. J’aperçus, non pas l’essentiel, mais une clef qui, comme dans “La lettre volée” de Poe, crevait les yeux et dont je n’avais pas parlé, alors qu’elle ne cessa de me visiter tout le temps où j’écrivis. C’était là, sous mes yeux, sur la couverture, le nom, le nom de l’auteure, Claudine Bohi et ses deux “i” comme des points fixes, “points fixes” ayant eux aussi deux “i”. Décidément ma rêverie était loin d’être achevée.

On peut considérer les points sur les “i” comme de vagues conventions, mais un “i” sans son point ce n’est plus un “i”, c’est une verticale sans plus. Comme le “e” pour Perec disparaît (si j’ôte le “e”, Perec ne peut plus être dit), le point sur le “i” doit rester, sinon le nom est perturbé, et l’on se dit que Claudine Bohi a bien fait de s’accrocher à ce point fixe, il ne s’agit rien d’autre que d’assurer sa présence: lorsqu’on écrit à la main (les moines copistes le savaient bien), la main doit se lev er pour tracer le point; minuscule distance fragile au temps de l’identité menacée: voilà un lieu caché en pleine lumière admirablement mis en valeur par l’auteure. 

Reprenant le recueil, je m’assurai que l’auteure, j’en étais sûr, avait mentionné quelque part mes petits pas rêvés :

P 51 “Contre vents et marées

il reste là, il t’accompagne

nulle part dissimulé

mais jamais visible 

non, jamais repérable”

landes

lourdes de genêts

agrémentées de bruyères en fleurs

les îles sont zébrées de nos pas 

fermes et lents qui font le chemin 

contre le vent obsédé de soi 

les arbres cèdent en vieux routiers

qui ont connu toutes les colères 

ils font semblant d’approuver 

en lâchant aux sautes de souffle

une feuille ici ou là 

puis soudain dessus la haie

entre deux rocs la baie violette 

ouvre sa bouche contre l’horizon 

épousailles de bleus 

dans lesquelles se mêlent

du brun au rose toutes les teintes

alors émerge d’une écume 

impeccable immaculée 

la splendeur sombre des rocs ravinés

une survie est possible 

dans le désert des eaux 

on croit soudain à ces îles minuscules

qui chantent 

lyres horizontales 

la joie des terres

qui flottent en effet sur le fil des lointains

nuit

vers le soir

les milliers de miroirs

sur les vagues mobiles

batifolent murmurant

presque sans bouger

rigidité froide

du couchant qui s’étale

la lumière se joue de l’eau 

préparant en surface

les étoiles noires du ciel à venir

les rocs si vivants tout à l’heure 

sont des navires à l’ancre 

masses d’ombre dégoulinantes

premiers fantômes

issus du sommeil de l’océan salé 

la paix prend place là-bas

le visage du jour nous quitte

ici aucune lumière publique 

l’obscur des pas seul résonne 

pour affirmer notre être

décalé de soi

soulagement de l’océan

c’est ainsi un seul chant 

qui s’époumone

eaux 

 des brutaux retours d’écume contre le roc 

jusqu’au long bavardage des eaux 

j’éprouve des langues moussues 

qui s’effacent discrètes 

après avoir éveillé les nacres

de l’eau pulvérisée

ce tangage ancien

bien avant le langage

était au berceau des eaux amniotiques 

souviens t’en

et voici l’océan qui reprend la balance maternelle

dans l’émergence des terres

j’entends leur frisson altier et doux

les îles osent leurs entassements de pierres 

contre le flot 

puis les mouettes s’y mettent tranquilles 

appogiatures insolentes

leur suffisance fait peur 

beau tremblé de vivre pourtant 

en plein chaos 

ainsi glissent-elles 

comme pour jouer avec le feu des lames

et l’enfance oubliée 

revient en force faire des siennes 

au milieu des nuées  

que ces vastes oiseaux auront l’audace d’explorer

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multipliées éparpillées 

à peine nommées 

tant elles sont nombreuses

elles chantent au ressac 

modestes parmi les taches bleues 

elles émergent 

comme des gorges assoiffées 

touchantes et rudes 

ce sont des blocs de siècles 

de millénaires

sur l’océan têtu 

masques vivants d’eau fraîche

je vois nos crânes 

dessus les flots de la foule 

quand on observe candide 

l’éternité mobile

des visages qui parlent

à travers la brume écumante

amours d’hiver

partout comme un parfum 

Elle erre dans l’hiver 

elle répand sa présence neige 

douce au regard

elle embellit par la croisée ce que ses yeux effleurent

son chant demeure en sa maison 

mais elle a la voix posée des chaleureuses

on l’entend bien par les halliers perdus

Lui sait qu’elle est à sa hauteur

égale en rêve ou en réel 

il apprend beaucoup de son pas 

il n’est plus clos sur soi 

Ils songent tous deux que les branches de janvier 

sont à l’image de leurs bras nus

les feuilles en vestes dépouillées

gisent à leurs pieds

puis chaque jour chaque nuit emmêlés

leur songes volent contre la pluie

et la gouttière chante en majeur

c’est alors que l’aube 

très lente les étonne

et leurs yeux dessillés

font lever le jour neuf

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enfin
c