marelle

En ces pays de craie d’après guerre – la rue sans voiture étant à moi – je traçais des rêves sur le goudron, figures blêmes, que les hirondelles, vers le soir, effleuraient, encourageant mes grincements de craie qui entraient en écho avec leurs appels pincés. J’ai souvenir qu’un soir une voix suraiguë envahit la venelle. Une princesse surgit, flûté très fort: “On joue à la marelle”. Ce n’était pas une question. Je levai les yeux brusquement apeuré. Elle ignorait manifestement que j’étais occupé à dialoguer avec les visiteuses du ciel. 

Elle ramasse une craie et trace les carrés, tandis que pour faire bonne figure j’écris ‘terre’ et ‘ciel’; l’épaisseur de mes traits me fait graver très lentement les lettres, enluminures éphémères. Elle jure, tape du pied, puis commence à jouer avant que j’aie  achevé mes écritures. 

Elle prétendit que les chiffres étaient déjà inscrits, qu’on n’avait pas besoin de terre ni de ciel. Elle passa les semelles de ses savates sur ma belle écriture aux ornements sophistiqués. “Ca sert à rien, ciel, ça sert à rien, répétait-elle”. 

Indigné, je jetai ma craie au caniveau. La malchance aidant, ma mère me rappela à l’ordre, il fallait manger. Je tournai le dos à la princesse qui promit de revenir le lendemain. “J’en suis déjà à trois; on verra si c’est toi le plus fort!”

Personne ne fut le plus fort. En tout cas, pas moi; j’esquivai le rendez-vous, admirant toute la saison le prodigieux ballet des hirondelles du soir. 

Jours, années, décennies s’écoulèrent dans les rues de la cité de la craie. Il m’arrive de croiser la petite fille aux savates; sur ses hauts talons elle me toise maladroite, me glisse un bonsoir comme à regret. Je donne alors un coup de pied dans la première craie venue, puis évitant son regard je tourne les yeux vers le ciel et je souris aux hirondelles.

le dit de juin

la lumière assaille

la rétine vacille 

des éclairs annoncent la fusion 

des jours

les nuits s’étranglent menacent de disparaître

sommeils heurtés 

cris d’ivrognes aux boulevards 

et puis la joie de juin

le débraillé des heures qui font grandir 

les blés et les pivoines 

mon amour tu crois toi aussi 

à l’expansion des âmes au creux des paysages

nous habitons un astre bien curieux

qui pousse à la folie vertige

mais le voici qui s’arrête

solstice

aide nous à respirer

on se pose mon amour 

on se repose

tant pis pour le sommeil 

on grimpe aux nuages

le simple temps d’un soupir 

je t’avais dit que le temps peut se suspendre

que le temps a ses ratés 

qui sont aussi des réussites

j’en veux pour preuve les coquelicots

ce sang sans pareil

qui bat vermeil au long des épis serrés verticaux

c’est celui de nos veines 

où l’on n’oublie jamais 

qu’il est notre chance vitale et qu’on s’aime