des feuilles et des pas

J’allais parfois me dégourdir les jambes sur la minuscule place du poète local. Mon crâne était plein des échos de ses rêves. J’allais, récitant ses textes par devers moi, parmi les feuilles de platanes, le froissement rythmant mon pas; le délice des foulées disait que je n’étais plus seul. 

Je caresse les feuilles comme on tourne des pages. L’océan du temps s’oublie à marcher le plus lentement possible. C’est un jeu qui se moque du passage des heures et des jours. Ce fut ainsi que, franchissant pourtant tranquillement la rigole, je bousculai une dame qui venait en sens inverse. 

Pure distraction qui me stupéfie: il n’y avait jamais personne sur la place. 

Elle en est aussi étonnée que moi. On se regarde. Elle crie en remettant en place sa mèche blonde. C’est toi? Je la reconnais. Gaspard! Sa voix se grippe. Je murmure: Oui, Gaspard… Emma? – Oui, Emma. La vie est étrange, disons nous d’une même voix pour occuper le vide qui s’ouvre. Hochements de tête. On félicite en chœur le hasard. Nos mains effleurent les avant-bras, tandis que, miracle, nos regards s’arrêtent bien en face. Je ne vois que le vert de ses yeux, battements de cils soudain irréguliers. Ça fait drôle, dit-elle. Je parviens à articuler un oui hésitant. 

Je lance du fond de ma hardiesse de timide: attends, il faut qu’on se revoie, tu te souviens du pont où l’on s’est croisé la première fois, celui qui mène à l’allée des cavaliers?- Bien sûr! – J’imagine que tu as à faire là, maintenant; on pourrait s’y retrouver demain matin vers dix heures. On se promènera dans l’allée, tu peux? Elle fait oui de sa bouche à peine ouverte; on se quitte après un long effleurement des bras.

Le chemin de halage gravillonné s’ouvre sous les crissements de nos souliers. Sans dire un mot, main dans la main, on avance à pas comptés. Nos retrouvailles se sont ponctuées par un: ah, te voilà! Sourires avec bonjours esquissés du bout des doigts. On estime superflu le contact de nos joues. Une bise eût été une dérision; nos battements de cœur n’en veulent pas. On verra plus tard. 

Ma paume enserre la sienne. Je lui fais remarquer sans la regarder qu’elle s’est habillée comme la première fois: veste jaune d’or, robe bleu pâle. Elle répond en riant que j’avais il y a  un an le même costume de velours émeraude.

C’était il y a un an. L’automne déjà. Je désigne du pied les feuilles mortes à nos pieds: “C’était les mêmes, tu crois?” Elle rit, suggère que ce sont leurs filles déjà mortes qui forment ce tapis d’orient, bruns et jaunes croisés pêle-mêle, et dont le vent bouscule la curieuse ordonnance.

Nos voix se chevauchent; c’est un concours de séduction réciproque. 

Puis tout s’arrête. Là-bas sous les cimes nos voix résonnent encore dans la brume légère. Les peupliers frissonnent. Des oiseaux éperdus exercent leurs premiers aigus. Quelque chose se passe.

Je m’arrête. Elle s’arrête. Face à face, seuls, je l’embrasse après un petit moment d’observation où je lis dans ses yeux ma chance sur sa peau, contre sa frange, je n’embrasse pas seulement ses lèvres, je prends de mes deux mains l’arrière de sa tête et je la presse vers moi pour contrôler longuement notre baiser.

une musique de chambre

mille lèvres et ta peau de soie 

je ne te domine pas

tu ne m’écrases pas 

tout est miroir de toi vers moi 

et mon respect respire entre les draps 

bouclier léger tu me protèges des larges songes 

ton rire aspire à me trouver 

et ta voix contre l’oreiller 

a des échos d’antan qui chantent 

le vert de tes pupilles orne la nuit 

quand je ferme les paupières

je te surprends alors reprenant ton souffle 

après l’étreinte 

tu feins de m’ignorer pour mieux m’aimer 

rêve de moi que tu reformes 

la chambre vie s’emplit de nous 

à mon côté tu souris d’être moi 

et tu ris d’être toi 

la pince a basculé de tes cheveux 

le lourd blond cascade au bord des mains 

nous soupirons de concert

musique de chambre

jamais écrite

un parfum d’octobre

seul à soi

on a la peau à vif 

c’est un champ de chaumes dépouillé

je le longe

or la lumière d’octobre

qui vibre aux pointes des pailles négligées

appelle les oiseaux 

ils signent de leurs ailes 

le retour de ma belle 

j’entre alors aux sillons

pour fouler l’ultime soleil 

sur ce lac de terre au présent 

et te voilà robe effrangée qui revient de l’horizon 

contre le soleil 

aux obliques éblouissantes

tu es la fraîcheur égale de janvier la joie de juin 

ton rire dans les soirs orangés

réassure ma présence solide enfin 

tu marches à mon côté

ombre double 

on évoque les épis qui frémirent ici côte à côte 

le silence page blanche n’exigeait que ce chant 

mots doux émis là devant 

je songe que j’ ai en moi les palpitations de ma belle

je ne suis jamais seul 

quand je respire ton parfum

insomnie

tu sais ce murmure 

à cheval sur nos vies dormies 

puis éveillées par les fantômes de l’enfance 

sans le fil du je me souviens 

on patauge

il est peu de mots 

on dirait des pas

mais à cette heure personne ne marche

ce sont de vieux pas rendors toi 

le chien de fusil en protection peut-être 

et puis le bouclier de l’oreiller

les tempes filles du temps reprennent

le rythme sourd qui me tient éveillé 

c’est une pulsation 

qui me mord la joue

je me retourne c’est ton dos

qui me porte et m’emporte

au creux des draps vrillés 

comment fais-tu pour respirer 

qui a dit qu’il fallait dormir 

alors que l’orbe tourne indifférent

cette saoulerie de la terre dans le ciel

dans quel ciel 

on ne sait plus 

je vois des étoiles

Véga la croix du Cygne

et l’enfant là-bas

qui la montre du doigt 

en pleine nuit

la voix de la vigne

je reconnais avec joie 

ma vigne vierge d’il y a bien des automnes 

son rouge ardent contre la grille

fait éclater les barreaux 

elle saigne sa fin de saison 

choc de l’écarlate écroulé 

s’émiettant en feuilles désolées

sur le trottoir des jours

où j’allai si souvent 

je crois qu’après l’effroi d’octobre

elle va vers l’étrangeté des gels

et l’on ne verra plus de la grille 

que ses croix ajustées

or je devine à travers la prison

cette maison de nos amours

où nous fûmes longtemps 

et soudain ta voix 

le souffle de ta voix 

l’incroyable de ta voix 

ce cru murmure de ta voix 

m’implore timide là-bas

depuis le grand balcon carré 

reviens avant l’hiver

fautes et blessures sont oubliées

je mesure ma vieille chance 

et je donne raison aux accents de la vigne

qui me préviennent au présent 

blessures d’octobre 

quand le souffle rouge 

s’effondre là-bas

qu’il prend en charge le ciel

et ses nuées 

empruntées à l’horizon 

le temps s’arrête 

son noyau de glace orange

prolonge encore le jour 

tranquille suspend de sang  

déposé aux pieds de la terre cicatrice 

ce sont des cris bouche ouverte 

blessures splendides

d’un orbe agonisant 

dont les sons rayonnent longtemps 

contre l’obscur 

dans les grincements du jour flétri 

le rouge va mourant  

brûlé de ses promesses 

qui rosissent les labours

il s’épuise il s’en va 

traînant une vanité brune

puis bientôt noire 

fondu enchaîné de la nuit formidable 

qui m’emporte avec elle 

c’est alors que le spectacle se clôt

sur les lèvres du temps